Éducation financière

Si j’enseignais au secondaire, j’aimerais bien donner le nouveau cours d’éducation financière implanté cette année. Je lui donnerais un tour critique qui, j’en suis convaincu, captiverait les élèves.

Tout en respectant le programme, dont l’objectif principal semble être de former des agents économiques éclairés, j’enseignerais aux jeunes, en leur faisant lire un texte de Pierre Fortin (voir Le Petit Fortin, L’actualité, 2013), que l’argent ne fait pas le bonheur ; je leur parlerais des bienfaits de la simplicité volontaire en leur proposant des extraits de La « pauvreté » vous rendra libres ! (Novalis, 2016), de Dominique Boisvert ; je leur apprendrais à devenir des consommateurs plus lucides à l’aide du livre On veut votre bien et on l’aura (Transcontinental, 2011), de Jacques Nantel et Ariane Krol ; je les amènerais à réaliser, enfin, en leur faisant découvrir le phénomène des paradis fiscaux, que la cupidité mène à la ruine des sociétés humaines civilisées. Ce serait, il me semble, toute une aventure. Dans une société où le Parti libéral du Québec passe pour le « parti de l’économie », ce ne serait pas un luxe, en tout cas.

De l’audace pédagogique

J’avoue ne pas partager la frilosité des syndicats d’enseignants, qui ont exprimé bien des réserves quant à l’implantation de ce cours dès cette année. L’affaire, ont-ils dit, allait trop vite, la préparation des enseignants n’était pas adéquate et le matériel pédagogique manquait. D’autres intervenants, dans une perspective de gauche, ont contesté le caractère un peu trop libéral du contenu du cours.

Ces résistances sont pourtant facilement surmontables. Il est vrai que le programme a un aspect terre à terre et n’incite pas directement à la critique du système économique actuel. Sa formulation permet néanmoins à un enseignant audacieux de l’enrichir. Pour atteindre la compétence principale qui consiste à « prendre position sur un enjeu financier », le programme propose une foule d’« apprentissages », parmi lesquels on trouve des éléments comme les normes du travail, les rôles d’un syndicat, les raisons pour lesquelles l’État prélève des taxes et impôts et les conséquences de la fraude fiscale. Beaucoup de pain sur la planche pour un esprit critique, donc.

Ce cours de 5e secondaire, de plus, ne dure que 50 heures. Un enseignant sérieux peut donc s’y préparer sans un effort surhumain, et le contenu de qualité sur le sujet ne manque pas. En voici deux exemples.

Dans Petits secrets et gros mensonges de votre banquier (VLB), le conseiller et chroniqueur financier Fabien Major constate l’ignorance financière des Québécois et s’en inquiète. « Une majorité d’entre eux ne font pas de budget, confondent REER et CELI, croient qu’on ne paie pas de frais de gestion sur les placements, sont heureux d’avoir plus de cinq cartes de crédit… et s’imaginent naïvement qu’un banquier travaille dans l’intérêt de ses clients », écrit-il.

Partisan de l’éducation financière à l’école, Major veut outiller le grand public en cette matière en exposant les astuces utilisées par les institutions financières pour s’enrichir à nos dépens. Dans un style cordial, il démystifie le fonctionnement de la finance. Sévère à l’endroit de la rapacité des banques, Major ne remet toutefois pas les bases du système financier en question ; il se contente de suggérer, à la manière d’un Pierre-Yves McSween, quelques réformes et d’enseigner à son lecteur à bien se tirer d’affaire dans cette jungle. C’est bien, mais c’est insuffisant.

Une urgence morale

Dans La grande dérive (Les Éditions du Journal), sous-titré Comment les riches, les entreprises et les magouilleurs canadiens utilisent les paradis fiscaux, Jean-François Cloutier, du Journal de Montréal, mène une très éclairante enquête sur ce fléau économique contemporain. En se réfugiant dans les paradis fiscaux, les riches du monde entier, et ceux du Canada et du Québec ne font pas exception, font reposer sur les seules épaules de la classe moyenne le financement des services publics, qui rendent nos sociétés équitables et humaines.

Que l’on soit de gauche ou de droite, on devrait considérer, si on est honnête, le combat contre cette trahison des nantis comme une urgence morale. Or, révèle Cloutier, qui n’hésite pas à courageusement identifier des individus et des compagnies renommés mais peu recommandables, le gouvernement canadien, privé de revenus astronomiques par ces arnaques, brille par sa complaisance envers les champions de l’évasion et de l’évitement fiscaux. « Pour protéger quoi ou qui ? » demande Dany Doucet, rédacteur en chef du Journal de Montréal, dans la préface de cet ouvrage.

Dans mon cours d’éducation financière, je proposerais des réponses à cette question. Nous aurions du plaisir.

4 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 14 octobre 2017 13 h 03

    Pourquoi avait-on enlevé le cours d'économie?

    Je me souviens que, il y a plus ou moins 25 ans, il y avait un cours d'éducation économique obligatoire en 5e secondaire...

    Économie, finance.....voilà des réalités à considérer dans la formation générale à la fin du secondaire!

  • Daniel Desjarlais - Abonné 14 octobre 2017 13 h 23

    Un grand Bravo!

    Et nous aurions du plaisir à enseigner et à innover, à risquer un regard critique..sans les oeillères et la frilosité syndicale....la passion et l'intelligence peuvent encore faire bon ménage au secondaire....à condition de garder la barre haute !

    Merci!

    Daniel Desjarlais
    Prof Math (Secondaire)

  • Jacques de Guise - Abonné 14 octobre 2017 17 h 04

    Le langage comme fondement

    Il importe de faire la distinction suivante entre les disciplines (les maths, les sciences, les langues) et les éducations (financière, à la citoyenneté, etc.) pour s’y retrouver le temps du présent court texte. Les disciplines ont la plus grande partie du gâteau curriculaire et n’entendent pas le lâcher. Les disciplines sont construites autour d’un corpus de connaissances tandis que les éducations visent plus un développement des différentes pratiques, physiques, musicales, artistiques, citoyennes ou d’autres pratiques dans le domaine de la finance, de la citoyenneté, de la santé, de la consommation, etc. On peut imaginer le fouillis qui s’ensuit depuis que l’approche par compétences est venue brouiller davantage les cartes entre les deux domaines.

    Les savoirs enseignés par les disciplines ne sont pas neutres, ils véhiculent aussi des représentations du monde, de la société, de la personne, mais de manière implicite, tandis que les composantes idéologiques des éducations sont plus lisibles ou évidentes.

    Les éducations ont la prétention de préparer à la vie, ainsi l’école peut se dire qu’elle se soucie de préparer les jeunes à la vie et évite aux disciplines de s’interroger sur elles-mêmes.

    La liste des éducations s’allonge et ces ajouts sont souvent des concessions faites par le système éducatif en réponse aux angoisses de l’opinion publique ou aux attentes d’un groupe de pression qui dénonce les carences de l’école dans un domaine où les enjeux éducatifs sont soudainement importants.

    En terminant, encore une fois, plutôt que de parler de disciplines et d’éducations, il y aurait lieu d’articuler le savoir scolaire autour de projets pluridisciplinaires et de thèmes, avec la langue comme fondement, car le savoir est d’abord construit par le langage. Le langage ne sert pas uniquement à exprimer ce qui est déjà là, mais également et surtout à le construire. Une fois l’objet circonscrit, c’est l’emploi du langage qui en fait ressortir toute la richesse.

  • Jean Gadbois - Inscrit 14 octobre 2017 22 h 41

    Oui, bien sûr...

    Facile à dire, mais au secondaire les profs. (pardont les enseignants, ça fait plus petit-Québec et plus instrumental), sont formés, depuis le début des années 2000, pour "transmettre" et non "créer" des contenus de cours... encore moins des programmes.
    Votre souhait, que vous appellez de tous vos voeux, en est bien un qui respire l'air du CÉGEP. JAMAIS plus, au secondaire, les "apprenants" vont se faire enseigner si bons contenus, si inspirés, et tant portés vers un savoir... Dans 5 ans, M. Cornelier, on s'en reparlera dans une autre de vos excellentes chroniques... Il y a fort à parier que ce que vous proposez aujourd'hui, fera encore l'objet d'un desideratum récurrent. Et ça vaut pour toute les matières de toute façon: les directions d'écoles ne le permettraient pas, ingnorantes des facultés intellectuelles de leur personnel et étrangères à un remu-méninges critique et créatif théorique.
    Si je me trompe, tant mieux! Mais, je ne gagerais pas là-dessus.

    Jean Gadbois, retraité de l'enseignement au collégial et au Collège Mont-Saint-Louis, (secondaire).