De justice et d’eau potable

J’en ai fait des cauchemars : dans ces rêves de forêt mouvante qui se refermait sur mes mouvements affolés, je fuyais à la belle épouvante des assaillants dont je ne voyais jamais le visage, leur présence se faisant sentir par des craquements furieux retentissant à ma suite, et surtout par une peur qui paralysait lentement mon coeur, comme si un goudron prenait la place du sang pour figer l’organe depuis l’intérieur. Il faut dire que Taqawan, d’Éric Plamondon, cultive une angoisse qui se révèle peu à peu suffocante, au fil d’une intrigue captivante à souhait mais surtout chargée d’une violence à la mesure des faits historiques qui ont inspiré cette fiction maîtrisée et puissante.

Avant de lire, je ne savais rien de ce qui s’était passé en juin 1981 chez les Micmacs de Listuguj, et n’avais jamais non plus visionné le documentaire Les événements de Restigouche de la grande Alanis Obomsawin (production saluée par Plamondon à la fin de son livre, et toujours disponible sur le site de l’ONF). Si ce n’est que pour cette mise à jour, voilà un roman qui fait oeuvre utile, avant toute chose.

Photo: Source ONF Une image tirée du documentaire «Les évènements de Restigouche» de la réalisatrice Alanis Obosawin, tourné au mois de juin 1981.

Par les mots et la manière (ces fragments hyperdocumentés, reconnaissables entre tous) qui fabriquent la trame dense et inconfortable offerte par Taqawan, toute la dureté de cet épisode méconnu est exposée. Et par le pouvoir du récit, c’est comme si nous y étions. Plamondon nous plonge dans la chair palpitante de la crise par celle de ses personnages : nous sommes tour à tour révoltés avec Yves Leclerc, le garde-chasse objecteur de conscience, silencieux avec William, l’ermite au regard juste, et terrorisés avec Océane, cette jeune fille inventée qui court sous le pont avec les vrais garçons vus dans le film d’Obomsawin. Surtout, nous apprenons peu à peu ce qui s’est passé là. Et que ça n’a rien de glorieux.

Répression

Je ne me risquerai pas ici au résumé complet de l’affaire, puisque l’exercice est périlleux et surtout ne rendrait pas justice au délicat entrelacs tissé par l’auteur entre les événements de 1981 et la vie sur la péninsule avant l’arrivée des Européens, entre son histoire aussi rude que celles qu’on entendrait dans une commission d’enquête et les détails biologiques de l’existence des saumons, entre une tradition chatoyante de légendes et un récit (passé au filtre de la littérature, mais néanmoins très fidèle) de ce qui fut fait et dit là-bas, en ces jours-là. Disons seulement, pour tirer le fil qui nous intéresse : le 9 juin 1981, un ordre fut donné par le gouvernement de René Lévesque, qui exigeait que les Micmacs retirent tous leurs filets de la rivière Ristigouche, en pleine saison de pêche, à 24 heures d’avis.

Dès le lendemain de la date butoir, une descente a eu lieu dans la réserve. 550 policiers venus faire une démonstration de force sur 150 pêcheurs et leurs familles. Confisquation des filets au nom de la sauvegarde de l’espèce, alors que la quantité de poissons pêchés par les Micmacs de Restigouche représentait une fraction du fruit des pêches sportives et commerciales d’alors. Répression. Arrestations arbitraires à cinq policiers pour un prévenu. Brutalité. Humiliation collective. Bref, vaste punition préventive, donnée comme en exemple, contre toute forme de contestation populaire. Même justifiée. Même légitime.

Je fais d’autres cauchemars par les temps qui courent, éveillés ceux-là, même s’ils se déploient presque dans le même décor (à vingt kilomètres près). Cette fois, ce ne sont pas les Micmacs qui sont au coeur d’un bras de fer où la force déployée pour faire taire la dissidence n’a aucune commune mesure avec les moyens de l’adversaire (ici, une poignée de citoyens et leur maire). Ainsi, la petite municipalité de Ristigouche-Partie-Sud-Est fait face à une poursuite-bâillon menée par Gastem, une pétrolière qui prétend que l’adoption d’un règlement sur la protection de l’eau potable par le conseil municipal en 2013 lui a causé un préjudice irréparable.

La compagnie demande donc 1,5 million de dollars de compensation, soit plus de 5,5 fois le budget annuel de la ville de 157 habitants. Le procès s’est clos la semaine dernière. La municipalité, pour assurer sa défense, a dû faire appel à la solidarité du public et lancer une campagne de sociofinancement pour payer les frais de cette longue saga judiciaire, puisque le gouvernement du Québec s’en est lavé les mains. Le jugement tombera d’ici un an, et il sera capital pour la suite des choses puisqu’il fera jurisprudence au Québec pour toutes les causes semblables à venir, et on peut présumer qu’elles seront nombreuses.

Cette histoire a été très peu couverte médiatiquement, il me semble, compte tenu de la profondeur des enjeux soulevés. Quand la grande entreprise décide de protéger ses intérêts et d’empêcher le débat par la menace de mettre une municipalité en faillite, et quand le gouvernement échoue à défendre les intérêts de ses propres citoyens, faut qu’on se parle, comme dirait l’autre.

Ces deux batailles éloignées de presque quarante ans s’entremêlent dans mon esprit, parce qu’elles ont bien plus à voir entre elles que la simple géographie. Elles mettent en scène des puissants qui abusent de leur pouvoir face à des gens qui refusent de s’agenouiller, et la colère des uns devant le courage des autres est une réponse complètement déréglée. J’admire de tout mon être l’insoumission des petits devant la fatalité des inégalités. Elle est un geste de vie qui répond à toutes mes soifs inextinguibles, celle d’eau potable comme celle de justice.

1 commentaire
  • Claude Gélinas - Abonné 24 septembre 2017 09 h 43

    Poursuite bâillon !

    Comment expliquer qu'un Gouvernement qui déclare placer les citoyens au coeur de ses préoccupations n'ait pas pris fait et cause pour la municipalité.

    Une fois encore le Ministre de l'Environnement était aux abonnés absents !