Deux poids deux mesures

Avez-vous entendu ce silence assourdissant ? Le monde est ainsi fait. Certaines nouvelles font un vacarme alors que d’autres tout aussi graves passent parfois inaperçues. Admettons-le, c’est souvent une question de hasard. Mais pas toujours.

Ces jours-ci, nous en avons un exemple éclatant sous les yeux. Alors que les affaires Rozon et Weinstein ont eu avec raison un retentissement médiatique immédiat, les révélations pourtant aussi affolantes sur le prédicateur musulman Tariq Ramadan ont été accueillies avec une étonnante retenue, pour ne pas dire par un silence de mort dans certains milieux.

En France et au Québec, jusqu’à cette semaine, on avait plus parlé de la minuscule manifestation devant la Cinémathèque de Paris contre la rétrospective du cinéaste Roman Polanski, accusé d’un viol qui remonte aux années 1970. Heureusement, cette rétrospective a été courageusement défendue par la ministre française de la Culture, Françoise Nyssen, au nom d’une distinction essentielle : celle qu’il faut faire entre une oeuvre et son auteur.

Les faits reprochés à Tariq Ramadan sont pourtant renversants. Le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan El-Banna, est l’objet de deux plaintes déposées par des Françaises alors converties à l’islam. Le prédicateur les aurait battues, violées et séquestrées en les attirant dans sa chambre d’hôtel sous prétexte de discuter religion. On ne parle pas ici de simples allégations, mais de témoignages circonstanciés très détaillés qui sont l’objet d’une enquête préliminaire et qui sont jugés « accablants » par nos collègues du quotidien Le Monde qui ont eu accès aux dépositions. Rien à voir avec l’exhibitionnisme présumé d’un animateur de télévision.

Gilbert Rozon et Harvey Weinstein n’ont jamais été des parangons de vertu. C’est le moins qu’on puisse dire. Ce n’est cependant pas le cas de cette rock star de l’islamisme. Adoubé par une partie de la gauche, Tariq Ramadan prêche depuis des années un islam vaguement réformé mais le plus souvent rigoriste. Il incite notamment les femmes à porter le voile, à n’avoir de rapports sexuels que dans le cadre du mariage et à ne pas fréquenter les piscines mixtes. Malgré la renommée du prédicateur, en France comme au Québec, il a fallu attendre une seconde plainte pour viol déposée une semaine après la première pour que l’affaire sorte du néant médiatique. Alors que tous ceux qui ont fréquenté Rozon et Weinstein ont pris leurs distances, on n’a encore rien vu de tel autour de Tariq Ramadan. Pendant ce temps, la première plaignante, l’écrivaine Henda Ayari, a été menacée par des inconnus de se faire « suicider dans la Seine ». On ne s’attaque pas impunément à une icône de l’islamisme, surtout quand on n’est pas une vedette d’Hollywood.


 

Chez les organisations musulmanes de France, l’omertà demeure à peu près complète. Seul le site Oumma en a parlé aussitôt. Il aura fallu dix jours pour que les féministes musulmanes de Lallab se disent « du côté des victimes ». Des proches se sont portés publiquement à la défense de Ramadan, accusant ses détracteurs d’être à la solde d’Israël. « Campagne de calomnies », tranche le principal intéressé sur Internet. Une parole suivie par des centaines de milliers de personnes ! Même silence pesant chez ceux qui, au Québec, invitent régulièrement Tariq Ramadan depuis au moins une décennie, parfois plusieurs fois par année. Le prédicateur n’a d’ailleurs jamais hésité à s’ingérer dans la politique québécoise. En 2012, il avait demandé aux musulmans québécois de ne pas voter pour le Parti québécois à cause de la charte de la laïcité.

En Grande-Bretagne, patrie du communautarisme, le silence est encore plus accablant. Le prédicateur a beau enseigner à l’Université Oxford dans une chaire financée par le Qatar, la vénérable institution s’est contentée d’un plat communiqué pendant que la presse évoquait à peine le sujet. Rien à voir avec le rejet qui s’est abattu sur le vice-premier ministre britannique, Damian Green, accusé d’avoir posé sa main sur le genou d’une militante conservatrice.

Comment expliquer ce double traitement sinon par le communautarisme qui gangrène nos sociétés et nombre de nos médias ? Certes, Ramadan est présumé innocent par la justice, mais pas plus que Weinstein et Rozon. Pour certains, tout se passe en effet comme si cette affaire concernait d’abord ou uniquement les musulmans. À moins que ce soit la peur de passer pour« islamophobe ». Une accusation qui ne pardonne pas en cette saison de lynchage sur Internet.

Le même phénomène avait suivi les centaines d’agressions sexuelles commises principalement par des Maghrébins à Cologne le 1er janvier 2016. Nombre de médias et d’organisations féministes avaient préféré se taire de peur de faire le jeu des xénophobes et de l’extrême droite.

Or qu’y a-t-il dans ces silences gênés sinon une forme de mépris à l’égard des musulmans ? Comme si ces derniers n’étaient pas des citoyens comme les autres, pour le meilleur comme pour le pire. En quoi l’omertà à l’égard de Tariq Ramadan serait-elle plus tolérable que le silence de ceux qui auraient protégé Rozon et Weinstein ? Il est là, le véritable racisme de notre époque.

37 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 3 novembre 2017 01 h 04

    La puissance des «mots» (maux) (!)

    Au texte. «Avez-vous entendu ce silence assourdissant ?» Génial! Le silence n'est pas absence de bruit, mais absence d'interlocuteur. Bref.

    JHS Baril

  • Solange Bolduc - Abonnée 3 novembre 2017 04 h 46

    Le silence des Agneaux !

    Très inquiétant ce silence que je déplore! Où va nous mener cette «misère humaine » que trop de gens protègent?
    Merci pour votre courage, Christian Rioux !

  • Bernard Terreault - Abonné 3 novembre 2017 08 h 07

    En lisant le titre

    j'ai cru que le chroniqueur parlerait du silence assourdissant des démocrates occidentaux devant l'établissement d'un état policier en Espagne, mais son papier est aussi pertinent!

    • Raymond Labelle - Abonné 3 novembre 2017 16 h 15

      Peut-être vendredi prochain?

    • Raymond Labelle - Abonné 3 novembre 2017 16 h 17

      M. Rioux devait peut-être se dépêcher avant que, justement à cause de ce silence dont il parle, l'affaire Ramadan ne soit plus mentionnée dans les médias.

  • Jean Duchesneau - Abonné 3 novembre 2017 08 h 10

    Pourquoi le voile dans l’islam?

    Dans le Figaro de ce matin « Tariq Ramadan, double discours, double personnalité?, Henda Ayari. «J'ai été victime de quelque chose de très grave il y a plusieurs années, indique la quadragénaire, devenue militante féministe et laïque. Je n'ai jamais voulu donner son nom, car j'ai reçu des menaces de sa part si jamais je le balançais. Je lui ai consacré un chapitre entier de mon livre*. (…) Le fameux Zoubeyr, c'est bien Tariq Ramadan.» Malgré les «centaines de messages de menaces» reçus de fans du charismatique prédicateur, la fondatrice de l'association Libératrices» étaye ses accusations contre celui qui, dit-elle, «utilise l'islam pour assouvir ses pulsions sexuelles». Elle souligne d'abord son admiration initiale pour cet homme qu'elle voyait comme «un grand frère, un homme religieux» (...) «il s'est jeté sur moi comme une bête sauvage, raconte-t-elle, m'a étranglée. J'étais certaine ce soir-là que si je continuais à le repousser il me tuerait.» Pour s'assurer de son silence, Tariq Ramadan n'aurait pas hésité à menacer ses enfants. «Il m'a dit que de toute façon je n'avais que ce que je méritais puisque le fait de ne pas porter le voile, que je sois habillée à l'occidentale, c'était une manière de provoquer le désir, témoigne-t-elle encore. Pour lui, soit on est voilée, soit on est violée.»

    À lire aussi, « Pourquoi le Voile dans l'Islam?: Dialogue entre un orientaliste et un uléma Sur les raisons fondées du voile islamique (French Edition) Kindle Edition »

    Ce silence vient-il d’une conception bien ancrée dans l’islam que la pulsion sexuelle des hommes est incontrôlable etqu’il revient à la femme de se protéger en se voilant?

    Ceux et celles qui considèrent encore le voile islamique comme un vêtement anodin devraient prendre acte du comportement de ce prédicateur qui en dit plus long que son discours.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 novembre 2017 11 h 26

      J'ai des nouvelles pour ceux et celles qui croient que le voile ou la burqa protège les femmes qui le portent. Au contraire, dans les pays où les relations sexuelles sont interdites le viole et plus répandu et les femmes voilées ne sont pas épargnées.

    • Clermont Domingue - Abonné 3 novembre 2017 12 h 41

      Vous écrivez:(pulsion sexuelle incontrôlable)Dans ma classe, au COFI, j'ai eu une belle étudiante égyptienne. Elle était musulmane. Je lui ai demandé pourquoi elle portait un voile cachant complètement sa chevelure.Elle m'a répondu que la vue des cheveux excite trop les hommes.

    • Serge Lamarche - Abonné 3 novembre 2017 13 h 36

      Tiens tiens. N'est-ce pas exactement ce que j'écrivais la semaine dernière? Voile ou viole, les femmes n'ont qu'à choisir l'ordre du o et du i. Il pourrait y avoir un ordre musulman appelé l'ordre du O et I pour se moquer du voile.

    • Jean Duchesneau - Abonné 3 novembre 2017 13 h 37

      Dans diverses sources sur le net on rapporte la déclaration sulfureuse de la part d’un avocat égyptien sur un plateau de télévision de ce pays il y a quelques jours de calà.

      « Un avocat égyptien fait scandale en déclarant «devoir national» le viol des femmes aux jeans » Dans le média 20 Minutes, ont peut lire:
      « Des déclarations hallucinantes. Lors d’un débat sur un projet de loi sur la prostitution, Nabih al-Wahsh, un avocat égyptien conservateur a déclaré, fin octobre sur la chaîne Al-Assema, que les femmes portant des vêtements tels que des jeans déchirés devaient être harcelées sexuellement ou violées. » (...) « Le Caire, métropole la plus dangereuse au monde pour les femmes: Cette remarque a provoqué une vague d’indignation à travers le pays et dans le monde, au beau milieu du scandale Harvey Weinstein et des multiples allégations de violences sexuelles qui touchent les milieux politiques et artistiques notamment. Le Conseil national égyptien pour les femmes a annoncé son intention de déposer une plainte contre la chaîne de télévision. Elle a aussi lancé un appel aux médias pour qu’ils s’abstiennent de fournir une plate-forme aux personnes incitant à la violence contre les femmes. »

  • Jacques Morissette - Abonné 3 novembre 2017 08 h 13

    Effectivement...

    Très pertinente observation.