Allégorique Alsace (1)

Les sœurs Céline (à gauche) et Isabelle Meyer chez elles, à Wintzenheim, dans la veine de sensibilité du paternel
Photo: Jean Aubry Les sœurs Céline (à gauche) et Isabelle Meyer chez elles, à Wintzenheim, dans la veine de sensibilité du paternel

Les chamboulements historiques entre l’Alsace et son voisin allemand ont de tout temps contribué à façonner des identités fortes. Des identités complémentaires qui se fondent dans un tronc commun où fusionnent précision, efficacité, ingéniosité et goût du travail bien fait.

Deux cultures qui s’ouvrent sur des perspectives complémentaires à cause des terroirs, mais surtout du climat nettement plus sec en Alsace (le second en France après le Languedoc) en raison du massif des Vosges, tout en étant soumis aux mêmes impératifs d’altitudes et d’expositions variées.

Prenons l’exemple du grand riesling. Tout simplement royal d’expressions dans les deux cas, mais « construit » sous un angle différent.

L’allemand en cisèle une tonalité cartésienne verticale et impériale, destinée à être appréciée en l’état pour ce qu’elle est, techniquement irréprochable sur le plan des contrastes douceur/acidité, alors que l’alsacien, lui, y ajoute cette touche allégorique latine plus gastronomique (nous sommes en France, ne l’oublions pas !) sous l’impulsion d’une vinosité plus substantielle.

Mais qu’il soit d’Allemagne, d’Autriche ou d’Alsace — à mon sens ses aires de prédilection —, ce grand marqueur de terroir qu’est le riesling est, et c’est un euphémisme, tout simplement à couper le souffle.

En finir avec les sucres !

Parce qu’on est en 2017, chers lecteurs, il faudrait peut-être songer à virer votre capot de bord en ce qui a trait à la notion de sucres dans les vins d’Alsace.

Vrai qu’il y a réchauffement climatique, vrai aussi qu’une époque plus « sucraillonne » a fait plus de tort que de bien à ce coin de pays situé à l’extrême nord-est de la France, mais voilà, il m’a semblé déceler sur place, tout dernièrement, lors des vendanges 2017 qui s’achèvent, non seulement une meilleure compréhension des paramètres liés aux équilibres de base, mais une pertinente intégration de celles-ci dans les vins faits. En un mot, si sucres il y a, c’est bien parce qu’ils ont leur raison d’être, justement.

La douzaine de vignerons rencontrés chez eux, ainsi que les trois caves coopératives que sont Pfaffenheim, Beblenheim et Wolfberger, n’ont certes pas attendu ma visite pour resserrer les boulons de l’équilibre même s’il reste des ajustements à faire du côté des grosses structures.

Oui, les vins sont fruités, tout comme ils peuvent être floraux, balsamiques, minéraux ou autres, ce qui ne les empêche pas non plus d’être diablement secs (lire : quatre grammes et moins de sucres au litre), selon les contextes encore une fois liés aux équilibres. Vos préjugés ? Au vestiaire, basta !

Ces artisans oeuvrant principalement en agriculture bio et biodynamique rencontrés pour l’occasion sont à l’image d’un vénérable cep de vigne cachant un vignoble entier d’Alsaciens soucieux de réaliser, à même leur réalité locale, la phénoménale expression de la mosaïque terroir.

Complantés ou non, riesling, sylvaner, pinot gris, pinot blanc, auxerrois, muscat, gewurztraminer et pinot noir arrachent aux multiples sous-sols — avec peut-être plus de singularité encore dans les 51 grands crus — un discours unique des plus percutants.

L’impact du bio

De quelle façon s’opère ce discours sur les vins ? D’après ce que j’ai pu saisir de la bouche même de mes interlocuteurs misant sur les agricultures bios, l’équilibre des vins prend sa source à même ces sols vivants où la plante s’autorégularise sous l’action d’oligo-éléments disponibles en sous-sol.

Rien de nouveau, me direz-vous. Ici comme ailleurs dans le monde, le fait d’avoir des sols bien vivants a à peu près le même impact sur les vins.

Placez la vigne en situation favorable en raison justement de ces sols bien vivants, et la voilà alors réduisant naturellement ses rendements, freinant ses maturités pour mieux préserver l’intégrité aromatique des cépages, tout en réduisant les degrés.

En d’autres mots, une vigne récoltée de la sorte à l’intérieur de sa propre fenêtre de maturité possédera déjà tout l’équilibre voulu en amont. À ce stade, on pourrait dire que le vin est déjà fait. Du moins au chapitre de ses équilibres. Ne reste plus à l’homme ou à la femme qu’à le guider vers la sortie en minimisant les doses de soufre.

Je ne vous dis pas tout ça pour faire savant, mais pour vous faire saisir cette réalité alsacienne qui souhaite tout simplement qu’on arrête de lui casser du sucre sur le dos. Casser le foutu mythe lié à cette notion de sucre suffira amplement !

Il sera alors plus facile de saisir dans la foulée qu’un « simple » sylvaner ou auxerrois — au discours certes différent du grand riesling — ne soit pas pour autant dépouillé de ces équilibres magiques qui révèlent pleinement le terroir au final.

Singularités vigneronnes

J’aurais besoin de 12 chroniques pour vous entretenir des acteurs sur le terrain. Et une douzaine d’autres pour vous peindre les nuances des cépages soumis à la palette minérale des sous-sols marno-calcaires, granitiques, sablo-argileux et autres argilo-marneux-caillouteux.

Une observation se dégage tout de même parmi cette grappe de vignerons qui ont trouvé à se réaliser pleinement sous le couvert d’une agriculture bio et biodynamique : outre des signatures terroirs évidentes, chacun des vins dégustés affichait en lui sa propre finitude, comme si rien ne pouvait les dévier de leur propre histoire. Et je ne vous parle pas de ces fameux équilibres une fois de plus ! Quelques mots sur chacun des domaines.

Domaine Albert Mann. Les frères Maurice et Jacky Barthelmé, entourés de Marie-Claire et de Marie-Thérèse, infusent un savoir-faire de haut niveau à leurs 23 hectares (dont 7 en grand cru) gérés en biodynamie.

Les pinots noirs sont vibrants à souhait (Clos de la Faille, Grand « H », Les Saintes Claires), alors que riesling (Cuvée Albert, Rosenberg, Schlossberg), pinot gris mais surtout gewurztraminer (étincelant Steingrubler G.C.) flirtent avec un érotisme qui dénigre ici toute forme de pornographie. Une grande maison.★★★★

Domaine Josmeyer. Jean Meyer a légué à ses filles Isabelle (aux vinifications) et Céline une liberté de mouvement qu’un sens de l’observation et une intuition palpable de leur environnement confirment en aval dans les vins. Près de 25 hectares pour 90 parcelles de coteaux et de plaine, dont les grands crus Hengst (marnocalcaire) et Brandt (granit).

Photo: Jean Aubry Les sœurs Céline (à gauche) et Isabelle Meyer chez elles, à Wintzenheim, dans la veine de sensibilité du paternel

Nous sommes au niveau d’un André Ostertag côté sensibilité. Ici, les jus bios d’Isabelle sont « nerveux » et elle aime les contenir, les brider un peu pour mieux assumer ultérieurement le marathon de leur vie en bouteille. « L’éclat de mon vin est l’éclat de ma vie » est le credo ici. ★★★★

Domaine Zind-Humbrecht. Du côté de Turkheim, Olivier Humbrecht ne serait peut-être pas à l'aise à l’idée qu’on dise de lui qu’il est le mentor d’une foule de vignerons parmi la génération montante.

Le rayonnement de cet homme modeste (aussi « Master of wine ») a depuis belle lurette franchi les frontières en raison de l’intelligence déployée sur le terrain, mais aussi en raison de cette capacité à rendre la moindre particule de parcelle de terroir « active » dans les vins faits. Olivier est un mathématicien des équilibres, un styliste de la découpe terroir, un ingénieur dans la dynamique des sèves végétales.

Avec ses rieslings issus du Clos St-Urbain dans le grand Rangen de Thann (volcanique) et Windsbuhl (calcaire coquillé), je suis « crispé de joie pure » ! ★★★★★

Domaine Dirler-Cadé. Je ne connaissais pas la maison. Suis encore ému de ma rencontre avec Ludivine et Jean Dirler, mais surtout par cette inhabituelle sincérité résumée dans leurs vins.

Dix-huit hectares en biodynamie pour des vins précis, inspirés, jouant les fildeféristes sur le plan des équilibres, avec cette impression de ne dégager que l’essentiel de la relation vigne-terroir.

Je retiens ce superbe Crémant Brut Nature, ce muscat planté sur le grand cru Searing, d’une délicatesse saline, ce riesling lieu-dit « Belzbrunner » homologué pour un futur passage en 1er cru, ou encore ces très grands rieslings Spiegel (marnogréseux), Kesler (sablo-argileux) et, bien sûr, Searing, encore une fois d’une extraordinaire salinité. Disponible chez Maître de Chai au Québec. ★★★★1/2

Domaine Agathe Bursin. Agathe Bursin est une espèce de paradoxe heureux. À la fois soucieuse, observatrice, méthodique et concentrée dans sa bulle, elle explose aussi comme un trop-plein de gaz carbonique hors des cuves de fermentation, tant son énergie est contagieuse.

Déjà fascinée par les jus du pressoir à trois ans, la voilà qui s’installe en 2000 sur trois hectares de vignes légués par sa mère, non sans s’être imposée pour y parvenir.

De nombreux stages, un diplôme d’oenologue et de juriste du vin en poche, la dame s’affaire aujourd’hui en bio sur six hectares à découper des petits bijoux de bravoure minérale, que ce soit sur ses sylvaners (cuvée Éminence, vignoble Lutzeltal), ses pinots blancs-auxerrois (Strangerberg), ses rieslings (l’intenable grand cru Zinnkoeflé aux sols calcarogréseux), ou encore, côté rouge, avec des pinots noirs sur le Strangerberg tracés sans fioritures. Mais avec beaucoup d’amour. ★★★★

L’auteur était l’invité du Comité interprofessionnel des vins d’Alsace (CIVA).

La semaine prochaine : suite et fin avec d’autres belles personnalités alsaciennes !