Les Albertains se souviendront

Une semaine en Europe fournit toujours l’occasion de s’éloigner des problèmes bien canadiens qui remplissent le pipeline de tout journaliste politique de ce « beau et grand pays », comme l’appelle un des personnages dans C’est le coeur qui meurt en dernier. Mais c’est ce très beau film d’Alexis Durant-Brault, que j’avais vu durant mon vol transatlantique, qui m’est venu à l’esprit en apprenant la décision de TransCanada de finalement abandonner son projet maudit d’oléoduc Énergie Est, qui avait semé presque autant de discorde régionale dans ce beau et grand pays que le Programme énergétique national de Pierre Trudeau dans les années 1980.

Lorsque Marie-Ève rappelle la beauté et la grandeur de ce pays à son frère Julien, gagnant d’un Prix littéraire du Gouverneur général, ce dernier lui réplique : « Sauf que ce n’est pas le mien. » C’est un sentiment que partagent bien des Québécois. Mais au-delà de la portée émotive de ce sentiment d’appartenance, force est de constater que le Québec fait toujours partie du Canada et le demeurera encore dans un avenir prévisible. Autrement dit, les Québécois ont autant d’intérêt que les autres Canadiens à se préoccuper de la prospérité de tout le pays. C’était donc bien étrange pour beaucoup de Canadiens d’entendre le ministre des Finances du Québec, Carlos Leitão, dire, à propos de l’abandon du projet d’Énergie Est : « Ça me laisse indifférent. »

Cette mentalité agace surtout les Albertains, qui ont mal digéré l’opposition viscérale des Québécois à Énergie Est. TransCanada a beau avoir pris « une décision d’affaires » en mettant le holà à son projet Énergie Est, le destin de celui-ci aurait pu être bien différent s’il avait été accueilli au Québec comme un projet d’intérêt national (ou « nation building » en anglais), comme l’avaient décrit les premières ministres albertaines Alison Redford et Rachel Notley. La conservatrice Alison Redford et sa successeure néodémocrate se sont toutes deux battues pour faire partager une vision plus large du rôle des sables bitumineux dans une stratégie économique nationale tout en l’accompagnant d’un plan de réduction des gaz à effet de serre. Mme Notley est même allée plus loin en imposant un plafond d’émissions aux sables bitumineux, sans que les Québécois soient le moindrement impressionnés. Que voudraient-ils de plus ? demandent les Albertains.

Ceux qui insistent pour dire que l’industrie pétrolière canadienne n’a plus besoin d’Énergie Est connaissent bien mal le marché énergétique mondial. Personne n’est en mesure de dire ce que seront les prix dans un an, cinq ans, dix ans ou plus. Énergie Est voulait surtout faire en sorte que le pétrole albertain ne soit pas captif du seul marché américain, où il est vendu au rabais. Même si la construction des oléoducs TransMountain vers la côte ouest canadienne et Keystone XL vers le Texas pourrait remédier à ce problème, l’avenir de ces deux projets demeure loin d’être assuré. Énergie Est aurait eu l’avantage important de fournir un avenir bien plus prometteur au Nouveau-Brunswick, dont l’économie connaît une récession quasi permanente depuis belle lurette. Surtout, Énergie Est aurait fait la démonstration que le pétrole albertain est une source de richesse pour tous les Canadiens, y compris les Québécois.

Déjà, des milliers de Québécois et de leurs compatriotes des provinces atlantiques travaillent en Alberta, où ils gagnent des salaires bien plus élevés que ce qu’ils pourraient gagner chez eux. Depuis plusieurs décennies, l’Alberta contribue beaucoup, mais beaucoup plus aux coffres du gouvernement fédéral qu’elle ne retire en dépenses de la part d’Ottawa. Ignorer cette réalité en voulant mettre fin à l’exploitation des sables bitumineux c’est condamner plus d’un programme fédéral, dont la péréquation qui fournira à elle seule 11 milliards de dollars au gouvernement du Québec cette année, à un avenir plus sombre.

On a beau parler d’une transition vers une économie post-carbone, c’est mentir aux Québécois que de leur faire croire que c’est une chose facile à réaliser, ou qui ne demandera pas de sacrifices. Les Québécois consomment presque autant, sinon plus, de pétrole qu’autrefois, et ce ne sont pas des subventions à l’achat de véhicules électriques de luxe qui vont changer le cours des choses. Cette hypocrisie fâche les Albertains. Ils déplorent que les ressources qui font rouler le pays soient traitées de fléau national, surtout au Québec. Pourquoi, demandent-ils, imposer des exigences en matière d’émissions, en amont et en aval, de gaz à effet de serre au pétrole albertain qui ne s’appliqueront pas au pétrole importé de pays qui ont des règles environnementales bien moins strictes, voire non existantes ?

Pour quand est la réglementation fédérale sur les émissions provenant du carburant brûlé par des avions de Bombardier vendus à l’étranger ? s’est demandé cette semaine l’ex-ministre conservateur fédéral Jason Kenney, qui cherche maintenant à se faire élire à la tête du nouveau Parti conservateur uni de l’Alberta. Il en remet en disant que la décision de TransCanada « va sérieusement attiser le sentiment d’aliénation dans l’Ouest ».

Et qui sait ? Peut-être cela mènera-t-il à des plaques d’immatriculation albertaines ayant pour devise « Je me souviendrai ».

63 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 octobre 2017 00 h 36

    Des propos bizarres!

    À quoi ça sert la prospérité quand les changements climatiques vont nous tuer? Je ne comprends pas du tout votre opinion bizarre. Les faits scientifiques sont là pour vous rappeler que les énergies fossiles sont en train de détruire la vie que l'on connait. On pourrait utiliser les 3.3 milliards de dollars en subventions aux pétroliers en investissements dans les énergies renouvelables pour enfin sauver la vie sur la terre. Peut-être, vous proposez faire comme Trump en niant les changements climatiques et en ressuscitant l'industrie du charbon?

    • Pierre Robineault - Abonné 11 octobre 2017 09 h 11

      Vous m’enlevez les mots ... des doigts, madame.
      Mais ce qui est encore plus bizarre est à mon point de vue le fait que notre Devoir accepte cette personne dont le motif dépasse à chaque fois « le jupon » en tant que pourfendeur chroniqueur.
      Pour lui, l’environnement c’est du « connais pas », et il persiste même à ne pas croire que les Québécois s’y opposent pour des raisons environnementales tout comme d’autres préfèrent avec plaisir nous traiter de racistes plutôt que personnes souhaitant le séparation du politique d’avec la comme toute religion.
      Il ne mérite aucune lecture!

    • André Joyal - Abonné 11 octobre 2017 09 h 15

      Bonne question Mme Alexan!
      Notre nouveau journaliste est favorable à Energie-Est? Vraiment???????

      Que les Albrtains paient leur juste part d'impôts directs et indirects, comme nous le faisons depuis longtemps, et qu'ils utilisent ces montants pour financer la diversification de leur économie,comme nous le faisons depuis les années 70, et ils n'auront plus à exploiter leur pétrole sale!

      Où va Le Devoir?????

    • Benoit Toupin - Abonné 11 octobre 2017 11 h 52

      Pour bon nombre d'opposition au projet, simple, l'eau est plus vitale que le pétrole. Transcanadienne imposait un tracé peu soucieux à cet égard.

      Et où étaient les Alberta institutions lorsque la constitution de 1982 nous a été imposée?

    • Benoit Toupin - Abonné 11 octobre 2017 13 h 10

      Ah les claviers tactiles... Je reprends..

      Pour bon nombre d'opposants au projet, simple, l'eau est plus vitale que le pétrole. Trans-Canada posait un tracé peu soucieux à cet égard.

      Et où étaient les albertains lorsque la constitution de 1982 nous a été imposée?

    • Gaétan Fortin - Inscrit 11 octobre 2017 17 h 14

      Madame, brûler du pétrole algérien (ou autre) ne pollue pas moins
      l'atmosphère que le pétrole albertain.
      Tôt ou tard nous roulerons tous dans des véhicules mus à
      l'électricité. C'est souhaitble, mais chaque chose en son temps.

    • Raymond Labelle - Abonné 11 octobre 2017 21 h 33

      À M. Fortin. Ce pétrole est quatre fois plus polluant que le pétrole actuellement importé par le Québec depuis la Mer du Nord, Terre-Neuve ou l’Algérie. (source: http://jflisee.org/le-pipeline-energie-est-pourquo )

  • Pierre Simard - Inscrit 11 octobre 2017 01 h 32

    Devoir de mémoire mais surtout de précaution

    S'ils s'en souviennent, tant mieux. De mon bord, je ne veux pas que le Québec paye pour leur aveuglement environnemental volontaire.


    En effet, les défenseurs des sables bitumineux refusent de voir qu'un jour (plus tôt que tard), l'Alberta devra être décontaminée aux frais des contribuables. Et ce, sans compter les pluies acides générées présentement sur l'ensemble du nord des provinces (dont le Québec). Il faudra payer pour la décontamination des territoires des sables bitumineux mais aussi des gazs de schiste au prix actuel de 200 000-300 000$ pour fermer un puits dont le bouchon va éventuellement se désagréger.


    L'auteur ferme également les yeux sur les nombreux danger aux diverses sources d'eau des multiples populations que le pipeline traverserait.


    Bien sur les promoteurs (et aussi les grands médias) vous diront à quel point les pipelines sont moins dangereuses que les trains. Ce qu'ils ne disent pas c'est qu'entre 2 valves il y a beaucoup de plus de pétrole que dans un train (donc un déversement plus important). Sans compter les écoulements indétectables constants en raison de la marge d'erreur de pression. De plus, les limites au transport ferroviaire sont presqu'atteintes donc, les dangers ferroviaires peuvent être "contenus".



    La transition énergétique devra se faire. La question, la fait-on à 1.25$/litre ou on attend que ce soit à 3-4$/litre?

  • Christopher Auger Paré - Abonné 11 octobre 2017 02 h 19

    Propagande fédéraliste.

    Cette chronique n'est que de la propagande fédéraliste. Le chroniqueur ne fait aucune mention des risques environnementaux que ce pipeline représentait, plus précisément les 830 cours d'eau sur le territoire québécois. De plus, ce projet aurait mis en danger les sources d'eau potable de plusieurs municipalités au Québec.

    Il ne mentionne aucunement que les Albertains n'étaient pas intéressés à verser des dividendes pour les risques qu'aurait pris le Québec et qu'il n'y aurait pas eu de retombée économique pour le Québec.

    L'auteur cherche à culpabiliser les Québécois qui sont heureux que le projet soit abandonné en parlant de la péréquation, mais il ne mentionne pas les 50 milliards $ qu'on envoi à chaque année à Ottawa, don une partie sert à subventionner l'industrie pétrolière en Alberta.

    De plus, comme Nadia Alexan a commenté plutôt, il faut se concentrer sur le développement d'énergie renouvelable pour préserver la planète. J'ai présentement 26 ans, il est fort probable que ça soit ma génération qui devra réparer les dégâts et je n'ai pas envie que mes futurs enfants vivent sur une planète ravagée par les changements climatiques.

    Je vais m'en souvenir de ce chroniqueur, à classer dans la catégorie "à se méfier".


    Christopher Auger-Paré

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 11 octobre 2017 17 h 45

      Mr Yakabuski apporte un éclairage du Canada anglais aux lecteurs du Devoir pour mieux nous faire comprendre, semble-t-il, les beautés de la Confération.

      Changement de direction, changement de paradigme. Nous sommes très loin de la vision qu'avec Le fondateur du Devoir Henri Bourassa, petit-fils de patriote.

      https://beta.theglobeandmail.com/authors/konrad-yakabuski/?ref=https://www.theglobeandmail.com&

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 12 octobre 2017 09 h 52

      Honte au devoir pour publier de telles choses.

  • Clarence-Edgar COMEAU - Abonné 11 octobre 2017 06 h 25

    Vous êtes sur quelle planète Konrad Yakabuski?

    Monsieur Yakabuski, toutes les villes et villages que le pipeline aurait traversés près du fleuve St-Laurent méritaient d'être sauvés, d'être épargnés du risque que tout le monde connait.

    Pour ce qui est de la divise «Je me souviens», l'Alberta devra surtout se souvenir que nous n'étions pas dupes.

  • René Bourgouin - Inscrit 11 octobre 2017 06 h 37

    Ils font bien pitié...

    Nous on se souvient de l'opposition hystérique de ces mêmes Albertains contre la «société distincte» et toute forme de «statut spécial»...

    Si les Albertains sont tannés de nous voir et de «payer pour nous», qu'ils nous offre un «deal» pour qu'on sorte du Canada et qu'on en finisse!!