Tout plane

Chassée par les grands vents médiatiques, l’affaire Bombardier a eu tôt fait de disparaître de l’avant-scène où elle aurait pourtant mérité de rester accrochée. Cette affaire est bourdonnante comme un guêpier, mais la voici désormais laissée dans l’angle mort de l’actualité. On ne parle pourtant pas de bouts de chandelles, mais de plusieurs millions volatilisés sous notre nez. Voilà bien une histoire tout à fait exemplaire de ce qui sent de moins en moins bon dans notre monde social.

Si vous voulez savoir comment fonctionne une société, attendez qu’elle soit en crise, disait Claude Lévi-Strauss. Au-delà de ses contours économiques, cette crise autour de Bombardier révèle notamment on ne peut mieux la personnalité de plus en plus troublée et troublante des responsables publics. Dès lors qu’ils sont plongés dans l’obscurité d’un monde économique que leurs actions politiques n’éclairent plus, ces gens se comportent en somnambules, se croyant encore investis de pouvoir de régulation qu’ils s’efforcent pourtant d’ordinaire de liquider au grand jour sur l’autel du libre marché. Dans la pénombre de leur réveil, on voit se dessiner l’avenir éventré de leurs illusions.

Après la vente à des intérêts étrangers de Provigo, Rona, BioChem Pharma, Dollarama, Sico, Cambior, Bauer, Van Houtte, Vachon, St-Hubert, Unibroue, Domtar, Alcan, La Senza et bien d’autres, comment diable, en prononçant maintenant le nom de Bombardier, un premier ministre peut-il continuer à se bomber le torse, à invoquer la fierté nationale, alors que d’évidence le capital n’a que faire des drapeaux ?

Malgré tout, Bombardier, éternel assisté social, s’est vu offrir 1,3 milliard de dollars pour lui permettre de continuer de planer en rase-mottes. Un vol plané, le temps de se poser finalement loin de ceux qui l’ont aidé ainsi à tenir en l’air. Accrochés à leurs trous d’air, les dirigeants de Bombardier s’offrent des bonifications tandis que 17 250 ouvriers se retrouveront à la rue d’ici 2018. Puis, grande finale, une autre société, Airbus, s’empare d’un coup de crayon du gros de l’affaire. Au revoir et merci !

Obsédés de chiffres, nous calculons tout désormais, mais nous ne prenons plus la mesure de rien. Aussi n’avons-nous que bien peu de pensées à propos de l’argent selon une perspective sociale.

Une amie me dit : « De toute façon, je ne comprends rien à cette histoire de Bombardier, pas plus qu’à celle de la grande finance. » Devant l’argent, beaucoup de Québécois continuent ainsi de se sentir, tout comme elle, en infraction par rapport à leur milieu. Alors, ils regardent ailleurs. Parfois, bien sûr, ils grincent des dents, mais sans jamais être tout à fait certains de devoir mordre.

En règle générale, nous connaissons peu les hommes d’affaires et les financiers qui gouvernent pourtant une large partie de nos vies. Nous les regardons de loin, avec une certaine désinvolture, ignorant le plus souvent jusqu’à leurs noms.

Tenez, l’autre jour, je tombe sur une biographie de Benoit Robert, auteur de « quelques-unes des plus grandes transactions financières du Québec et du Canada ». Vous le connaissiez ? Pas moi. À en croire sa biographe, cet homme est pourtant un des grands noms québécois des marchés boursiers. À moins de 40 ans, il empocha la bagatelle de 12 millions de dollars à la suite de la vente de Newcrest Capital Inc à la banque Toronto-Dominion. L’homme apparaît peu avare de sa bonne humeur qu’il partage entre son intérêt pour ses amis, ses vignes en Californie, le hockey et des oeuvres de charité. La finance, chez lui, serait même envisagée comme une philosophie. Le titre du livre dit d’ailleurs la dimension de cette prétention : La finance et la quête du bonheur.

Robert a d’abord appris à faire des affaires pour une firme de courtage. On s’y trouvait loin des codes de bonne conduite et des rappels à une haute éthique dont se pique notre société en ces temps de crise. Dans ce monde, notre homme est témoin d’« histoires salaces dans les toilettes », de « l’alcool à 10 h le matin servi par Basil, le majordome », tout comme des « implants mammaires offerts aux secrétaires comme cadeau de Noël ».

« Il n’y avait strictement aucune limite dans nos rapports avec les clients », dit cet homme considéré « comme une référence dans le milieu de la finance au Canada ». À l’exemple de son milieu, nous dit sa biographe, Benoit Robert « dispose d’une carte blanche au bar de danseuses Chez Parée, rue Stanley ; il peut louer un avion au pied levé pour rencontrer des clients dans la même journée au Texas ; il offre des cigares ou des grands crus », ou tout ce qui peut potentiellement les satisfaire. Tout plane.

« Les soirées des négociateurs d’obligations de toute l’industrie à Montréal étaient les plus décadentes », explique-t-il. « Une fois par année, ils louaient une salle d’un grand hôtel avec des taureaux mécaniques et des danseuses payées à 2000 dollars la soirée pour servir des cocktails. » Ce n’était pas il y a bien longtemps. Mais on nous jurera que tout a tellement changé ces dernières années. Est-ce pour le mieux d’ailleurs ? Imaginez le drame : dans la foulée des révélations de la commission Charbonneau, les journalistes auraient fait baisser les chiffres d’affaires en faisant « le pied de grue sur le trottoir devant des restaurants fréquentés par le milieu », du moins selon un témoignage recueilli par la biographe. Pourquoi vouloir encadrer les élans de ces grands artisans du bonheur commun ?

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9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 30 octobre 2017 01 h 41

    Un capitalisme sauvage et débridé!

    Encore une fois, monsieur Nadeau, vous avez excellé. Vous décrivez très bien l'ambiance de décadence dans laquelle vivent nos illustres entrepreneurs, créateurs de prospérité, avec l'argent des contribuables! Après avoir empoché 1,3 milliard de dollars, «Bombardier, éternel assisté social, s’est vu offrir à ses dirigeants des bonifications, tandis que 17 250 ouvriers se retrouveront à la rue d’ici 2018!» Voici comment le casino de jeu, autrement connu comme «le marché boursier,» fonctionne. Et la collusion entre nos célèbres élus et nos créateurs de prospérité à sens unique continue! Quelle honte!

  • Raynald Rouette - Abonné 30 octobre 2017 06 h 11

    Les Québécois floués et plumés!


    Voilà où le Québec se trouve aujourd’hui!

    Les Québécois ont toujours eu tendance à détourner le regard...

    <Un homme endetté devient très docile>! Voilà le résultat des deux référendums de 1980 et 1995! A ne point en douter!

    Pour les intéressés lire: Étienne de la Boetie : Discours de la servitude volontaire ou encore Noam Chomski: La fabrication du consentement

    Les Québécois s’apprêtent à porter au pouvoir la CAQ semble-t-il?

    En fait, ils regardent encore ailleurs comme ils aiment bien faire! Tout en sachant que tous les gouvernements mentent. Pauvre Québec!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 30 octobre 2017 13 h 45

      Oui, c'est tellement désolant...abrutissant !

      Mais dans "l'enclos" pour moutons qu'est le Québec, des dernières décennies, "regarder ailleurs" semble être l'apanage de ceux qui avancent vers l'abattoir en bêêêêêêlant... d'inconsciene, d'hébétude ou d'abêtissement volontaire. Un selfie avec ça!

      Pauvre Québec ?

  • Raynald Blais - Abonné 30 octobre 2017 08 h 10

    Classe affaire

    Même si une dose de perspicacité est suffisante pour saisir que “les responsables publics” n'ont pas le contrôle de l'économie ("...un monde économique que leurs actions politiques n'éclairent plus..."), il en faut encore plus pour comprendre qu'ils ont tout de même un rôle plus important, essentiel, celui de défendre les intérêts économiques d'une “classe affaire” en entretenant les illusions (qui ne sont pas nécessairement les leurs) indispensables pour y arriver.

  • Claude Bariteau - Abonné 30 octobre 2017 08 h 42

    Du piquant dans la sauce aux millions sur les nouilles québécoises.

    Dans les années 1960, le gouvernement du Québec du PLQ créa une société pour prendre le contrôle d'entreprises québécoises dont des dirigeants prenaient les Québécois pour des nouilles sans intérêt.

    Dans le sillage de la Révolution tranquille, le gouvernement du Québec, avec Jacques Parizeau, grand cuisinier au PLQ et au PQ, modifia la pâte de sorte que les nouilles devinrent l'élément à la base des sauces d'accompagnement issues du Québec Inc.

    Se développa une cuisine québécoise reconnue et réputée associée à la création d'hommes et de femmes d'affaires de haut calibre qui s'invstirent à créer de la valeur ajoutée, faisant des pâtes « made et pro-Québec » une source de fierté des gens ayant fait du Québec leur patrie.

    Entrèrent alors en scène des agents canadiens désireux de mettre sur le marché une pâte canadienne inspirée des pratiques canado-britanniques et une sauce à l'avenant. Y firent appâter des firmes québécoises et les nouilles d'antan par de la bouette en signe de $.

    Arriva l'ère de la vente de fleurons et de d'empôchement de « bidous » par les dirigeants dont l'intérêt du Québec devint le leur oubliant avoir été nourris au biberon collectif.

    Grosso modo, ces bébés locaux se crurent de la ligue des grands et se comportèrent comme les capitalistes russes après l'éclatement de la Russie, leurs copies conformes en Chine et là où les liens entre les géniteurs d'un milieu d'affaire se sont fissurer comme les pouvoirs qu'exerce le peuple dans un univers trans-national sous la gouverne des multinationales.

    Merci pour votre article décapant. Il montre que, sans ces liens, les multinationales n'ont qu'à mettre plus de piquant dans la sauce que ne l'avait fait le Canada pour affadir celle développée au Québec pour se marier à une pâte qui nourrissait l'imagination.

    • Jacques Lamarche - Inscrit 30 octobre 2017 10 h 58

      Assez décapant également, votre joli boniment, M. Bariteau!

      Tout est dans la sauce! Elle donne à la lecture du piquant!

  • Jacques Lamarche - Inscrit 30 octobre 2017 11 h 30

    Dans une classe à part!

    Cette prose, remplie d'images, une vrai festin à déguster, d'autant que le propos mordant est fort éclairant!

    De plus en plus, on le sait, le commerce impose sa loi et force les États à plier. À chaque repli, les gouvernements bombent le torse pour ne pas perdre la face! Le scandale est moins l'hypocrésie des politiques qui feignent de mener le jeu que le comportement bancal et amoral des magiciens de la finance!

    Merci, monsieur!