Le choix des armes

Quand la Garde civile espagnole est arrivée à Sant Iscle, sur les lieux du scrutin, pour confisquer les urnes, elle s’est retrouvée devant… un tournoi de dominos.
Photo: Twitter Quand la Garde civile espagnole est arrivée à Sant Iscle, sur les lieux du scrutin, pour confisquer les urnes, elle s’est retrouvée devant… un tournoi de dominos.

Tu es né au beau milieu d’un champ de bataille. Tu as trois mois et trois jours, ce matin est ton quatre-vingt-quatorzième sur terre, dans la tiédeur de cet automne qui tarde et le gâchis indicible qui nous tient lieu d’époque. Tes parents ont choisi de t’appeler dans ce monde malgré tout — et toi, tu es venu. Quelle chance nous avons. Demain, c’est dimanche, et nous faisons avec tous ceux qui t’aiment une petite fête pour te souhaiter la bienvenue ici.

Nous ne te dirons pas « Bienvenue dans les décombres », bien sûr. Mais le temps où tu es tombé est fait des éclats de toutes sortes de choses qui étaient belles et qui, désormais, sont brisées. Certains de ces fragments brillent encore, mais on dirait qu’on ne sait plus comment s’en servir. Demain, nous allons tous t’offrir nos voeux, et te faire une promesse. Avant de te dire ce que je te souhaite, Alfred, je vais essayer de te donner des images de ce que tu devras chercher, ta vie durant, dans les débris de cette civilisation qui n’en finit plus de déchoir. Il te faudra traquer la lumière avec nous.

Photo: Twitter Quand la Garde civile espagnole est arrivée à Sant Iscle, sur les lieux du scrutin, pour confisquer les urnes, elle s’est retrouvée devant… un tournoi de dominos.

Il y a trois semaines, à Sant Iscle de Vallalta, village de Catalogne où vivent tout juste un peu plus de mille personnes, c’était jour de référendum. L’Espagne n’était pas d’accord, elle a donc fait tout ce qu’elle pouvait pour empêcher la tenue de ce geste : poser une question au peuple, recevoir sa réponse. Partout dans le pays, la répression a pris la forme d’actes policiers terribles, irrecevables : charger des foules de gens pacifiques, blesser des électeurs de tous âges, fermer brutalement des bureaux de vote. Mais quand la Garde civile espagnole est arrivée à Sant Iscle, que la centaine d’agents armés jusqu’aux dents sont débarqués sur les lieux du scrutin pour confisquer les urnes, ils se sont retrouvés devant… un tournoi de dominos.

Tout le monde était concentré, assis et silencieux, ça sentait bon le café, et ça jouait. Aux dominos. Tout le reste avait disparu (l’histoire raconte que le matériel électoral, pendant ce temps, avait été caché au cimetière). Comme manière d’esquiver une injustice qu’on tente de nous rentrer dans la gorge à coups de matraques et de balles de plastique, j’ai rarement vu, Alfred, quelque chose de plus beau que cette invention, que ce tournoi imaginaire qui d’un coup ridiculise les hommes armés, que cette image qui déjoue le réel implacable par la seule force du trait d’esprit. Les joueurs de dominos ont fait gagner le village. Les humains sont aussi capables de ça. Il faut que tu le saches, que tu t’en souviennes, et que ça te donne du courage, comme à moi.

Un jour, je te raconterai tout ce qui bouillait autour de nous quand tu es arrivé, les fusillades, les présidents séniles, les attentats, la juste colère trop longtemps contenue des femmes, les incendies de forêt, l’échec continu de notre espèce à prendre soin d’elle-même. Mais en attendant ce jour, je te fais ici mon souhait et ma promesse, qui tiennent dans un seul mot : poésie. Devant nos défaites, devant tout ce qui nous accable, je t’offre un rempart invisible qui contient à la fois toutes nos blessures, et leur réparation.

Je te souhaite des embrasements comme ceux qui parcourent la Constellation des grands brûlés de François Guerrette (Poètes de brousse, 2017, 78 pages), ce récit de grandes guerres amoureuses hallucinées : « pour survivre à l’extraordinaire / violence du monde / je t’aime comme d’autres ont besoin / de manifester masqués ».

C’est un petit livre qui parle déjà de toi, dans la langue codée des présages : « nous avons dépassé le dénouement / l’effondrement des mondes / notre besoin d’attentats est immense […] nos enfants aussi voudront / abolir des lois comme on abat / un arbre ou un homme en plein coeur ». Des mots comme ceux-là, je t’en mettrai plein les poches, pour que le jour où tu auras besoin d’eux, de leur magie brûlante, ils te reviennent comme une évidence — comme une sorte de promesse tenue, justement. « je te crois, le tonnerre / précède la lumière / à travers tes yeux j’ai vu / toutes les femmes recoudre en secret / la carte des continents dynamités ». Guerrette désigne un futur dans les débris qui nous entourent : il nous montre une brèche. Il le fait avec une sorte d’espoir furieux — cet espoir, Alfred, est devenu l’un de nos devoirs les plus tranchants.

Tu es encore une petite bête lumineuse, et nous devons t’entourer de notre tendresse radicale, t’apprendre à voir tout ce qui éclaire, tout ce qui pulse vivant (comme toi) dans le ciel trop souvent sans lune de l’humanité. L’amour et chacune de ses révolutions. Les joueurs de dominos, les lucioles, la parole des poètes. Je te souhaite, Alfred, autant que je te promets, « l’émerveillement / notre unique monnaie d’échange ».

Tu es né au beau milieu d’un champ de bataille. Inévitablement, le moment viendra où il te faudra décider quelles seront tes armes. Quand ce jour arrivera, j’espère que tes parents, et moi, et quelques autres, nous t’aurons donné envie de répondre : « Je choisis les mots. »