Shinzo Abe, défi asiatique

Le pari gagné de Shinzo Abe, avec les deux tiers des sièges à son Parti libéral-démocrate, fait monter les enchères au Japon et en Asie. Un oeil sur la Chine conquérante, l’autre sur une Corée du Nord inquiétante, Tokyo fait face à des défis considérables, socio-économiques, mais aussi diplomatiques et militaires.

M. Abe, s’il termine le troisième mandat qu’il vient d’obtenir, deviendra le premier ministre japonais qui aura été le plus longtemps au pouvoir depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Pendant son premier mandat, il n’a réussi qu’à moitié sa réforme économique de relance par la dépense publique et la « planche à billets »… même si le Japon reste la troisième économie du monde, une extraordinaire machine innovatrice et exportatrice.

Et ce, malgré le problème de la déflation (c’est un des seuls pays au monde où les prix baissent régulièrement) et les défis, concomitants, du vieillissement de la population et de l’intégration des femmes sur le marché du travail.


 

Mais les urgences de Shinzo Abe réélu se trouvent à l’international. Il a dit hier que sa priorité absolue, c’est la menace nord-coréenne et la nécessité d’y faire face. On se souvient que Pyongyang a fait survoler, il y a quelques semaines, deux missiles au-dessus du Japon — qui est, avec la Corée du Sud, la cible de choix du chantage nord-coréen.

La majorité qualifiée du Parti libéral-démocrate (qu’il détenait déjà, mais dont il demandait la confirmation avec ces élections anticipées) permet aujourd’hui à Shinzo Abe de lancer une révision constitutionnelle qui défie le « tabou pacifiste », constitutif du Japon d’après 1947.

Abe, qui rêve de « redonner sa grandeur au Japon », géant économique qui, comme l’Allemagne, ne veut plus être un nain politique, aimerait modifier tout particulièrement l’article 9 de la Constitution.

Cet article — intouchable pour environ 40 % des Japonais, selon des sondages — stipule que « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux ». Il ajoute : « Il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. »

Cet article n’a jamais été intégralement appliqué, puisque le Japon a tout de même une sorte d’armée, appelée « Forces d’autodéfense », dont le budget est d’environ 1 % du PIB national.

Pour remettre les choses en perspective, la Chine voisine — qui face au Japon déploie une constante rhétorique d’ennemi — a une économie deux fois plus importante. Elle dépense en armements près de 2 % de son PIB… pour des effectifs quatre fois plus importants que ceux du Japon, en termes absolus.

De quoi alimenter le néonationalisme de Shinzo Abe, qui recevra début novembre le président américain, Donald Trump, en tournée asiatique. Cet homme qui, il y a encore quelques mois, disait que Washington pourrait bien demander à ses alliés en Asie (le Japon, mais aussi la Corée du Sud) de se défendre eux-mêmes, sans « parapluie » américain… y compris avec l’arme nucléaire !

On peut imaginer qu’avec un tel pistolet à la Maison-Blanche, les dernières capitales asiatiques qui refusent de capituler face aux sirènes de Pékin (comme l’ont fait, à divers degrés ces dernières années, les Philippines, la Malaisie, le Cambodge, la Birmanie…) se disent qu’elles devraient de plus en plus compter sur leurs propres moyens.

Perspective qui n’est pas forcément rassurante.


 

Post-scriptum sur l’Espagne

On peut craindre que les Catalans ne se fassent écraser politiquement — avec leur autonomie — dans ce dramatique affrontement où ils n’ont pour eux ni la force, ni la légalité espagnole, ni les appuis internationaux.

Tout ce qu’ils ont en leur faveur, c’est l’image de brutalité et d’intransigeance en provenance de Madrid, qui a pu choquer à l’international (au niveau des médias et des opinions publiques… mais pas au niveau des gouvernements).

On ne peut exclure des affrontements physiques graves au cours des prochains jours. Mais on pourrait aussi voir une désescalade, sous la forme d’une lassitude démobilisatrice du côté catalan… Ce qui est manifestement l’espoir de Madrid, où l’on semble maintenant mieux calibrer les coups, pour qu’ils fassent le plus mal, à un coût minimal.

1 commentaire
  • Pierre Fortin - Abonné 23 octobre 2017 14 h 15

    Le Japon, cible du chantage nord-coréen ?


    On prête facilement à ce petit pays la volonté de menacer ses puissants voisins. L'histoire nous apprend pourtant que c'est la Corée qui a subi l'invasion japonaise en 1910, l'occupation féroce et l'annexion forcée asservissant cruellement les coréens tout en les privant de l'essentiel. Ce n'est qu'à la défaite de 1945 que l'invasion prit fin.

    La guerre de 1950-1953 a ensuite fait près de quatre millions de victimes, l'aviation américaine ayant quasi complètement détruit le pays, bombardant même les barrages qui assuraient l'irrigation des terres de culture vivrière déjà insuffisantes.

    La chute de l'URSS en 1991 a eu comme conséquence de provoquer la famine dans le pays qui ne pouvait plus faire de troc avec elle, mais payer en devises fortes ses importations pour combler ses besoins alimentaires.

    Les efforts de réunification avec la Corée du Sud datent de 1960 lorsque le Président Kim Il-sung a proposé un projet confédéral et ils se sont poursuivis jusqu'à Kim Jong-il et Kim Dae-jung en 2008. Ils ont toujours échoué sur le retrait des forces US de la Corée du Sud.

    On peut comprendre la farouche détermination de Kim Jong-un pour assurer la protection de son peuple et de son territoire, seule façon pour lui de légitimer son pouvoir. Il sait très bien que ce qui a manqué à l’Irak et à l’Afghanistan pour contrer les menaces US étaient des moyens de dissuasion conséquents. Il en dispose désormais.

    Cent ans après l'invasion japonaise, le Premier ministre japonais Naoto Kan a présenté ses excuses pour les souffrances infligées au peuple coréen pendant les 35 ans de colonisation. Il a aussi prononcé ces paroles que nous ne devrions jamais oublier : « Ceux qui ont infligé des souffrances ont tendance à les oublier facilement, alors que ceux qui les ont endurées ne le peuvent pas ».

    Les Coréens ne l'oublient pas et ils refusent de faire confiance aux USA qui renient même leur parole donnée à l'Iran.