Le cellulaire au volant - Faut-il sacrifier plus de victimes à la déesse des routes ?

La SAAQ invite les automobilistes à fermer leur cellulaire au volant et, s’ils ont besoin d’y recourir, à se ranger sur l’accotement.
Photo: Jacques Nadeau La SAAQ invite les automobilistes à fermer leur cellulaire au volant et, s’ils ont besoin d’y recourir, à se ranger sur l’accotement.

Les gens de ce pays se sentent peut-être sans grand pouvoir dans leur milieu de travail ou face au gouvernement. Mais quand ils sont installés au volant de leur auto, ne vous avisez pas d'empiéter sur leur fief, ils peuvent devenir féroces. Les postes de péage ne leur ont pas résisté longtemps. Et la police leur sert plus d'assistance aux heures de pointe que d'invitation à la prudence. Bref, le coroner Claude Paquin a frappé un mur quand il a recommandé au gouvernement du Québec d'interdire l'usage du téléphone cellulaire pendant la conduite en voiture.

Le ministre des Transports, Yvon Marcoux, n'est pas le seul à craindre cette horde sur roues, autrement plus nombreuse sinon meurtrière que nos motards criminalisés. Ses homologues des autres provinces, sauf Terre-Neuve et Labrador, en sont encore, eux aussi, aux studieuses réflexions. L'Ontario, l'Alberta et la Colombie-Britannique songeraient, dit-on, à légiférer en la matière. Mais jusqu'où ira leur loi?

Il a fallu des décennies et des hécatombes avant que les députés n'interdisent l'alcool au volant ou n'imposent la ceinture de sécurité. Apparemment Québec, comme d'autres capitales sensibles aux humeurs de la gent motorisée, est prêt à sacrifier plus de victimes à la déesse des routes. Quand le cellulaire aura fait déraper un bus bondé d'enfants, il sera toujours temps sans doute de mettre fin aux carnages.

Pourtant, le cellulaire est déjà interdit au volant dans une quarantaine de pays, notamment en Grande-Bretagne, qui n'est pas moins jalouse de la liberté de ses citoyens que le Canada, et dans les États de New York et de la Floride, dont les routes et les règles de circulation sont comparables à celles du Québec. Leurs gouvernements auraient-ils cédé à quelque hystérie sécuritaire? En réalité, les études ne manquent pas pour établir le risque sérieux que pose, en pareilles circonstances, ce mode de communication.

Le coroner Paquin cite une enquête faire par l'Université de Montréal pour la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ). Ses conclusions établissent un lien indubitable entre les cellulaires et les accidents de la route. Une recherche faite à Harvard a pu relier l'usage de ce téléphone à 6 % des accidents survenus aux États-Unis. Le ministère canadien des Transports a établi, quant à lui, que ce partage de l'attention menait davantage à de brusques freinages et à une moindre surveillance en périphérie du véhicule.

La position du ministre, au contraire, ne repose sur aucune analyse sérieuse. Par contre, il minimise l'importance des coroners en écartant le rapport Paquin plutôt que de s'engager à en faire l'examen. Les coroners n'ont plus l'autorité d'autrefois pour porter des blâmes ou indiquer une responsabilité criminelle. Par contre, leurs travaux sont de nature à combler des lacunes dans les lois ou dans le fonctionnement des institutions. Un ministre n'aide pas à conserver la confiance envers un gouvernement quand il traite aussi légèrement une question de sécurité.

Dispersion de l'attention

L'existence et la nature du problème sont connues. Que le téléphone soit tenu à la main, accroché à l'oreille ou fixé au véhicule, là n'est pas le risque. «Le principal danger réside dans le fait de partager notre attention entre la route et la conversation», déclarait récemment au Soleil Johanne St-Cyr, vice-présidente de la SAAQ. Cette dispersion n'est pas la seule à guetter un conducteur. Mais elle est importante et souvent prolongée. Or, ce risque ne peut que s'aggraver avec l'usage grandissant d'un tel appareil et le nombre croissant de ses usagers.

Pour l'heure, le ministre s'accroche à la campagne d'éducation préventive de la SAAQ. Celle-ci invite les automobilistes à fermer leur cellulaire au volant et, s'ils ont besoin d'y recourir, à se ranger sur l'accotement. On peut ajouter que le cellulaire est fort utile en cas d'urgence. Un public plus responsable n'aurait pas besoin d'une loi pour suive les indication du bon sens. Mais le bon sens est moins répandu qu'on le dit.

La popularité de l'appareil ne provient pas seulement de son utilité. Il suffit d'entendre les propos qu'on y tient un peu partout, sans égard à l'entourage, pour constater qu'il répond surtout à un besoin compulsif de bavarder. Cette thérapie n'a pas sa place au volant.

Pire, les conversations sérieuses requérant forcément plus de temps et plus d'attention sont incompatibles avec la vigilance requise pour la conduite d'un véhicule, même à vitesse modérée. Il y va, faut-il le rappeler, de la vie des usagers de la route comme de celle des passants.

La preuve n'est plus à faire que maints usagers n'ont cure de leur entourage. Les sonneries en plein cinéma ou en classe, pour ne citer que les oublis les moins graves, sont courantes. Le respect d'autrui ne suffit manifestement pas à discipliner les amateurs. En quoi les passagers d'un taxi ont-il besoin d'entendre le chauffeur discuter de son divorce avec un avocat? Ou les passagers de l'autobus, de se faire écorcher les oreilles par des querelles d'amoureux? Une campagne de «sensibilisation» n'aura toujours qu'un succès limité auprès de ces adeptes du cellulaire.

Complaisance

Personne n'ose s'en plaindre, comme si le cellulaire était devenu un privilège personnel intouchable, sinon un service essentiel. Certes, mieux vaut ces inconvénients de la vie en société qu'une société emprisonnée dans trop d'interdits. Mais les conducteurs incorrigibles sont si nombreux et le risque qu'ils font courir, si grave, qu'on ne peut s'en tenir à la persuasion et à la bonne volonté. Les campagnes d'éducation sont certes utiles, mais ne sauraient tenir lieu de discipline. En pareil cas, il importe d'avoir à la fois une loi et une publicité qui l'explique. À vrai dire, l'efficacité d'un interdit reposera surtout sur la rigueur de la sanction.

Ni la loi ni l'éducation n'ont suffi à éliminer l'alcool au volant. Si tant de gens ont continué de conduire les facultés affaiblies et de faucher d'autres innocentes victimes, c'est qu'ils s'en sont souvent tirés avec des sentences légères. Tuer avec un revolver me vaudra la prison; avec une automobile, une simple amende ou quelques mois de travaux communautaires. La complaisance envers la conduite irresponsable n'a pas pris fin avec la criminalisation des tueries routières. Elle subsiste encore largement avec le culte du véhicule personnel.

Même des officiers de justice restent subjugués par ce symbole de succès et de liberté. Priver le délinquant de son auto au Canada, ce serait pire que de lui couper une main en Arabie saoudite.

Néanmoins, l'interdit qui a frappé l'alcool au volant a eu un effet positif sur l'attitude du public. Avant que le code n'établisse un barème de consommation inadmissible, la plupart des proches du chauffeur éméché n'osaient pas lui suggérer de renoncer à conduire. Après, cette amicale dissuasion est devenue un devoir moral et même une attitude civique répandue. La tolérance malavisée du cellulaire fera place, peut-on croire, à plus de discernement chez les automobilistes et à plus de fermeté chez leurs proches quand une loi en interdira l'usage sur la route.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.