Perspectives: pour en finir avec l’«Homo oeconomicus»

Nous ne sommes pas les calculatrices que certains disent. Ce qui ne veut pas dire que nos failles de raisonnement ne peuvent pas être surmontées ou même utilisées pour nous aider à prendre de meilleures décisions.

Bien que l’on soit généralement plus porté à reconnaître ce genre de lacunes chez les autres, tout le monde sait que les humains ne sont pas des acteurs rationnels cherchant constamment à maximiser leur intérêt économique comme le présument plusieurs théories économiques. On connaît tous des gens qui avaient besoin d’une petite voiture d’occasion, mais ont acheté une camionnette de 2 tonnes flambant neuve ; qui préfèrent couper leur pelouse eux-mêmes plutôt que de demander à quelqu’un d’autre de s’en charger pour 15 $, mais qui n’accepteraient pas de faire le même travail chez leur voisin même s’il leur offrait le double ou le triple ; ou encore qui choisissent de torturer les faits plutôt que d’admettre qu’ils ont tort.

Cette histoire d’Homo oeconomicus ne passe pas le test de la réalité, disait la semaine dernière dans le Wall Street Journal le nouveau lauréat du soi-disant « prix Nobel d’économie », Richard Thaler. « Il n’y a que les économistes pour en débattre encore. »

L’économiste américain est l’un des pères de ce qu’on appelle l’économie comportementale, un croisement entre la science d’Adam Smith et la psychologie. Ses expériences sur des masses de sujets ont non seulement montré qu’ils étaient loin d’être comme Monsieur Spock dans Star Trek, mais que certains de leurs écarts avec la rationalité économique étaient systématiquement les mêmes.

L’un de ces écarts est d’attribuer plus de valeur économique à un bien à partir du moment où il nous appartient. Un classique est de privilégier la satisfaction d’envies immédiates au détriment des intérêts à long terme. Un autre est de persister dans une voie qui nous déplaît (ex. : continuer de manger un mauvais plat) parce qu’elle a amené une dépense, alors qu’on arrêterait net si cela avait été gratuit. Un autre encore est de passer outre la maximisation de son profit personnel au nom de normes sociales, comme l’équité.

Gros détails

Les économistes qui critiquent l’approche de Richard Thaler admettent volontiers que les individus sont souvent loin d’être des modèles de rationalité. Ils ajoutent toutefois que c’est l’interaction de l’ensemble des acteurs économiques dans le marché qui suit une logique de rationalité économique, ou, du moins, qui s’en approche suffisamment près pour qu’elle reste au coeur de leurs modèles d’explication et de prédiction de la réalité économique. Toutes ces anomalies relevées par l’économie comportementale sont bien amusantes, disent-ils, mais ne contribuent qu’à nous distraire de l’essentiel.

Distraire de l’essentiel ? ! L’augmentation continue des prix de l’immobilier et de la consommation en échange d’un endettement de plus en plus lourd des ménages à long terme n’est pas un détail. Pas plus que ne l’est la mentalité de troupeau qui prend trop souvent le dessus dans les marchés financiers sur la réalité économique, ou notre procrastination face à la menace lointaine mais ô combien grave des changements climatiques.

Ruses et astuces

Or, dit Richard Thaler, lorsqu’on connaît les failles dans les mécanismes de raisonnement des gens, on peut essayer de les corriger en changeant « l’architecture des choix » qui leur sont présentés.

Son expérience la plus connue visait à hausser le taux d’épargne-retraite de travailleurs américains. Constatant que plusieurs d’entre eux négligeaient de demander à leurs employeurs de procéder à des retraits automatiques, il a simplement renversé la démarche afin que tout le monde soit inscrit d’office tout en conservant le droit de demander d’être exempté. Sachant qu’il est plus facile d’accepter une hausse salariale moindre qu’une baisse de revenu, il a aussi offert qu’une partie des futures hausses de salaire aille à l’épargne-retraite.

L’expérience a été un succès spectaculaire. Comme on s’y attendait, on est passé d’une majorité de travailleurs qui ne se donnaient pas la peine de demander qu’on mette de l’argent de côté pour leur retraite à 90 % de travailleurs qui ne réclamaient pas l’arrêt des prélèvements automatiques.

Aux États-Unis, on estime que 15 millions de travailleurs ont ainsi augmenté leur épargne-retraite d’environ 30 milliards. Une étude sur une expérience similaire au Danemark a conclu que 99 % de l’augmentation de l’épargne-retraite était attribuable au caractère automatique des contributions et seulement 1 % aux crédits d’impôt auxquels ces contributions donnaient aussi droit. Joli pied de nez à ceux qui ne croient qu’à la toute-puissance du signal des prix.

Certaines critiques y voient une dangereuse tentative d’ingérence dans la vie des gens qui, aussi bien intentionnée soit-elle, menace leur liberté de choix et risque d’avoir toutes sortes de conséquences néfastes involontaires.

« Vous ne trouverez nulle part des choix qui ne soient structurés. Pas plus qu’il n’existe de marché qui ne soit pas réglementé », rétorquait la semaine dernière dans le Globe and Mail le professeur de philosophie Mark Kingwell.

Richard Thaler lui-même admet qu’il faut être très prudent et s’imposer notamment des normes très élevées de transparence, de liberté de choix et d’intérêt public. Il rappelle cependant que les entreprises privées n’ont pas les mêmes scrupules et qu’elles exploitent depuis bien longtemps les mêmes failles de la nature humaine dans leur publicité et leurs stratégies de vente.

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 octobre 2017 01 h 54

    L'Homo oeconomicus à besoin d'être règlementé!

    Merci, monsieur Desrosiers, pour cet article éclairant. Combien de prix Nobel ça prendra pour que les entrepreneurs comprennent que le modèle du marché débridé ne fonctionne pas et que leur «cupidité» n'a pas engendré le bonheur promis.
    Où est la liberté de choix dans la pauvreté, ou dans les inégalités, ou dans une retraite sans prestation de pension?
    Richard Thaler a raison: «les entreprises privées n’ont pas les mêmes scrupules et qu’elles exploitent depuis bien longtemps les mêmes failles de la nature humaine dans leur publicité et leurs stratégies de vente. L'Homo oeconomicus à besoin d'être règlementé!

  • Denis Paquette - Abonné 21 octobre 2017 08 h 36

    encore des milliers d'années d'asservissement

    va-t-il falloir qu'un jour, ils disparaissent d'eux-meme, mais le remplacer par quoi, sommes nous condamnés a vivre cette dommination que j'appellerais de jungle première pendant encore des milliers d'années,

  • Yves Mercure - Abonné 21 octobre 2017 10 h 11

    Ratio stultus oeconomicus

    Jadis psychologue fasciné par les comportementalistes, je songeai psychologie industrielle. Une cession suffira à dissuader. La vulnérabilité aux conditionnement est aussi évidente que désolante. Les derniers siècles volent vers l'économique, les preuves abondent quant aux échecs des compétitions diverses si l'objet est d'améliorer le sort humain. Le quotidien nous inonde d'incitatifs … pour consommer plus, mieux, autrement! Ainsi, chacun prend gout à l'Avoir. L'Être s'étiole, le rationnel absent ou débile, ne voit ni l'ensemble, ni le loin, ni plus tard, ni les autres… La raison sérieuse dirait "on va dans le décor". La cupidité narcissique dis "je n'ai qu'une vie". Il ne reste qu'à faire des passes, comme un ministre des finances qui prétend ne pas savoir que décider une loi et en tirer profit est un manque d'éthique flagrant, sauf pour un débile (stultus). Avec cette attitude, on va voter et on remet les mêmes strape et foudres des ondes au pouvoir. On nous passe la pommade d'une main, vidant les poches de l'autre. La raison nous dirait de ne jamais reconduire au pouvoir pour plus de deux mandats (évitant les mauvaise habitudes qui se prennent vite mais perdurent). Stulut democratiam? Oui, beaucoup de stupidité pour élire Trump. Et ici?

  • Marc Therrien - Abonné 21 octobre 2017 19 h 50

    Et continuer avec l'émotion en motion


    « Or, dit Richard Thaler, lorsqu’on connaît les failles dans les mécanismes de raisonnement des gens, on peut essayer de les corriger en changeant « l’architecture des choix » qui leur sont présentés. »

    Tous les bons vendeurs savent cela. Plus le produit à vendre est coûteux, plus on raffine la technique d’architecture permettant de démontrer qu’on peut se le payer. Depuis les études de B.F. Skinner sur le conditionnement classique et opérant, on sait que l’humain est aussi facile à conditionner qu’une souris de laboratoire. Les spécialistes en marketing social et politique connaissent bien cette science de la modification du comportement et ses techniques appliquées. Comme tout outil, il peut être utilisé à bon ou mauvais escient dépendant de l’intention. Pour les plus inquiets, la liberté de choix dont on se préoccupe dans cette approche est bien relative et presque une illusion pour l’humain qui est un agent social qui est mû beaucoup plus par l'émotion que par la raison.

    Marc Therrien

  • Marc Davignon - Abonné 21 octobre 2017 21 h 09

    Comment se vétir!

    Il se peut que nous puissions être tous aussi incapable de faire des choix de vêtements décent!