Les derniers seront les premiers

À quelle levée de boucliers, à quelles accusations de racisme colonial, de déformation historique et d’apologie d’une culture génocidaire aurait droit, aujourd’hui, un roman comme Le dernier des Mohicans (Gallmeister, 2017, traduit par François Happe) s’il n’avait pas la bonne excuse d’avoir paru il y a près de deux siècles ? On frémit juste d’y penser. Son auteur, James Fenimore Cooper, issu d’une bonne famille blanche émigrée d’Angleterre en 1679, ne pouvait même pas arguer, pour sa défense, de quelques onces de sang indien, comme un Joseph Boyden sommé naguère de produire sa généalogie autochtone pour avoir prêté vie à des Iroquois du XVIIe siècle sans demander la permission.

Et s’il paraît s’être raisonnablement documenté, auprès, entre autres, du missionnaire Heckewelder dont les écrits faisaient alors autorité sur les Indiens Delaware, ou Lenape — autrement dit les Mohicans —, nous n’avons aucune raison de croire que Cooper a pris la précaution d’aller consulter quelque vieux sage tribal dans le genre de son personnage Tamenund afin d’équilibrer sa vision de l’histoire. Oh que non. Car la vision de l’histoire bien sanguinolente dans laquelle baigne Le dernier des Mohicans est tout entière soumise aux impératifs coloniaux des empires belligérants de la guerre de Sept Ans.

Photo: Wikimedia Commons James Fenimore Cooper, écrivain photographié par Mathew Brady

Les Anglais, et spécialement ceux nés sur le continent, futurs Américains, y sont les Bons, alliant courage et sens de l’honneur. Et même lorsqu’ils ne peuvent se réclamer de vieille souche écossaise, tel le commandant du fort William Henry, ils sont des suprémacistes blancs avant la lettre, du genre à priser l’homogénéité génétique. C’est ainsi que le fameux Natty Bumppo, alias Oeil-de-Faucon, qui est un coureur des bois aussi rusé et habile que le plus sauvage des Sauvages, insistera à plusieurs reprises, dans le roman, sur ce qui le distingue ultimement de la masse des Indiens, amis comme ennemis : son rang « d’homme blanc au sang pur ».

Les Français, eux, ne sont pas les Méchants — ce rôle étant dévolu aux Hurons, Iroquois, Mingos et autres Maquas —, ils seraient plutôt quelque chose comme les moins-bons-que-les-Bons. Disons les Pas-Bons. On ne saurait, en effet, présenter des manières aussi exquises et un esprit aussi fair-play que le chevaleresque marquis de Montcalm et compter parmi les ennemis de la civilisation. Ce que Cooper, se faisant en cela le porte-voix du tribunal de la postérité, reproche au général français, dans l’épisode qui se trouve au coeur du roman et est passé à l’histoire sous le nom de « massacre du fort William Henry », est donc, au fond, de l’ordre de la simple défaillance : Montcalm et ses officiers, une fois obtenue la reddition des messieurs anglais, n’auront pas su brider la férocité naturelle des éléments amérindiens opérant sous leurs ordres. « […]les milliers de personnes qui savent que Montcalm est mort en héros sur les plaines d’Abraham ne devraient pas ignorer combien il lui a manqué ce courage moral sans lequel il ne saurait être de véritable grandeur. »

À côté des Bons et des Pas-Bons, il y a donc les Indiens. Certains bons, car luttant du bord des Bons, mais ils sont plutôt rares et, en fait, leur peuple est déjà pratiquement exterminé, ce qui est assez commode. Et puis, il y a tous les autres, fourbes, cruels, assoiffés de sang et de scalps et, ce qui n’arrange rien, se battant du côté des Français.

Aux sources de l’Hudson comme à la Little Big Horn, tomber vivant aux mains des Indiens fut toujours la hantise du Visage-Pâle. Custer et son « dernier carré » formé de cavaliers démontés préfèrent se tirer une balle dans la tête. Raffiné tant qu’on voudra, Montcalm (celui du roman en tout cas) paraît bien conscient de l’avantage psychologique que représente cette terreur viscérale engendrée par la seule réputation des guerriers rouges. « Je serais désolé de voir cette résistance prolongée de telle manière, lance-t-il à l’émissaire des assiégés, qu’elle finisse par irriter mes amis Peaux-Rouges ici présents. […] J’ai toutes les peines, déjà maintenant, à faire en sorte qu’ils respectent les usages de la guerre. »

Revisiter l’histoire

L’occasion de revisiter cet épisode aussi peu glorieux que méconnu de l’aventure coloniale française sur le continent américain est un des bénéfices associés à cette réédition de l’ouvrage le plus connu d’un pionnier (si ce n’est même le fondateur) d’une grande littérature. Pour le reste, au-delà du caractère rétrospectivement suspect de toute l’entreprise pour cause d’impérialisme historico-culturel, il ne manque pas de bonnes raisons pour éviter de lire (ou de relire) ce livre : sa prose ampoulée, ronflante d’adjectifs, ses dialogues d’un académisme surréaliste, son accumulation pléthorique de péripéties feuilletonnesques…

Mais pour peu qu’on oublie le procès en violation d’authenticité ethnique que ne manqueraient pas (et ne manqueront pas) de lui faire les petits amis Facebook qui se soucient du passage des siècles comme d’une guigne, il est possible d’adresser au chef-d’oeuvre de Cooper un reproche nettement mieux fondé : son inexactitude historique.

Dans une préface ajoutée en 1831, l’auteur, y allant d’un louable effort d’ethnographie, place les Six Nations — que les Français appellent alors Iroquois et que Cooper désigne sous les noms de Mengwes, Maquas ou Mingos (les deux derniers étant péjoratifs) — dans le camp des Français pendant la guerre de Sept Ans. Or, une recherche certes rapide et superficielle sur l’état, au mitan du dix-huitième, de l’alliance franco-indienne où Frontenac avait puisé environ le quart de ses troupes permet d’identifier les Abénaquis, les Ottawa, les Menominees, les Winnebagos, les Mississaugas, les Illinois, les Sioux, les Hurons-Peton (sic) et les Potawatomis. Cooper donne parfois l’impression de confondre Hurons et Iroquois, les seconds n’ayant jamais, on le sait, été les alliés des Français.

En pillant les sépultures de fort William et en rachevant les blessés, certains Indiens des troupes de choc de Frontenac auraient, paraît-il, contracté la variole qui décimait les soldats anglais. Ah, les goddam… Génocidaires jusque dans la mort ?