Bye Bye, mon cow-boy

Au Musée des beaux-arts de Montréal, je suis allée voir Il était une fois… le western, songeant que les mythes ont la vie dure et que les bousculer n’est pas une mince affaire.

Cette passionnante exposition remonte l’historique du genre du XIXe siècle à nos jours, en plus de détricoter les stéréotypes accrochés aux lassos de ces héros virils dans l’imaginaire américain et planétaire.

Tout en documentant la fable, Il était une fois… le western nous entraîne plus loin. Au musée, je ne voyais plus les Comanches sur le sentier de la guerre, ni les chariots bâchés roulant vers l’ouest à pleines photos, peintures d’époque et extraits de films, ni le cow-boy solitaire marchant vers le coucher de soleil d’une frontière brumeuse, mais notre monde d’aujourd’hui.

Par-delà la valeur cinématographique des chefs-d’oeuvre à la Stagecoach de John Ford, ces westerns y dévoilent soudain leur côté noir et c’est tant mieux… On ne crée pas impunément des mythes sans rester pris avec leur legs.

Après tout, les symboles du western sont en nous, avec silhouettes découpées du justicier et du desperado, de la prostituée des saloons, de la douce fiancée délaissée, de la marche du progrès contre la sauvagerie incontestable des Indiens emplumés.

Derrière la légende du cow-boy qui dégaine plus vite que son ombre, dominant de son regard d’acier les femmes, les autochtones, les Mexicains avant de les asservir, j’ai cru voir l’ombre de Stephen Paddock à Las Vegas, tirant dans ce coin du monde mal réglementé les humains comme des lapins.

Et celle de Trump qui se croit permis d’humilier tout ce qui bouge, en privé comme au sommet, homme de la frontière mexicaine, des murs à construire dessus et des femmes à harponner. Et du producteur Harvey Weinstein, ses semblables du milieu du spectacle, de la politique, des médias, de la religion, du sport, d’ici ou d’ailleurs, Salvail et compagnie, qui utilisent leur sexe comme arme de pouvoir absolu. Cas pathologiques parfois ; tous un peu cow-boy, on dirait.

Et ceux qui laissent faire, car ils et elles sont nombreux à s’agenouiller devant la figure dominante pour y chercher refuge. C’est d’un modèle tenace qu’il est question. Les soubresauts de dénonciation retombent souvent après la vague, mais puissent de vieux moules craquer demain, sous vigilance accrue. Non pour châtrer les hommes ni pour sonner la chasse aux sorcières contre toute forme de séduction, mais pour entrer en civilisation loin des humiliations planifiées.

L’expo donne envie d’entonner Bye Bye mon cow-boy, comme dans la chanson de Mitsou.

Les pistolets fumants

Car le mythe du mâle blanc, dominant, macho, prédateur, raciste, sexiste, dur à cuire, sans choc post-traumatique après meurtres en série, s’est aussi greffé sur cette silhouette de cow-boy impassible aux pistolets fumants. Et il écrase les hommes de concert, en les invitant à s’y conformer.

Faut dire que cette conquête de l’Ouest fut une ahurissante machine à rêves. Avec des héros comme Billy the Kid, Calamity Jane, Butch Cassidy, Buffalo Bill, Lewis et Clark en expédition, Sitting Bull, Geronimo, les États-Unis (leurs coureurs des bois venaient souvent de chez nous) s’offraient un matériel d’enfer pour imposer leur épopée en partage, transformant du coup en victoires leurs zones d’ombre. Bien joué !

Magnifique décor inclus. En voyage dans le coin, c’est le choc au spectacle de Monument Valley, avec ses mesas, son désert orangé, ses monolithes et ses peintures rupestres dévoilées par des guides navajos. Choc nourri aux films de John Ford projetés entre regard et mémoire, aux westerns spaghettis, aux bédés de Lucky Luke, aux yeux humiliés du vieux chef apache Geronimo, genou en terre sur une photo de 1887 ; imagerie foisonnante, violente, mystificatrice, chauviniste et romanesque de la légende américaine, qui berce nos rêveries.

Des chevaliers à armures et des brigands des grands chemins avaient imposé depuis longtemps la figure de l’homme insensible en machine à tuer, mais le cow-boy, si photogénique, a nui à la libération des sexes et des premiers peuples en une ère plus moderne.

La sauvagerie de son allégorie était pourtant moins du côté des autochtones envahis que du cow-boy. Fake news, comme dirait Trump.

Les westerns vivent toujours. Ceux de Tarantino, sur les traces de Leone, ont su parodier le genre, en le délestant de ses hypocrisies. Dances with Wolves de Kevin Costner faisait souffler un vent frais en 1990 avec son histoire d’ancien officier nordiste ami des loups et des Sioux. Brokeback Mountain d’Ang Lee sema éblouissement et scandale en 2005, invitant l’homosexualité à infiltrer la symbolique du cow-boy. Il y a western et western, mais le modèle dominant pulvérise les autres.

Cette expo-là nous rappelle avec style que de séduisants archétypes se sont construits sur le génocide des Premières Nations et sur l’asservissement des femmes.

Deux camps debout, ces temps-ci, on s’en réjouit, pour mieux chanter Bye Bye mon cow-boy, toutes voix unies.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 octobre 2017 01 h 06

    Bye Bye, mon cowboy

    Yes, Bye, Bye , mon cowboy, nous n'avons plus de travail pour vous, dommage j'ai bien aimé les films de Léoney formé au conservatoire de Rome qui enseignait que le cinéma pouvait être multiple et diversifié, que les symboles permettaient cette approche, que de plaisir de les voir défilés selon de multiples formes

  • Jacques Lamarche - Inscrit 19 octobre 2017 07 h 53

    Magnifique!

    Parmi nos racines, il y a celles qui ont fait pousser des mauvaises herbes, des orties de mépris, de violence et de sexualité débridée! Il fallait les voir ces mauvaises influences et les arracher. Certains n'y sont pas encore arrivés! Et le racisme et le sexisme, loin de s'arrêter, se sont propagés et ont proliféré au point d'atteindre plus d'un sommet!!

    Quel texte! Belle piste de réflexion! Merci!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 19 octobre 2017 13 h 15

      D'accord tout a fait .Des sommets et des abysses surtout.

  • Mario Laprise - Abonné 19 octobre 2017 16 h 34

    Un monde de clichés

    Si j'habitais Montréal, j'irais voir cette exposition.
    L'industrie du western nous a abreuvé de clichés, pire encore, de faussetés. L'amérindien étant toujours le méchant, le blanc Colt à la hanche, le bon. Souvent entre eux, les blancs se divisaient en bons et méchants, mais c'était toujours le mâle Alpha qui triomphait contre la brute inculte et psychopate.
    Une conception de l'Amérique est largement trébutaire de ces iamages fabriquées à Hollywood. Pur mensonge.
    Et l'homme blanc a besoin d'une arme pour exister, pour s'affirmer. La trouille alimente le quotidien du partisan de l'AMERICA FIRST. Un dominant ayant la peur aux fesses.

    Mario Laprise

  • Marc Therrien - Abonné 19 octobre 2017 18 h 34

    Bye Bye, mythes et héros?


    « Deux camps debout, ces temps-ci, on s’en réjouit, pour mieux chanter Bye Bye mon cow-boy, toutes voix unies. »

    Ceci étant dit, il leur reste maintenant l’immense défi de créer un nouveau mythe positif qui fonderait une nouvelle pratique sociale reposant sur de nouvelles valeurs fondamentales et assurant la cohésion de cette nouvelle communauté en quête d’un monde meilleur. Et ensuite, de définir une nouvelle forme de héros qui par son courage et sa capacité d’abnégation nous donnerait envie de se sacrifier aussi pour ce monde meilleur.

    À moins que ces deux camps debout, nous convainquent que le monde meilleur peut se passer de mythes et de héros?

    Marc Therrien