Portrait du survivant

Pourquoi lit-on des livres d’histoire ? « Le vaste public des lecteurs et des passionnés du passé, répond l’historien Éric Bédard, n’attend pas seulement des historiens professionnels qu’ils ouvrent de nouveaux “chantiers de recherche”. Il veut se reconnaître dans l’humanité de ses devanciers, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs. Ces lecteurs veulent sentir que les grands troubles de leur existence, personnelle et collective, furent le lot des générations antérieures. »

On lit donc de l’histoire pour mieux connaître le passé, évidemment, pour en tirer quelques leçons, peut-être, mais il y a plus encore, qui tient à la dimension existentielle de la discipline : on lit de l’histoire pour approfondir notre humanité, en solidarité avec les ancêtres qui nous ont faits. « Grâce à un personnage, à un groupe, à une époque, à un pays, on découvre des gens qui se posaient des questions, qui doutaient d’eux-mêmes, qui cherchaient à tâtons des pistes d’avenir et qui ont su rebondir, pour le meilleur ou pour le pire… » écrit Bédard dans une belle envolée sur l’utilité de l’histoire.

Surmonter le désarroi

À l’heure où les Québécois semblent désemparés quant à leur avenir collectif, où la question nationale baigne dans un flou politique qui nourrit la déprime, voire la tentation de la désertion, Éric Bédard, déjà auteur de la remarquable monographie Les réformistes (Boréal, 2009), se penche encore sur cette génération canadienne-française qui a dû, au lendemain de l’écrasement des rébellions patriotes de 1837-1838, chercher des sorties de secours.

Les patriotes, note l’historien, « avaient rêvé d’instaurer une République du Nouveau Monde ; or voilà qu’ils étaient désormais confinés dans la réserve provinciale d’un dominion britannique ». Bien des Québécois, depuis la défaite référendaire de 1995, ont l’impression d’expérimenter un semblable désarroi. Bédard est de ceux-là, ainsi qu’il en témoignait dans Années de ferveur, 1987-1995 (Boréal, 2015), et l’histoire lui sert ici, pour reprendre la formule du grand historien Marrou, de « leçon d’humanité ».

Les onze textes réunis dans Survivance : histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français (Boréal) ne sont pas tant des études historiques que des essais sur les interprétations de l’histoire du Québec. Il s’agit moins, cette fois, d’enquêter sur l’époque en question que d’en proposer une lecture empathique. Avec le beau style classique qui le caractérise, avec sa conception de l’histoire comme discipline ayant une portée existentielle, Bédard livre ici une oeuvre majeure, élégante dans sa forme et puissante dans son propos.

Sauver les meubles

Si les patriotes, de nos jours, ont souvent bonne presse, il n’en va pas de même des réformistes, souvent d’anciens patriotes, comme Louis-Hippolyte La Fontaine, George-Étienne Cartier et plusieurs autres, qui ont dû gérer les suites de la débâcle. Les premiers, dit-on aujourd’hui, incarnent le libéralisme politique et le nationalisme civique, la modernité, quoi, alors que les seconds apparaissent comme les pères de l’idéologie régressive de la survivance, comme les tenants d’un clérico-nationalisme culturellement frileux, voire comme des traîtres ou des opportunistes parce qu’ils ont accepté de collaborer avec les Anglais après l’Acte d’Union de 1840.

Gérard Bouchard, par exemple, parle d’une élite passéiste et pusillanime. Fernand Dumont admet lui aussi que les années postrébellions marquent une certaine « régression historique », mais il reconnaît toutefois, note Bédard, que cette « génération faisait face à une impasse » et qu’un certain conservatisme lui fut une nécessité pour sauver la nation.

Bédard, qui consacre de riches et vibrants essais à quelques grandes figures politiques du temps de même qu’à des écrivains comme Philippe Aubert de Gaspé et Octave Crémazie, s’inscrit dans l’esprit dumontien. « Par rapport aux choix concrets qui s’offraient au peuple canadien-français en 1840, conclut-il, les réformistes, soutenus par une majorité de Canadiens français, me semblent avoir suivi la voie de la prudence et de la modération. » Ils ont, dans le brouillard et la tempête, sauvé les meubles, en tentant de recomposer l’union nationale.

Dans son très bel essai Denis-Benjamin Viger : un patriote face au Canada-Uni (VLB, 2017), l’historien Martin Lavallée, avec une perspective semblable, réhabilite, non sans souligner ses erreurs, ce réformiste dissident souvent dénigré.

Dans l’impasse, explique Éric Bédard, ces hommes ont agi, par nécessité, avec prudence, pour sauver « du gouffre l’essentiel de ce qu’avaient légué les générations antérieures » et pour ainsi préserver l’avenir. Grâce à l’historien empathique, ces survivants, qui peuvent nous inspirer en ces temps incertains, nous parlent à l’oreille.

« À bien des égards, le destin de la génération réformiste est semblable à celui de la génération X. Les deux doivent assumer le destin incertain d’un peuple confronté à de lourds défis; les deux évoluent dans un monde désenchanté et sans utopie; les deux assistent à l’éclipse d’un certain mode de vie traditionnel. »
 
Éric Bédard

5 commentaires
  • Claude Poulin - Abonné 23 septembre 2017 11 h 09

    Le Devoir d'Histoire

    Ne pas manquer la lecture du texte d'Éric Bédard dans sous la rubrique Le Devoir d'Histoire. Une excellent contribution à souligner.

  • Claude Bariteau - Abonné 24 septembre 2017 09 h 14

    L'histoire n'est pas celle de Bédard.

    L'historien Bédard s'inscrit dans les lignes de pensées de François-Xavier Garneau et Fernand Dumont, car sa démarche a pour objet une « nation » imaginée en état de survivance, un verdict de Lionel Groulx en 1910 sur cla période post 1840.

    Garneau et Dumont ont présenté cette « nation » en communauté nationale agissante en mirent en relief les contours. Bédard poursuit dans cette ligne.

    Aussi voit-il dans les élites « canadiennes-françaises », appellation utilisée par Garneau pour qualifier les membres de la communauté agissante, les architectes de la survivance dont les piliers seraient : un récit sur soi, une présence économique, une banalisation du régime et un messianisme compensatoire.

    À le lire, Mario Dumont et François Legault seraient les Louis-Hippolyte LaFontaine et Georges-Étienne Cartier d’aujourd’hui, Radio-Canada l’église sous Ignace Bourget, Étienne Parent le préfigurateur de Marcel Fournier et Octave Crémazie un écrivain de la stature de Réjean Ducharme.

    Je caricature à peine pour imaginer l'après 1995 que Bédard voit en un retour de la survivance. Or, fondamentalement cette survivance implique l’acceptation d’un régime construit depuis 1763 et des « élites » loyales aux détenteurs du pouvoir qui construisent un récit et misent sur des ancrages économiques pour assurer leur survivance.

    La promotion de leurs intérêts nécessite qu'ils prônent la survivance pour être reconnues par les détenteurs du pouvoir. D’ailleurs, si certaines se sont affichées un temps avec les « visionnaires », elles changèrent leur fusil d’épaule après 1840 et depuis 1995, ce que fit LaFontaine et ce que fit aussi Lucien Bouchard.

    À mes yeux, ces élites ont assuré leur survie en retour de services rendus, le principal : le maintien du régime. En cela, Laurier et Trudeau font partie des visionnaires du régime britannico-canadien. Aucunement des visionnaires de la sorite du Québec du Canada que furent Lévesque et Parizeau.

  • Jacques de Guise - Abonné 24 septembre 2017 16 h 16

    L'écriture de l'histoire

    Pourquoi lit-on des livres d’histoire? Pour « se reconnaître dans l’humanité de ses devanciers », pour « sentir le lot des générations antérieures », « pour mieux connaître le passé » « pour approfondir notre humanité », « … », « … », d’où l’importance cruciale de s’interroger sur les façons d’écrire l’expérience humaine.

    Comment rendre compte de ce que c’est que d’être dans les souliers d’une autre personne, de rendre compte du récit de vie de cette autre personne, de rendre compte des émotions, des souhaits, des désirs et des peurs que cette autre personne vit ou a vécu, voilà notamment des enjeux avec lesquels on doit composer si l’on veut vraiment écrire l’histoire pour que les lecteurs puissent apprendre de l’expérience de ceux qui les ont précédés. Comment s’y prend chaque personne pour se développer, développer ses capacités, s’élaborer du sens, se construire, bref se former une identité!

    Le mode narratif est l’un des meilleurs moyens pour rendre compte de toutes ces éventualités et possibilités, D’où l’importance de maîtriser les ressorts du langage. La pensée se coule dans les structures du langage et le langage se coule dans les caractéristiques des genres qui le réalisent!

    Il est impératif que les disciplines se saisissent du langage, car le langage ne permet pas seulement la communication et la circulation des savoirs, il permet surtout de construire la réalité sociale et notamment les représentations de celle-ci.

  • Luc Archambault - Abonné 24 septembre 2017 22 h 39

    De l'utilisation anachronique de l'ethnonyme « Canadien-français »

    Les premières occurrences de l'ethnonyme « Canadien-français » datent de l'après publication à Londres du Rapport Durham en février 1839. Durham invente l'exonyme insultant « French Canadian » qui est traduit par « Canadien-français » dans les textes rapportant ou commentant le dit Rapport dans les journaux du Bas-Canada à compter de 1839 ; on avait aussi inventé l'exonyme Esquimaux pour nommer les Inuits ; or, puisqu'il pouvait être interprété comme étant insultant il a été remplacé par l'ethnonyme Inuit.

    Il est anachronique d'utiliser l'exonyme « Canadien,nes-français » pour nommer les Bas-Canadien,nes d'origine neufrancienne ( Nouvelle-France ) vivant en 1939. Cet exonyme n'était pas employé par les Bas-Canadien,nes d'origine neufranciennes de l'époque. Étaient plutôt employés quantité de vocables à l'exception de « Canadien-français », comme : Bas-Canadien,nes, Français, la race française, Canadien,nes, Canayen,nes, etc... Ce n'est qu'après l'exécution du métis Louis Riel en 1885 ( qualifié de Canadien-français ), que l'exonyme est peu à peu devenu un ethnonyme utilisé jusque dans les années soixante avant son remplacement par l'ethnonyme « Québécois,es ». L'ethnonyme « Canadien-français » n'a été utilisé que ± 80 ans sur plus de 410 ans d'occupation en continue du Québec et de l'Acadie.

    Il n'y avait pas d'ethnonyme pour nommer les Français,es de Nouvelle-France occupant les « provinces » françaises d'Acadie, de Canada, des Pays-d'en-Haut ( Grands-Lacs ), de Basse et de Haute Louisiane, puisque nos ancêtres de Nouvelle-France étaient tout simplement Français,es. S'il faut différencier les Français,es de Nouvelle-France des Français,es de France et des caraïbes françaises, je n'en vois qu'1 seul : Neufrancien,nes. Ce qui inclut autant les Français,es d'Acadie, que de Canada, des Pays-d'en-Haut, de Basse et Hte Louisiane ; le vocable Canadien,ne ne nommerait que les Français,es de la « province » française de Canada.

    • Claude Bariteau - Abonné 25 septembre 2017 21 h 11

      D'accord avec vous que l'appellation « French Canadian » ait été inventée par Durham dans des termes insultants et qu'elle fut traduite dans les textes commentant son rapport.

      Néanmoins François-Xavier Garneau recoure à ce terme dans son livre d'histoire publié en 1845 avec pour visée, comme il l’écrit en 1849 à Lord Elgin, le gouverneur de l’époque, de « rétablir la vérité, si souvent défigurée, et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore journellement l'objet ».

      Cette appellation, comme vous l'écrivez, n'était pas utilisée par les Bas-Canadiens. Elle a fait son chemin par la suite, non sans demeurer négative pour les habitants anglophones du Dominion of Canada en lien avec l'exécution du Métis Louis Riel et est devenue une constante dans ce Dominion puis dans le Canada jusqu'aux États généraux de 1969.