Mirages et carnages de Las Vegas

Dans son lancinant Leaving Las Vegas, où Nicolas Cage tenait en 1996 son meilleur rôle (oscarisé), Mike Figgis faisait de Sin City un théâtre où l’alcool, le jeu, l’argent, les néons, l’érotisme et l’illusion se mariaient avec la mort.

Cette fleur de kitsch du désert de Mojave s’y voyait consacrée dans son mythe. Avec ses casinos où le jour et la nuit se confondent, sa prostitution omniprésente, ses spectacles plus grands que nature, ses dérisoires fac-similés à échelle réduite des merveilles architecturales du monde, nulle part ailleurs qu’à Las Vegas n’éprouve-t-on pareil vertige d’irréalité érigée en modèle.

Longtemps sous la loi de la pègre, cette ville improbable aura attiré en son Strip les artistes aimés des foules, venus ou nom du Québec, car Las Vegas a de nous en elle : c’est Céline Dion, c’est le Cirque du Soleil, puissants aimants de divertissements pour touristes en goguette.

On croit déceler là-bas l’empreinte de la Ruée vers l’or, quand les aventuriers jouaient sur ses sables leurs dernières pépites au retour de la Californie. Immense saloon à ciel ouvert, avec cow-boys à chapeaux et à colts mieux accueillis qu’ailleurs, bienvenue dans les casinos du Nevada, même avec des armes sans permis.

Symbole du rêve américain, Las Vegas. Désormais celui de son échec en rage meurtrière dans un pays armé jusqu’aux dents.

Du haut du 32e étage de l’hôtel Mandalay Bay, un homme seul, avec une montagne d’armes d’assaut montées sans obstacle, est parvenu à tuer dimanche soir une soixantaine de personnes en plus d’en blesser 500, avant de se suicider.

Sous les images en boucle de nos écrans, les monstres de l’Amérique, gueules ouvertes, semblaient hurler en bande-son.

L’attentat récent le plus meurtrier des États-Unis frappe d’autant plus les esprits qu’il s’est produit durant un spectacle de chansons western. Or l’Amérique profonde, conservatrice et blanche, constitue la première clientèle de ce répertoire musical. Le tireur avait ce même profil de supporteur de Trump : retraité millionnaire, accro au jeu, sans histoire si ce n’est un père ancien braqueur de banques — on nage en plein Far West — à l’arsenal monté en secret. Pif ! Paf ! sur la nuée des 22 000 spectateurs de rue !

L’épicentre des ivresses américaines dégrise, sans que le président du pays veuille envisager des restrictions dans la législation du port d’armes, en irritant ses supporteurs. L’America First s’est mordu la queue sur un air de banjo, à l’heure où la planète fout le camp et où les États-Unis portent des visières.

Blade Runner en écho à la vraie vie

Les stars ne sont pas dupes, cibles de choix qui se barricadent, n’osent s’exposer, se serrant les coudes aussi, en réflexe post-traumatique. Ainsi, dans l’État voisin de la Californie, à Los Angeles, la grande première mondiale du Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, mardi soir dernier, a annulé son tapis rouge après le massacre de Vegas. Remarquez, ces replis durent un temps, puis tout le monde ressort paillettes et beau profil. The show must go on…

On s’en tire mieux à Montréal, où la production la plus attendue de l’année se posait mercredi soir, à l’ouverture du Festival du nouveau cinéma, en présence du cinéaste, deux jours avant sa sortie en salle.

Vrai gentleman, Denis Villeneuve, qui passa au-dessus de la Mostra de Venise et du TIFF de Toronto, fait une fleur au FNC.

Chéri d’Hollywood tant qu’on voudra, son Blade Runner 2049, suite du chef-d’oeuvre de Ridley Scott en 1982, le cinéaste québécois l’offre à sa ville, ayant déjà livré la semaine dernière des entrevues à la chaîne chez nous. On lui tirera encore plus notre chapeau quand sa production de science-fiction si stylisée récoltera des Oscar le 4 mars prochain. Attendu à la réalisation, aux décors, à la direction photo et autres lauriers techniques, au meilleur film peut-être.

On parle d’une oeuvre de haute virtuosité visuelle et sonore davantage que d’un film d’acteurs et d’unité poétique comme le fut celui de Scott. Éblouissant, sur des images sublimes appelées à faire date, mais avec des langueurs dans le maelström du scénario.

Des parentés avec le court métrage Next Floor de Villeneuve, un clin d’oeil au Rosebud du Citizen Kane de Welles à travers certain objet fétiche, une décharge et une ville dignes de l’animation post-apocalyptique Wall-E, un héros en crise existentielle comme l’humanité d’aujourd’hui. Dans une scène de casino désert avec un hologramme d’Elvis chantant, sur retrouvailles du blade runner original, la tuerie de Las Vegas semble trouver un écho.

Plus d’utopies possibles à nos horizons. Seule la dystopie fait sens, ici, dans ce Los Angeles sans arbres, au soleil voilé, dans l’atmosphère empoisonnée de 2049, où cohabitent humains et robots dans un paysage cinématographique magnifié.

À n’en point douter, si la science-fiction retrouve ses lettres de noblesse à l’écran, c’est qu’elle s’écrit avec nos gaspillages, nos angoisses, nos dérives, nos mythes absurdes et nos massacres aveugles. Comme la vraie vie.

1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 5 octobre 2017 09 h 47

    Comme la vraie vie.

    J'ai toujours grand plaisir à vous lire. Merci.