Le train caché

Le soulagement évident du premier ministre Couillard à l’annonce de l’abandon du projet d’oléoduc Énergie Est ne doit pas faire oublier son enthousiasme initial et surtout les raisons de son appui.

À ceux qui invoquaient les risques pour l’environnement et les faibles retombées économiques, M. Couillard opposait la nécessité pour le Québec de contribuer au développement de l’économie canadienne, dont la vitalité permettait au Québec de recevoir d’Ottawa 16 milliards de plus qu’il n’en versait. Cette profanation du sol québécois faisait en quelque sorte partie du prix qu’il fallait payer pour bénéficier des avantages du fédéralisme.

Ce qui valait pour le pétrole semble également valoir pour la culture. Alors que ses prédécesseurs, y compris Jean Charest, avaient réclamé sous une forme ou une autre ce que Robert Bourassa appelait jadis la « souveraineté culturelle », M. Couillard n’en voit plus la nécessité sous prétexte que le Québec reçoit 35 % des fonds fédéraux consacrés à la culture alors qu’il représente seulement 23 % de la population canadienne. Le gouvernement Marois n’avait rien demandé non plus, a-t-il plaidé. En effet, le PQ veut la souveraineté tout court.

La Constitution canadienne ne prévoit rien sur les pouvoirs en matière de culture, mais personne ne peut nier que le Québec est culturellement différent du reste du Canada. S’il y a un secteur où la limitation du « pouvoir de dépenser » du gouvernement fédéral serait parfaitement justifiée, c’est bien celui-là.

Dans le secteur de la santé, le gouvernement Couillard a montré la même ardeur que ses prédécesseurs à défendre le droit du Québec à définir ses propres orientations. Pourtant, dans le domaine où l’identité québécoise peut s’exprimer de la façon la plus évidente, les gros sabots fédéraux ne semblent pas le déranger.


 

Dans les gares françaises où l’on peut encore passer d’un quai à l’autre en traversant la voie, un panneau avertit les voyageurs qu’un train peut en cacher un autre. De la même façon, la menace que l’entente entre Ottawa et Netflix fait planer sur la production cinématographique et télévisuelle francophone a complètement occulté le reste de la politique culturelle rendue publique par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly.

Un ancien sous-ministre adjoint au ministère de la Culture et des Communications du Québec, Jacques Laflamme, soulignait mercredi dans Le Devoir les dangers de cette première politique canadienne formelle en matière de culture.

« En raison des leviers dont le fédéral dispose par son important pouvoir de dépenser et des nombreux leviers législatifs dont il dispose, il influencera de façon évidente les grandes orientations et l’environnement culturel pour la prochaine décennie. La politique fédérale aura pour effet d’encadrer dans bien des domaines l’action du gouvernement du Québec en culture, d’alimenter les dédoublements d’interventions et de favoriser les incohérences de l’action gouvernementale », écrivait-il.

La pugnacité du ministre de la Culture, Luc Fortin, a agréablement surpris dans le dossier Netflix. La politique culturelle qu’il s’apprête à rendre publique à son tour aura beau être aussi imaginative qu’on peut l’espérer, il serait désolant qu’elle doive se fondre dans le moule fabriqué à Ottawa.


 

Jeudi, le ministre responsable de ce qu’on appelle maintenant de façon plus provinciale les « Relations canadiennes et la Francophonie canadienne », Jean-Marc Fournier, avait convoqué les médias pour les informer des suites qui avaient été données à la nouvelle « Politique d’affirmation du Québec et de relations canadiennes » publiée en juin dernier, qui est d’ailleurs muette sur la culture.

Un journaliste lui a demandé si, au-delà d’une énumération de ses rencontres des dernières semaines avec des personnalités de la société civile au Canada anglais, il avait quelque chose d’un peu concret à rapporter. « Bien, la chose plus concrète, c’est de pouvoir dire : on veut travailler à ce qu’on ait plus de solidarité, à ce qu’on ait plus de liens, à ce qu’on puisse mieux se faire comprendre », a répondu M. Fournier. On aura compris qu’on est encore à des années-lumière d’une nouvelle entente constitutionnelle.

Au Québec comme dans le reste du pays, la classe politique fédéraliste a été traumatisée de voir la population rejeter aussi brutalement les ententes qui avaient été concoctées derrière des portes closes. De la même façon que les partis souverainistes en sont arrivés à la conclusion que l’indépendance ne pourra être réalisée qu’en mobilisant la société civile québécoise, l’appui de sa contrepartie canadienne apparaît maintenant indispensable à toute tentative de renouveler le fédéralisme.

Le gouvernement Couillard semble craindre que toute demande de la part du Québec, même un simple arrangement administratif, nuise à cet exercice de sensibilisation, qui risque de prendre des années, voire des décennies, si jamais il aboutit. En attendant, sur l’autre voie, le train file à toute allure.


 
12 commentaires
  • Diane Gélinas - Inscrite 7 octobre 2017 01 h 43

    Un seul rapport d'impôt... à Québec !

    En attendant l'indépendance...

    Et si le Québec réclamait la perception de l'ensemble des impôts - soit un seul rapport d'impôts déclarés par chaque contribuable québécois - puis remboursait Ottawa dans les domaines sous juridiction fédérale, à l'inverse des autres provinces?

    À défaut, le Québec devrait minimalement réclamer du fédéral un transfert de points d'impôts équivalent à 25% de ses dépenses canadiennes totales en culture, ajustable annuellement, afin que l'Assemblée nationale et son gouvernement soient autonomes culturellement.

    Quelqu'un a-t-il une meilleure suggestion ?

    • Rose Marquis - Abonnée 7 octobre 2017 08 h 05

      Ce serait une idée à explorer sérieusement....

  • Claude Bariteau - Abonné 7 octobre 2017 04 h 44

    Le train qui file est canadien

    L'image du train caché derrière un autre train laisse entendre que le Canada occupe toutes les voies. Conséquemment, sur ces voies, le Québec ne peut pas y rouler. S'il monte à bord et entend y affrmer son rythme, il ne peut qu'y foutre le bordel.

    Mieux vaut alors qu’il s’invente une autre façon de voyager, car s’il monte dans les wagons canadiens qui roulent à la queue leu-leu, il prend la direction où mène le train qui les tire.

    Inventer une autre façon de voyager présuppose d’innover en cherchant à développer des liens entre les habitants du territoire du Québec, ce qu'ont fait les gouvernements du Québec jusqu'à l'entrée en scène des gouvernements Charest et Couillard.

    Ces deux gouvernements ont choisi de voyager dans les wagons canadiens. Depuis qu'il est au pouvoir, le gouvernement Couillard fait d'ailleurs tout pour éroder les infrastructures développées au Québec qui liaient ses habitants et les faisaient voyager comme ils l’entendent là où ils veulent se rendre.

    Le motif est sorti de la bouche de son ministre Fournier. Tout ce qui importe pour ce gouvernement est de monter dans les wagons tirés par les trains du Canada sur les voies du Canada pourse faire des amis, établir des liens et se faire comprendre.

    En termes non équivoques, ce gouvernement entend lier les habitants du Québec à ceux du Canada mais aucunement les habitants du Québec entre eux, car, à ses yeux, l’important est d’être assis dans les wagons canadiens et rouler à l’aveugle là où se dirige le train canadien.

    Dit autrement, ce gouvernement poursuit le travail de sape du Québec entrepris par le duo Trudeau-Lalonde et poursuivi par le duo Chrétien-Dion avec pour objectif de faire des Québécois des Canadiens errants

    Il est un agent canadien en mission avec mandat de demeurer en poste pour tout dynamiter ce qui fut innové depuis l'entente Pearson-Lesage. C'est ça le train qui file.

    • Linda Dauphinais - Inscrit 7 octobre 2017 07 h 57

      Bravo pour ce commentaire éloquent et espérons qu'aux prochaines élections ce gouvernement libéral disparaitra et que la CAQ ne récoltera pas trop de votes... car pour moi, la CAQ et le PLQ ont tellement les mêmes non-valeurs et irrespect total du Québec que nous tomberions encore dans la privatisation de tous nos acquis sociaux etc...

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 7 octobre 2017 09 h 30

      Je suis souverainiste et n'aime pas l'errance.
      M.David ou quiconque peut-il m'expliquer l'emploie de l'imparfait de l'indicatif dans :"l'économie canadienne permettait au Québec de recevoir
      16 milliards de plus qu'il n'en versait." Alors qu'en est-il du présent,passé et futur ?
      Pouquoi prendre ces wagons canadiens sur leurs rails ?

    • Raymond Labelle - Abonné 7 octobre 2017 23 h 38

      À M. Grisé. L'imparfait est utilisé parce que M. David nous invite à nous souvenir que M. Couillard nous demandait d'accepter Énergie Est avant qu'Énergie Est ne soit annulé: nous devons accepter la profanation de notre territoire en échange des bienfaits du fédéralisme (dont le 16 milliards en question). C'est le contexte de l'extrait que vous citez.

    • Claude Bariteau - Abonné 8 octobre 2017 17 h 45

      M. Labelle, le projet Énergie Est a seulement été retiré du processus d'évaluation de l'ONÉ, car cet organisme venait d'intégrer la prise en compte des GES produit pour extraire du pétrole des sables bitumineux.

      Rien ne permet d'affirmer qu'il ne reviendra pas sous un gouvernement du PC en 2019. Personnellement, je décode dans ce retrait l'entrée en scène de TransCanada, une firme localisée en Alberta, dans la prochaine campagne électorale.

      Les motifs du retrait pour TransCanada renvoient principalement à la prise en compte des GES qui, associés à la valeur du baril du pétrole sur la scène internationale, rendait ce projet des plus problématiques.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 octobre 2017 22 h 56

      Occasion pour vos précisions importantes et instructives M. Bariteau, merci bien.

      Je voulais juste expliquer l'usage de l'imparfait par M. David à M. Grisé (à la demande de ce dernier) - disons que M. David référe à un moment où on avait une impression plus claire que TransCanada allait de l'avant avec Énergie-Est. Et que M. David nous rappelle que M. Couillard appuyait Énergie-Est, et nous dit quelles raisons M. Couillard invoquait.

  • Léonce Naud - Abonné 7 octobre 2017 05 h 41

    Le Canada, différent du Québec

    L'excellent chroniqueur mentionne que "personne ne peut nier que le Québec est culturellement différent du reste du Canada". Erreur : c'est le Canada qui est culturellement différent du Québec, et non l'inverse. Le conquis doit éviter de se voir avec les yeux de son conquérant, l'esclave avec les yeux de son maître. Le Québécois est normal, ses voisins sont différents.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 7 octobre 2017 15 h 53

      Vivement sortir le Canada du Québec! (sic)

      Vive la République du Québec !

  • Gilbert Le Blanc - Abonné 7 octobre 2017 07 h 59

    16 mds$?

    ''M. Couillard opposait la nécessité pour le Québec de contribuer au développement de l’économie canadienne, dont la vitalité permettait au Québec de recevoir d’Ottawa 16 milliards de plus qu’il n’en versait''
    16 Mds.$ !Est-ce que M.Couillard a cité ses sources?Cela me semble nettement exagéré!
    Gilbert Le Blanc
    Hope Town

  • Raynald Rouette - Abonné 7 octobre 2017 14 h 52

    Pourtant, nous avons laissé faire!


    Nous avons une responsabilité collective pour tout ce gâchis, médias inclus!

    Le manque de solidarité dans la population a permis aux polititiens et aux grands financiers de tisser une toile d'araignée judiciairement et financièrement.

    Comment pourrions-nous nous en défaire? S'il n'est pas déjà trop tard...

    Voilà bien, des dommages collatéraux, aux deux «NON» de 1980 et 1995, à ne pas en douter!

    René Lévesque aurait matière à faire un très bon «Point-de-Mire» et Jacques Parizeau plusieurs exposés en économie et en finances... Nous en aurions grandement besoin!