L’astuce de Mélanie Joly

La ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, ne pouvait pas choisir un moment plus révélateur pour dévoiler sa nouvelle politique culturelle. C’était pendant la dernière semaine de septembre que les diffuseurs canadiens-anglais ont lancé la nouvelle saison de télévision, mettant de nouveau en évidence la domination des cotes d’écoute par des séries américaines.

C’est ainsi que le réseau CTV, propriété du conglomérat de télécommunications BCE, a pu vanter sa performance en haut du palmarès avec des émissions comme Big Bang Theory, Young Sheldon et The Good Doctor. Une seule série dramatique canadienne — Murdoch Mysteries, en 24e position — s’est glissée dans les 30 émissions les plus écoutées au Canada anglais. C’était tout le contraire au Québec, où toutes les émissions dans le top-30 furent québécoises, en commençant par La voix junior à TVA, suivie par Unité 9 et District 31 à Radio-Canada.

Vous n’avez pas besoin de regarder plus loin que ce palmarès pour comprendre pourquoi l’annonce de Mme Joly fut accueillie de façon si différente à Toronto et à Montréal. Les Canadiens anglais regardent très peu d’émissions canadiennes. Si une majorité d’entre eux se dit encore attachée à la CBC, cette affection semble relever de la pure nostalgie plutôt que de la fidélité à sa programmation. La part du marché de la télévision de CBC pendant des heures de grande écoute fut seulement de 5,5 % pendant la saison 2016-2017, alors que celle d’ICI Radio-Canada Télé fut de 20,9 % dans le Québec francophone.

Le commun des mortels au Canada anglais ne voit pas de menace culturelle dans l’emprise des séries américaines sur les ondes de télévision ou sur Internet. Force est de constater qu’ils s’identifient souvent bien plus aux personnages des séries états-uniennes qu’à ceux, souvent beaucoup plus ennuyeux, qui sont représentés dans les séries locales. Taxer leur abonnement à Netflix ne relèverait selon eux que d’une tentative des gouvernements d’encore piger dans leurs poches. Lorsque le CRTC a lancé son initiative Parlons télé (Let’s Talk TV en anglais) en 2013, demandant aux Canadiens ce à quoi ils s’attendaient de l’agence de réglementation dans l’ère numérique, ils ont surtout répondu qu’ils voulaient voir de la publicité américaine pendant le Super Bowl plutôt que les annonces canadiennes ennuyeuses qui les remplaçaient.

C’est ainsi que l’annonce de Mme Joly selon laquelle Ottawa ne taxera pas les abonnements à Netflix et s’appuiera plutôt sur la volonté de Netflix de dépenser 500 millions de dollars dans la production de contenu canadien d’ici cinq ans n’a pas suscité au Canada anglais la réaction négative qu’elle a provoquée au Québec. La politique culturelle au Canada anglais demeure l’affaire d’une élite culturelle, alors qu’au Québec elle est d’une importance beaucoup plus grande auprès de la population en général. Les sensibilités politiques ne sont pas les mêmes.

Bien sûr, les créateurs canadiens-anglais — comédiens, scénaristes, réalisateurs, etc. — ont déploré l’absence dans l’annonce de Mme Joly de mesures coercitives obligeant Netflix à produire du contenu canadien (selon la définition stricte du CRTC) ou à contribuer au Fonds des Médias du Canada. Mais chez les maisons de production du Canada anglais, la réaction fut plutôt favorable. « L’entente avec Netflix a le potentiel d’être une mesure positive intérimaire si elle crée des occasions pour une production d’indépendance accrue des histoires canadiennes »,a déclaré la Canadian Media Producers Association. Son pendant québécois, l’Association québécoise de la production médiatique, a eu un tout autre réflexe. Déplorant le peu de détails fournis par la ministre sur l’entente avec Netflix, l’AQPM a dit ignorer « conséquemment si ces productions originales seront uniquement des oeuvres canadiennes ou si des oeuvres américaines tournées au Canada pourront se qualifier également ».

L’ancien vice-président du CRTC, Peter Menzies, a dit comprendre la décision de Mme Joly. « Vers la fin de 2016, les producteurs indépendants m’ont livré un message uni, et j’imagine à d’autres personnes : ne faites rien par rapport à Netflix. Ils sont des partenaires extraordinaires qui versent beaucoup d’argent dans notre industrie au Canada » a-t-il écrit dans le Times Colonist de Victoria en Colombie-Britannique.

Si Netflix dépense 100 millions de dollars de plus par année dans la production au Canada — même si cette production ne répond pas à la définition actuelle du contenu canadien —, les producteurs, les techniciens et les traiteurs qui bénéficient de ces dépenses au Canada anglais ne se plaindront pas. Et si le modèle Netflix devient la norme au Canada anglais, ce qui est tout à fait probable étant donné que la télévision conventionnelle se meurt, les créateurs des « histoires canadiennes » auront simplement besoin de s’adapter aux nouvelles réalités.

Pensez-vous que les électeurs du Canada anglais puniront les libéraux pour avoir abandonné les créateurs des émissions canadiennes qu’ils ne regardent pas ? Ils risquent plutôt de les féliciter de ne pas avoir augmenté leurs taxes.

32 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 octobre 2017 00 h 41

    Une mentalité d'assiégée!

    Monsieur Yakabuski: Peut-être le Devoir vous a engagé pour faire monter la pression artérielle de ses lecteurs! C'est ce qui m'arrive chaque fois que je vous lis!
    Le tollé, partout au Canada, contre la ministre, Melanie Joly, ne provient pas seulement du fait qu'elle a engagé une multinationale étrangère pour produire le contenu canadien, mais de plus, elle a cédé notre souveraineté en négociant «un deal» avec une entreprise privée. Au lieu d'imposer l'équité fiscale sur toutes les entreprises également, madame Joly a agi comme une colonisée du Tiers Monde face à une multinationale qu'elle devait règlementer. Les taxes sont le prix qu'on paye pour une société civilisée, Monsieur Yakabuski.
    Vous entretenez une mentalité d'assiégée, monsieur Yakabuski. Vous n'avez pas de fierté nationale.

    • Christian Méthot - Inscrit 18 octobre 2017 08 h 10

      Je ne suis pas d'accord avec vous. Je suis bien content de pouvoir lire la perspective de M. Yakabuski. Au Québec, on se regarde parfois trop le nombril, en ignorant ce qui se passe au Canada, ou en le déformant passablement.

      J'espère que Le Devoir fera davantage de places dans les prochaines années à des gens de l'extérieur du Québec et à ceux issues de diverses minorités. Je trouve cela tout à fait rafraîchissant et intéressant.

      Je pense que M. Yakabuski a raison: l'entente avec Netflix a beaucoup moins soulevé les passions ailleurs au Canada qu'au Québec; ce qui ne signifie pas que la décision n'ait pas été dénoncé hors du Québec, mais simplement que l'amplitude et la force de la réaction ont été moins prononcées. M. Yakabuski ne justifie pas l'entente passée avec Netflix: il propose une explication aux différences de réactions entre le Québec et les autres provinces canadiennes. Je ne vois nulle part dans son article la mentalité d'assiégé que vous dénoncez.

    • Pierre Desautels - Abonné 18 octobre 2017 08 h 27

      Je ne crois pas que Monsieur Yakabuski exprime son opinion personnelle. Il ne fait qu'expliquer ce qui se passe au Canada anglais.

    • David Huggins Daines - Abonné 18 octobre 2017 08 h 28

      Je partage bien votre colère contre l'aplatventrisme du reste-du-Canada en matière culturelle - et pourtant, bien que M. Yakabuski écrive de façon provocatrice, je crois qu'il dépeint fidèlement un courant d'opinion qui est malheureusement très répandu de l'autre côté de la rivière des Outaouais, mais qui a aussi ses réflets ici dans les chroniqueurs et les radios d'opinion qui pestent contre une prétendue élite culturelle radio-canadienne, liseuse-du-Devoir, plateaunienne-de-nowhere, et ainsi de suite. Pour le combattre, il faut le comprendre, et il vaut mieux le lire ici que de se taper la lecture du National Post...

    • Carol Poulin - Abonné 18 octobre 2017 08 h 28

      Madame Alexan,
      Monsieur Yakabuski ne fait que rapporter les faits et leurs conséquences possibles au Cnada anglais et au Québec. Je ne vois pas de mentalité d'assiégé ou colonisé.

    • Bernard Terreault - Abonné 18 octobre 2017 09 h 10

      Madame Alexan: vous critiquez le messager parce que vous n'aimez pas le message. M. Yakabuski ne fait que nous informer de la réaction du Canada anglais et il souligne bien que celle du Québec est différente. Il fait travail utile car, tant que nous serons partie du Canada, nous devrons savoir ce que pense la majorité canadienne et nous y faire. La démocratie c'est le règne de la majorité!

    • Bibiane Bédard - Abonnée 18 octobre 2017 10 h 50

      C'est plutôt Mélanie Joly qui a une mentalité d'assiégée. C'est ce que M. Yakabuski rapporte.

    • Robert Beauchamp - Abonné 18 octobre 2017 16 h 03

      L'astuce de Mélanie Joly? Vraiment où est l'astuce? Elle ne fait que répondre à une commande comme une bénie-oui-oui en protégeant sa carrière comme ministre, et si elle n'y répondait pas elle visiterait l'arrière-banc.

  • Denis Paquette - Abonné 18 octobre 2017 01 h 59

    souffre-t-elle du syndrôme du colonisé

    Le monde est une jungle , mais peut-être souffre-t-elle du syndrôme du colonisé pour ne pas exiger ce qui lui est du, enfin l'avenir nous le dira

  • Robert Lauzon - Abonné 18 octobre 2017 03 h 27

    Trudeau, Joly, dans la lignée de papa et de Durham

    En faisant preuve de si peu d'enthousiasme et de clairvoyance de La Défense de la culture francophone Ottawa poursuit l'œuvre de Durham en accélérant le pernicieux génocide culturel des francophones.

    Une fois encore, les intérêts du Canada nuissent au Québec

    • Christian Méthot - Inscrit 18 octobre 2017 08 h 54

      Le génocide culturel des francophones... À force de galvauder ces mots, ils perdent toute leur force. À un moment donné, il faudrait en revenir de Durham. L'Empire Britannique n'existe plus. L'eau a coulé sous les ponts depuis, et le Québec francophone est loin d'être disparu.

      Pour le bénéfice de la chose, peut-être devrions-nous comparer la situation des Québecois à celles de peuples qui ont réellement été victimes de génocide dans l'histoire récente (ou qui le sont présentement)? Les Tutsis au Rwanda? Les Bosniaques musulmans en ex-Yougoslavie? Les Yazidis en Irak? Les Tibétains en Chine? Les Rohingya au Myanmar?

      Évidemment, en comparaison d'un tel étalage de brutalité et de violence, il devient difficile de soutenir que les Québécois sont victimes d'un génocide, fut-il culturel.

      Ceci dit, je suis bien d'accord qu'il faille taxer Netflix comme n'importe quelle autre compagnie. Mais je ne vois pas dans la décision malavisée de Mme Joly un plan machiavélique visant à accomplir le nettoyage ethnique du Québec.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 octobre 2017 13 h 43

      Les mots "génocide culturel" relèvent de l'inflation verbale mais, si on les admettait temporairement, référer au génocide culturel du Canada français serait insuffisant. Il faudrait ajouter l'"auto-génocide culturel" du Canada anglais (nous avons nos Pol Pot canadiens - en matière culturelle). Le chroniqueur est très instructif à cet égard, et on peut l'en remercier.

      "Une seule série dramatique canadienne — Murdoch Mysteries, en 24e position — s’est glissée dans les 30 émissions les plus écoutées au Canada anglais. C’était tout le contraire au Québec, où toutes les émissions dans le top-30 furent québécoises, en commençant par La voix junior à TVA, suivie par Unité 9 et District 31 à Radio-Canada."

      (...)

      "La part du marché de la télévision de CBC pendant des heures de grande écoute fut seulement de 5,5 % pendant la saison 2016-2017, alors que celle d’ICI Radio-Canada Télé fut de 20,9 % dans le Québec francophone." Ceci ne tient pas compte des télévisions canadiennes privées il est vrai - TVA ou CTV par exemple. Mais quand même!

      Si des voix prônaient le sabordement de la CBC, et donc de la SRC, elles auraient probablement des oreilles plus réceptives dans le ROC qu'au Québec.

    • Robert Lauzon - Abonné 19 octobre 2017 12 h 35

      Messieurs,
      Le pernicieux génocide de la culture francophone au Canada est un fait, c'est l'addition de décisions techno-politiques prises au fil des ans à l'encontre de l'essor culturel du fait français.

      La culture canadienne intrinsèquement liée au multiculturalisme des Trudeau père et fils ratatine de plus en plus l'importance de la culture francophone. En découle la notion des deux peuples fondateurs reléguée aux oubliettes par tous les politiciens fédéralistes. Il nous faut donc souligner la lente et inéluctable disparition des résistants francophones d'Amérique.

      Fermer les yeux et dénier les faits relève de l'insouciance ou, pire encore, de la complicité.

  • Jean-François Rouillard - Abonné 18 octobre 2017 07 h 05

    La terrible hausse de taxe

    Les libéraux sont vraiment des sauveurs! Grâce à leur politique Netflix, je vais épargner 5,40$ par année! (Abonnement 8,99$/mois*12*5%) Merci Mélanie Joly!

    • Raymond Labelle - Abonné 18 octobre 2017 13 h 45

      La classe moyenne peut souffler de soulagement!

    • Gilbert Turp - Abonné 18 octobre 2017 13 h 50

      Hier, ma femme a payé des taxes sur des produits d'hygiène féminine qu'elle n'a pas vraiment le choix d'acheter.
      Je troquerais bien un congé de taxes sur ces produits d'hygiène féminine contre le congé de taxe Netflix.
      Sur ce, mes séjours au Canada, réguliers depuis les années 1980, me confirment ce que dit l'article : les canadiens se foutent de la culture canadienne.
      Et ils ne comprennent pas qu'on soit si attachés à la nôtre.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 octobre 2017 16 h 08

      À M. Turp. Les produits d'hygiène féminine sont détaxés. En tout cas, ceux utilisés le plus souvent (je ne suis pas sûr exactement auxquels vous rééférez, les serviettes hygiéniques, les tampons, les ceintures hygiéniques, les coupelles menstruelles et autres produits semblables.

      Détails ici pour la TPS/TVH: https://www.canada.ca/fr/agence-revenu/programmes/a-propos-agence-revenu-canada-arc/budgets-gouvernement-federal/budget-2015-leadership-fort/avis-motion-voies-moyens-visant-tps-tvh-produits-hygiene-feminine-questions-reponses.html

      Pour la TVQ: http://www.revenuquebec.ca/fr/salle-de-presse/nouv

  • Pierre Desautels - Abonné 18 octobre 2017 07 h 35

    Pas de surprise.


    Bien sûr. Il ne faut pas s'attendre à ce que Mélanie Joly et Justin Trudeau défendent les intérêts du Québec en matière de culture. Politiquement, c'est l'axe Ottawa-Bay Street et les contributions électorales au PLC qui, à la fin, font pencher la balance. Mélanie Joly n'est qu'une porte-parole de ce pouvoir canadien hors parlement.