L’amour du monde

Le déni d’humanité. C’est ce qui m’a d’abord frappée dans l’affaire Harvey Weinstein. Des femmes qui, entre les mains d’un prédateur, deviennent des choses indifférenciées. Manipulées, agressées puis jetées, après qu’on eut tiré des revenus de leur talent et de leur charme. Cette indifférenciation est un procédé qui prévaut souvent, lorsqu’il est question de violence faite aux femmes. Des dizaines d’actrices harcelées. Mille deux cents femmes autochtones disparues. Toutes les femmes harcelées dans la rue. Les existences et les voix se confondent. À toutes ces femmes, « il est arrivé quelque chose » : la forme passive qui désincarne la violence et l’absous du même geste.

L’effacement du sujet féminin est vieux comme notre civilisation. Nier aux femmes leur humanité afin d’ériger le pouvoir sans elles, et à leurs dépens. Le monde s’est construit grâce à leur sueur, leur sang, leur lait, leur travail et, trop souvent, leur silence. Et pourtant, elles ont été confinées à l’espace privé, leur parole a été confisquée, on a obsédé sur le contrôle de leur corps tout en réservant aux hommes le droit d’y accéder. Les luttes ont été longues et les progrès nombreux, mais force est de constater qu’il reste des vestiges de temps plus sombres.

Voilà des hommes qui, en 2017, harcèlent, agressent et abusent de leur pouvoir, car tout autour d’eux renforce la promesse glauque que la gloire, l’argent et l’influence confèrent un pouvoir sexuel étendu sur celles et ceux dont la voix porte moins. Un ancien collaborateur d’Harvey Weinstein l’a parfaitement résumé : tout le monde savait. Mais personne ne voulait mordre la main qui nous gavait de caviar à Saint-Barth.

Faut-il être surpris ? Le modèle de masculinité qui prévaut repose précisément sur l’idée que c’est en cultivant l’ultravirilité, en répudiant la vulnérabilité et en adoptant des comportements agressifs et dominants qu’on fabrique de « vrais hommes ». Quant à l’impunité, c’est une montagne qu’il faudra déplacer. C’est ce que je me disais en voyant Bertrand Cantat poser en dandy obscur sur la couverture des Inrocks, pour introduire une entrevue dans laquelle on n’évoque pas une fois le nom de Marie Trintignant, celle qu’il a assassinée à coups de poing en 2003. Il a payé sa dette, dit-on. Certes, et je crois à la réhabilitation. Mais en lisant le rectificatif mou adressé par Les Inrocks à leurs lecteurs, je me disais que cette histoire nous parle moins de réhabilitation que du statu quo pétri de misogynie qui pousse à détourner le regard devant la violence.

Il faut réformer nos lois et nos institutions. Il faut aussi déconstruire la masculinité toxique, insister sur l’éducation au consentement et reconnaître qu’il y a une part du chemin qui ne peut être franchi qu’entre hommes, pour que certains comportements deviennent inacceptables aux yeux de tous, en tout temps. Or, on a dit ces choses cent fois. L’élan doit maintenant nous porter plus loin. Et cette fois, il semble qu’une fenêtre se soit ouverte, grâce au courage de celles et ceux qui ont parlé dans la foulée de #MoiAussi.

 

Amor mundi, l’amour du monde. C’est le titre qu’aurait donné Hannah Arendt à la Condition de l’homme moderne n’eût été l’intervention de son éditeur. Cet amour du monde désigne l’attention qu’on accorde aux autres et au monde qui nous est commun. Or, notre rapport à la violence intime, tressé de déni et de banalisation, témoigne d’une crise profonde de la sollicitude, de l’empathie et de la solidarité ; d’un renoncement à faire de notre monde un lieu habitable pour tous. Pas seulement les plus forts. Voilà ce qu’il faut repenser. La violence sexuelle doit être comprise comme le symptôme d’une organisation sociale malade, qui cultive un rapport malsain aux hiérarchies, au pouvoir et qui se reproduit par l’asservissement des femmes, des personnes vulnérables et de la nature.

Cette crise loge aussi dans le mépris des fonctions qu’on a traditionnellement assignées aux femmes pour les reléguer à un rôle d’auxiliaire et minoriser leurs voix. Les hommes demandent souvent ce qu’ils peuvent faire pour contribuer au changement. La réponse se trouve au plus près de vous. Rendez visible le travail qui ne l’est pas. Attestez les douleurs qu’on ignore. Tendez l’oreille, retroussez-vous les manches. Nourrissez, soignez, élevez. Prenez conscience que le pouvoir s’érige souvent sur le dos et les efforts de ceux et de celles qui aujourd’hui dénoncent la violence. De ceux et de celles pour qui il est trop coûteux, trop risqué de parler.

Notre tâche est désormais de reconnaître notre environnement humain comme une écologie à soigner, afin de guérir et d’avancer enfin. Les femmes, et plus particulièrement les féministes, le disent depuis longtemps. Il est grand temps de les prendre au sérieux.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 octobre 2017 01 h 38

    Et qu'est vous diriez s'il fallait vivre en Arabie saoudite?

    • Jean-Marc Simard - Abonné 20 octobre 2017 14 h 46

      Et si nos politiciens considéraient de temps en temps comment les femmes sont traitées dans certains pays musulmans pour ne pas reproduire le même pattern en notre pays ? Et si ceux-ci affirmaient publiquement et ouvertement que le Canada et le Québec sont des États de droit et que le droit civil l'emporte sur tout autre droit ou loi de nature religieuse comme la charia ? Et si nos politiciens mettaient leur culotte en ce sens de temps en temps, au lieu de s'empêtrer dans des calculs de basse partisanerie électorale peut-être alors que la vie en société s'en porterait mieux et que les attitudes xénophobes, racistes, islamophobes et anti-religieuses iraient en diminuant...

  • Sylvain Lévesque - Abonné 20 octobre 2017 07 h 17

    bravo

    texte absolument pertinent, et qui permet d'aller plus loin que le sentiment de dégoût initial provoqué par les révélations spectaculaires de la semaine.

  • Jean Lapointe - Abonné 20 octobre 2017 08 h 09

    C'est l'idée qu'on se fait de la masculinité qu'il faut changer.

    «Faut-il être surpris ? Le modèle de masculinité qui prévaut repose précisément sur l’idée que c’est en cultivant l’ultravirilité, en répudiant la vulnérabilité et en adoptant des comportements agressifs et dominants qu’on fabrique de « vrais hommes ». (Aurélie Lanctôt)

    Voilà la source du problème d'après moi.

    J'ai parfois l'impression que tout le monde ou presque partage cette conception de ce que doit être un vrai homme, même les femmes.

    Et c'est inconsciemment que chacun de nous les hommes avons tendance à nous conformer à cette idée de ce que doit être un vrai homme. Et c'est pareil je pense pour les femmes.

    Et c'est inconsciemment que chaque femme attend des hommes qu'ils se comportent comme de vrais hommes et que les femmes se comportent comme de vraies femmes.

    Et cela ça s'apprend dès le jeune âge et ça se poursuit à l'école puis enfin c'est perpétué dans les médias.

    Il faut se remettre en question quand on veut y échapper tant de la part des hommes que de la part des femmes.

    Ei il n'est pas facile d'après ce que j'ai personnellement vécu moi-même de se vouloir autre de ce qu'on attend de vous. Et je ne me considère pas comme une exception.

    Je trouve qu' Aurélie Lanctôt a raison de dire que «notre tâche est désormais de reconnaître notre environnement humain comme une écologie à soigner, afin de guérir et d’avancer enfin. »

    Hommes et femmes devons revoir notre façon de concevoir l'idée qu' on a de ce que doit être un vrai homme et de ce que doit être aussi une vraie femme.

    Et c'est par une façon différente de concevoir l'éducation que ça doit passer entre autres.

    Finalement il s'agit de viser à faire un monde que l'on espère plus humain.

    • Denise Tremblay - Abonné 20 octobre 2017 14 h 22

      Oui tout doit passer par l'éducation !

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 20 octobre 2017 11 h 07

    Le déni de sensibilité

    Merci Mme Lanctôt pour votre article. Vous commencez votre texte par la phrase " Un déni d'humanité ", j'ajouterais " Un déni de sensibilité"....j'explique....

    La situation touchant les femmes ayant subies des agressions, ainsi que les hommes d'ailleurs,vient d'un mal très profond et qui perdure depuis le temps des temps et je nomme le manque de sensibilité.

    Nous vivons dans un climat social où être le plus fort, être le premier à tout prix, être le plus riche, être le " King of the hill" est ultra valorisée, encouragé, divinisé.

    Ne pas être le premier est considéré comme une tare. Il faut dominer la situation exactement comme nous l'avons fait avec la nature et l'environnement : la domination à tout prix. Ceci est dans la même logique de tuer ou être tué, comme à la guerre. Alors que font les guerriers lorsqu'ils ont conquis un village, une ville, un pays ? Ils s'accaparent des biens et violent les femmes. Les femmes(lire plaisir sexuel) sont ainsi considérées comme la récompense du guerrier

    Si vous êtes un individu qui a développé une sensibilité à votre être intérieur, aux autres, que vous faites ressortir une qualité chez une personne, que vous passez un commentaire positif sur un ami, que vous vous extasié devant un tableau, que vous laissez couler quelques larmes devant un film, une nouvelle boulversante et bien vous passé pour un faible, sans colonne. On se cache à peine pour se moquer.

    Sans cette sensibilité comment voulez-vous développer le respect nécessaire pour être attentif à l'autre, être un partenaire, un collègue, un ami ? On tombe dans une logique de prendre ou être pris, jamais ne parle-t-on de partage ou de coopération. Certaines universités ont même un système de notations comparatives (même en psychologie) où la note de l'étudiant est basée sur la compétition avec l'autre

    Si nous voulons voir apparaître dans notre société un climat sain et il est impératif de prôner et de mettre en valeur la sensibilité et pourquoi pas la comp

  • Serge Lamarche - Abonné 20 octobre 2017 15 h 52

    Écologie en désarroi

    L'environnement humain comme une écologie à soigner. C'est bien dit mais avec toutes les guerres et les conflits, il y a des écologies qui ont besoin d'encore plus de soins. Ici, on a seulement affaire à quelques mauvaises herbes laissées à elles-mêmes.