Complètement ailleurs

J’ai l’impression de radoter, mais insistons tout de même : les Français, quand ils parlent de l’Amérique, racontent, assez souvent, absolument n’importe quoi. Ils en perdent leur latin, désapprennent à lire. Éric Neuhoff, dans son billet du Figaro, transforme ainsi le chien de prairie (Cynomys, famille des sciuridés) de l’incipit du premier roman de Claire Watkins en un vulgaire « chien errant ». Ai-je le droit de faire remarquer qu’on a là deux bêtes (trois, en comptant Neuhoff) quand même assez différentes ?

Dans ce même billet, il est question de « gagner l’Ouest (sic), traverser le désert hostile ». Petit problème : ils partent de la banlieue de Los Angeles. Toujours plus à l’ouest… Neuhoff se serait-il fié au pendule du bon prof Tournesol ? Chroniqueur au Figaro et incapable de situer L.A. sur une carte ? Dans un récent livre autobiographique de Joyce Maynard, on mentionne, à un moment donné, un groupe d’hommes qui se réunissent pour « boire du whisky […], faire de la musique, manger du piment et fumer des cigares ». Manger du piment ? Vous ne voudriez pas plutôt dire du chili, madame la traductrice ?

Simples fautes d’inattention, peut-être, mais le problème, c’est qu’elles introduisent un doute qui contamine tout le reste. Dans le livre de Maynard, je tombe sur un cormoran qui « [descend] en piqué ». Première réaction : un cormoran ne fait pas ça. Par contre, il plonge. Le mot « dive », ici, a-t-il été mal traduit ? Le texte originel confondait-il pélican et cormoran ? On aimerait bien savoir si c’est l’auteure ou sa traductrice qui se met le doigt dans l’oeil. « Regarder le monde était une expérience tellement plus riche avec un compagnon que seule… » poursuit Maynard. C’est vrai. Et nous, on aimerait juste voir la même chose que vous.

Regard distant

Comparé à ces exemples, le fait que l’éditeur de Michael Winter situe, en quatrième de couverture, l’action de son roman, qui se déroule en 1914, à « Brigus, Newfoundland [sic], un village de pêcheurs et de chasseurs situé sur l’île de Terre-Neuve au Canada », fait presque figure de broutille. Terre-Neuve n’était évidemment pas une province canadienne à l’aube de la Première Guerre mondiale, mais dans les années qui ont suivi la seconde, on peut comprendre que les Français aient été trop occupés pour avoir le temps de s’intéresser aux trois référendums de Joey Smallwood.

Au nord-est de tout (Éditions du Sous-sol, traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson) est un roman inspiré du séjour terre-neuvien du peintre américain Rockwell Kent (1882-1971). Un livre à la fois solidement documenté et écrit dans une prose d’une sombre fluidité. Il y déploie une riche palette, introspective, attentive à la plus fugace lueur d’un paysage ou de l’âme, bien loin du genre de docilité narrative qu’on aurait tendance à associer à cet exercice de fidélité obligée envers le sujet historique qu’est une fiction biographique.

Et non « biographie romancée », car la force du roman de Winter doit sans doute beaucoup à son choix de concentrer toute sa puissance narrative sur un seul épisode, relativement bref, de la vie de cet aventurier impénitent que fut Kent. Ange et bête, perpétuellement déchiré entre ses deux natures : l’artiste new-yorkais affamé de reconnaissance (sinon affamé tout court…) et tourmenté par les démons de la chair d’une part et, de l’autre, l’esthète doublé d’un mystique en quête de l’espace idéal, d’une vision épurée du monde, de vie sauvage, de lointains horizons et d’isolement fécond.

En 1914, donc, à l’âge de 32 ans, sous l’impulsion de sa rencontre avec un explorateur de l’Arctique devenu conférencier, un peintre new-yorkais fatigué de courir après la célébrité, et rêvant d’échapper aux complications d’une vie sentimentale et conjugale houleuse sur les bords, décide de tout plaquer pour aller retaper une maisonnette délabrée dressée face à la mer près d’un village de pêcheurs de quelques centaines d’habitants, sur la côte orientale de Terre-Neuve, et de s’y installer avec femme et enfants. Il aspire à une existence simplifiée, tout entière tournée vers la nature primitive, les communautés traditionnelles et la beauté élémentaire des tableaux profonds et limpides que lui inspirent l’océan, le roc et le froid. Devenir un mari fidèle fait partie de ses nouveaux projets de vie.

Sens de la provocation

Lorsque la Grande Guerre est déclarée, les petits gars du coin, minuscules pions sur l’échiquier de l’Empire, partent s’enrôler sans poser de questions. Ils n’ont absolument rien à faire pendant l’hiver de toute façon, alors une paye garantie, et puis voir du pays ? Clarkwell, lui, ne craint pas d’afficher à la fois son pacifisme et son amour de la grande culture allemande. Son sens de la provocation l’incite même à saluer des prisonniers allemands parqués dans un camp de la colonie anglaise du cri de « Vive le Kaiser ! » Les Terre-Neuviens, qui le trouvaient seulement un peu original au début, cette fois ne rigolent plus. À Saint-Jean, on ouvre une enquête. Désigné d’avance comme suspect pour son esprit non conventionnel et sa moralité apparemment douteuse, l’outsider ne s’aide pas en dessinant toute la journée… Rockwell Kent sera très sérieusement soupçonné d’espionner les navires alliés pour le compte des Boches.

L’art du dialogue de Winter est incomparable, les échanges incessants, tour à tour banals et brillants. Livrés sans tirets, ils se fondent dans le mouvement naturel de la narration et donnent souvent l’impression de n’aller nulle part, comme la vie elle-même. « Certains pensent, monsieur Kent, que vous n’êtes peut-être pas complètement derrière l’effort. / L’effort. Je suis l’effort incarné. / Mais la position britannique est juste, n’est-ce pas ? / Les Britanniques, répondis-je, font de bons condiments. Au-delà de ça, je ne vois pas quoi recommander d’autre chez les Anglais. »

Expliquant, dans ses remerciements, la manière dont il a documenté certains aspects de son livre, Winter mentionne « la scène où les garçons chassent le lapin »… Et moi : voilà que ça recommence… C’est des lièvres américains, Lepus americanus, pas des lapins ! Désolé, c’est plus fort que moi…

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 28 octobre 2017 09 h 53

    Solution, mais...

    Traduttore, traditore! Solution, lire dans l'original anglais. Ici, nous sommes bien placés pour apprendre, par un effort modéré, l'anglo-américain. J'ai aussi appris le castillan, langue relativement facile. Puis je tombe sur un auteur latino-américain qui emploie des régionalismes et de l'argot incompréhensibles! (Michel Tremblau est-il totalement compréhensible pour un Lyonnais?). J'ai aussi étudié, il y a une éternité, le russe scientifique, mais je serais bien incapable de lire Dostoïevsky. Nous sommes condamnés à ne jamais comprendre les autres cultures dans toutes leurs subtilités.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 octobre 2017 09 h 18

    Continuez votre bon travail, M. Hamelin

    Je suis sûr que dans quelques années un livre-somme sortira de ces fautes de traduction. Les Français se jetteront dessus.