Le blues de l’agrobusiness

Le fermier le plus important du monde moderne, Joel Salatin, en compagnie du cinéaste Marc Séguin dans «La ferme et son État». Salatin démontre par la pratique qu’on pourrait concevoir l’agriculture autrement. 
Photo: Atelier Brooklyn Le fermier le plus important du monde moderne, Joel Salatin, en compagnie du cinéaste Marc Séguin dans «La ferme et son État». Salatin démontre par la pratique qu’on pourrait concevoir l’agriculture autrement. 

Nous avons déjà oublié l’arrivée du Frankenfish, ce saumon OGM anatomiquement gonflé apparu cette année dans nos assiettes, sans mention sur le sushi. Et cet épisode des oeufs contaminés au fipronil en Europe, cet été ? Oublié lui aussi. Les scandales agroalimentaires se suivent et le consommateur retourne à ses casseroles, pressé par le temps et mis en appétit par la nouveauté.

Et pourtant, le dindon de la farce, c’est lui.

Je termine la lecture de la bombe Vous êtes fous d’avaler ça !, publiée il y a deux ans par un ex de l’industrie agroalimentaire, l’ingénieur français Christophe Brusset. Si les bras ne m’en tombent plus, le coeur, lui, me remonte dans la gorge.

Il n’y a rien comme ces aveux post mortem de repentis travaillés par l’insomnie qui décident de passer aux aveux. En plus, son livre est passionnant, assaisonné d’ironie, même s’il y est question des centaines d’additifs qu’on ajoute à de la flotte pour lui donner du corps, au miel qui n’a jamais flirté avec les abeilles, aux piments infestés de crottes de rats, aux pesticides dans le thé « bio » chinois, au safran qui n’en est pas ; la table est mise.

La faute à qui ? Au toujours moins cher. Le producteur ne pouvant augmenter ses prix, on coupe sur tout, on fait surtout les coins ronds, et les mécanismes d’inspection débordés sont faciles à duper, constate-t-on.

Photo: Atelier Brooklyn L’avicultrice Fernande Ouellet et ses oies à la ferme Rusé comme un canard de Granby. Une révolution agricole reste à faire, selon elle. 

Il faut lire ce livre de notre modernité industrielle pour comprendre combien tout le système est gangrené. « C’est trop facile de piéger le consommateur et c’est légal en plus ! J’irais même jusqu’à soutenir qu’on y est incité », prétend le Judas qui a colligé 20 années d’anecdotes bien salées.

Brusset n’hésite pas à nous traiter de crétins. Si, si ! Crétins assistés, mais crétins quand même. Nous voulons croire, alors, on nous fait croire. Croire que les vaches paissent heureuses dans les champs, que le yogourt fait maigrir, que le lait est bon pour la santé, que les tomates viennent d’Italie (elles poussent en Chine) et les herbes… de Provence (bonjour l’Albanie).

Et surtout, nous ne voulons pas payer de notre poche, alors nous payons de notre santé ou de notre crédulité.

Les consommateurs moyens consomment des produits moyens

Rat des villes

Christophe Brusset n’achète plus d’épices moulues ou de purées (l’arnaque totale), ni d’aliments qui proviennent de Chine. Aucun. Il privilégie l’agriculture de proximité et évite les produits transformés, tout en nous soulignant que l’entreprise n’est pas un service social de l’État. La traçabilité non plus.

En prenant connaissance de son indigestion de nitrites, de benzopyrène, de solvants et de sulfites, on comprend que nous ne sommes pas protégés. Et il faut minimalement s’éduquer en gardant en tête que l’industrie a le droit d’ajouter à nos plats quelque 700 molécules chimiques sous des dénominateurs flous. On ne sait toujours pas ce que ce cocktail crée dans la durée.

Si l’on veut avoir accès à des aliments du terroir sans glyphosate (Roundup) ou néonics (deux coupables récents dans l’actualité au rayon pesticides), le bio semble une option plus souhaitable. Holà ! Pas si vite.

Dans la même semaine, j’ai visionné le documentaire La ferme et son État du peintre, romancier et cinéaste Marc Séguin. Ce gentleman-farmer, père de quatre enfants à Hemmingford, en Montérégie, a consacré un an et demi à courir les champs et à faire le portrait de notre agriculture, aux prises avec une machine gouvernementale (le MAPAQ) aux règles kafkaïennes et un syndicat (l’UPA) tout-puissant.

Photo: Atelier Brooklyn Le fermier le plus important du monde moderne, Joel Salatin, en compagnie du cinéaste Marc Séguin dans «La ferme et son État». Salatin démontre par la pratique qu’on pourrait concevoir l’agriculture autrement.

Le président de l’UPA, Marcel Groleau, en convient : le consommateur veut des aliments de proximité, du bio et idéalement éthique. Le hic ? Il ne veut pas payer. Tout le film (autoproduit) de Séguin explique de façon évidente que nous subventionnons une industrie désuète conçue il y a 50 ans et qui ne répond plus aux attentes actuelles, surtout des aspirants fermiers, ni même des consommateurs. Cette agriculture nous bouffe un milliard de dollars en subventions directes annuelles, contre 12 millions aux producteurs de bio qui arrivent à récolter des miettes et n’occupent que 3 % du marché. Les prix à l’étal en souffrent d’autant.

C’est de volonté qu’on a besoin

Rat des champs

Deux obstacles empêchent une véritable révolution de se faire, constate Marc Séguin, qui est allé tourner au Danemark, en Suède et aux États-Unis pour les besoins de son portrait : l’accès au territoire, puis aux subventions. « Un fermier qui voudrait cultiver sur trois acres n’existe pas, il n’a droit à rien ! », me dit cet amoureux du terroir qui vit sur une terre de 60 acres, dont trois sont cultivés. Il fabrique aussi du fromage de lait cru, élève du porc, produit son sirop d’érable et ramasse ses oeufs, mais sans en faire le commerce.

Aucune logique ne pouvant justifier qu’on pénalise ceux qui font les choses autrement et n’attentent ni à la santé publique, ni à celle de l’environnement, il faut se rabattre derrière la seule issue qui subsiste : ce sera au consommateur de trancher.

« C’est l’inertie, le statu quo et la peur du changement qui profitent au modèle dominant », croit le réalisateur, qui s’est fait le porte-voix de milliers de fermiers et de l’Union paysanne. On serait bien avisé d’écouter celle de Jean Pronovost, qui a pondu deux rapports pour le gouvernement sur cette question, dont le plus récent sur la relève agricole en 2015. Ou encore celle du Dr Martin Juneau, qui trace un portrait assez navrant de notre état de santé en lien avec l’agriculture et l’alimentation industrielles.

Et que dire d’André Desmarais, co-chef de Power Corporation, qui s’est lancé dans une aventure expérimentale de ferme intégrée il y a deux ans ? Il en appelle carrément à la colère du citoyen pour ébranler le politique : « Faut être fâché ! Les régions ont le droit d’avoir des fermes. C’est fou ! »

Que ces trois personnes — qui n’ont rien de la graine de marginaux — finissent par montrer du doigt l’immobilisme politique, ça devrait déjà nous chatouiller le palais.

Pendant ce temps, on inaugure une cimenterie (très) polluante et grassement subventionnée par l’État dans notre chère Gaspésie.

Du ciment, c’est utile, mais c’est un peu lourd sur l’estomac.

Noté que le film La ferme et son État sort en salle aujourd’hui, vendredi, dans quatre villes. Il fera aussi la tournée des cinéclubs tout l’automne dans une cinquantaine de salles. On y rencontre notamment plusieurs agriculteurs instruits et pétris d’intelligence, dont la légende Joel Salatin, établi en Virginie, présenté comme « chrétien libertarien environnementaliste capitaliste fermier » ! Un personnage qualifié de « fermier le plus important du monde moderne », rien de moins. On s’attache à ce pragmatique et à sa vision qui inspire beaucoup de jeunes, à qui il enseigne comment se réapproprier la terre. Il nous donne un cours d’économie agricole directement sur le plancher des vaches.

Écouté une des conférences TEDx où le fermier Joel Salatin nous explique le rôle de l’herbe, des herbivores et de la capture du CO2 grâce au pâturage mobile. À écouter pour le charisme du conférencier et son expérience impossible au Québec en vertu des quotas (en anglais). Portrait du bonhomme et de sa philosophie ici (en anglais)

Dévoré Vous êtes fous d’avaler ça ! de Christophe Brusset (qui a reçu des menaces de poursuites à la parution) et apprécié son petit guide de survie en magasin avec conseils pratiques pour s’en sortir à la fin. En conclusion, il nous accuse en partie d’être responsables de notre malheur : « Votre pire ennemi n’est pas le marketing qui vous ment, ou l’industriel qui fabrique des produits de mauvaise qualité, les supermarchés qui les distribuent ou les pouvoirs publics incapables de protéger les populations des épidémies annoncées d’obésité et de diabète. Votre pire ennemi, c’est vous ! » L’industriel nous rappelle que notre pouvoir, c’est notre portefeuille. À l’heure d’Amazon qui s’approprie Whole Food aux États-Unis (et fera baisser les prix du bio) et où Métro veut acheter Jean Coutu (les antiacides vont être offerts gratuitement avec la pizza congelée ?), l’enjeu alimentaire est crucial. En format poche.
 

Pleine conscience pour la paix

La semaine dernière, à Ottawa, le père de la méditation pleine conscience, le biologiste Jon Kabat-Zinn, dirigeait une séance regroupant 1000 personnes devant le parlement pour souligner la Journée internationale de la paix, le 21 septembre. Contre-pouvoir ou mobilisation des consciences angoissées ? Incidemment, le magazine Time vient de publier une édition spéciale sur le sujet qui s’adresse aux débutants : Mindfulness, The New Science of Health and Happiness. On y aborde aussi la façon de se débrancher (ibreak) et une foule d’approches corps-esprit.



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