Le miroir aux alouettes

À moins d’un an de l’élection générale, le premier ministre Philippe Couillard est manifestement conscient qu’il a un sérieux rattrapage à faire en matière d’identité, à tout le moins dans le discours.

S’il a rejeté la recommandation pourtant minimale de la commission Bouchard-Taylor sur le port de signes religieux, M. Couillard prétend faire sien le modèle de l’« interculturalisme » qui était au coeur de son rapport et il promet la publication d’une politique à cet effet d’ici la fin du présent mandat.

Gérard Bouchard, qui a eu accès à une version préliminaire de cette politique, n’a pas été très impressionné, c’est le moins qu’on puisse dire. « C’est un peu insignifiant », a-t-il résumé dans une récente entrevue à La Presse canadienne. « Ce qui me gêne, dans les formulations que j’ai vues, c’est qu’on ne voit pas ce qui pourrait distinguer un interculturalisme québécois du multiculturalisme canadien. » Autrement dit, il n’y a pas trouvé d’affirmation de la préséance de la culture majoritaire francophone.

Le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion a maintenant un nouveau titulaire, mais rien n’assure que l’arrivée de David Heurtel, qui en aura déjà plein les bras avec la consultation sur le racisme systémique, changera quoi que ce soit aux orientations arrêtées par sa prédecesseure, Kathleen Weil.

Il est vrai que la différence réelle entre ces deux modèles a toujours été un objet de débat. Même les coprésidents de la commission Bouchard-Taylor divergeaient d’opinion. Aux yeux de M. Bouchard, la différence était très nette, dans la mesure où l’interculturalisme suppose un dénominateur culturel commun, dans le respect des différences, alors que Charles Taylor ne l’estimait pas si éloigné du multiculturalisme, où les différentes communautés coexistent sans qu’on cherche à favoriser la formation d’une identité commune.


 

Dans le discours qu’il a prononcé vendredi dernier devant le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), le premier ministre s’est réclamé de l’école Bouchard. « Alors que le multiculturalisme pourrait être comparé à une forêt peuplée d’arbres distincts, l’interculturalisme quant à lui évoque l’image d’un tronc solide. À ce tronc se greffent des branches, les racines de la diversité, qui le renforcent et l’enrichissent », a-t-il déclaré.

Encore faudrait-il que la future politique débouche sur du concret. La commission Bouchard-Taylor avait fait la recommandation d’un projet de loi qui en définirait les finalités, les principes et les applications. Ce qu’en a dit M. Bouchard fait cependant craindre un miroir aux alouettes simplement destiné à faire illusion le temps d’une campagne électorale.

Le risque est d’entrer en contradiction avec la Charte des droits, dont l’article 27 stipule que son interprétation « doit concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens ».

La Loi sur le multiculturalisme canadien impose par ailleurs au gouvernement et aux institutions fédérales de prendre les moyens de « mettre en oeuvre la politique canadienne du multiculturalisme ». Elle prévoit également la conclusion d’accords ou d’arrangements à cet effet avec les provinces.

Une des études qui avaient été commandées par la commission Bouchard-Taylor avait bien souligné son incompatibilité avec l’interculturalisme : « La divergence profonde réside dans le fait que le multiculturalisme est indissociable de la promotion de la citoyenneté canadienne et du bilinguisme officiel, alors que l’interculturalisme est indissociable de la promotion de l’appartenance à la société québécoise et de la promotion de la langue officielle du Québec. »


 

L’insécurité identitaire que ressentent les Québécois n’a pas son équivalent dans le reste du pays, où tout le monde finit par adopter la langue anglaise, de sorte que la dynamique des rapports interculturels y est très différente. Une différence dont la reconnaissance de la « société distincte » voulait prendre acte. Si Pierre Elliott Trudeau s’est opposé aussi férocement à l’accord du lac Meech, c’est précisément parce que cette négation du multiculturalisme lui était insupportable.

Tant que la constitution ne sera pas modifiée pour permettre au Québec de se soustraire aux exigences de cette caractéristique fondamentale du Canada, il appartiendra aux tribunaux de définir la marge de manoeuvre dont il dispose pour imposer son modèle d’intégration.

Si la négociation d’une nouvelle entente constitutionnelle demeure la « destination ultime », M. Couillard a toutefois réitéré dans son discours au CORIM qu’une reprise des négociations serait « très mal avisée » dans l’état actuel de l’opinion publique au Canada anglais.

Qui sait si le fruit mûrira un jour ? En attendant, il vaut peut-être mieux présenter une politique d’interculturalisme insignifiante plutôt que d’exposer les limites que le fédéralisme impose à l’intégration des immigrants.

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