Montréal Ailleurs-land: bon courage

Au Centre Bon Courage, on vient chaque lundi échanger, se faire laquer les ongles, épiler les sourcils ou coiffer, sans trop souffrir pour être belles. La souffrance, on la laisse à la porte.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Au Centre Bon Courage, on vient chaque lundi échanger, se faire laquer les ongles, épiler les sourcils ou coiffer, sans trop souffrir pour être belles. La souffrance, on la laisse à la porte.

On l’appelle « Ailleurs-land ». Un monde en vase clos qui fonctionne selon d’autres lois ; l’un des 11 quartiers « sensibles » à Montréal. L’éclairage de rue laisse à désirer, des déchets et de la vitre jonchent le sol.

La savane urbaine semble atteinte d’une maladie chronique et nauséabonde : appelez ça pauvreté, racisme ou exclusion. Des enfants traversent la rue nu-pieds pour aller jouer au parc Poirier.

Le plus vieux, à peine six ans, a la garde des plus jeunes. L’hiver aussi, il peut arriver qu’ils sortent en gougounes, seuls. Ils croisent des dealers accompagnés de leur pit-bull, des prostituées. « Le mot “négligence” n’est pas encore assimilé dans le vocabulaire », me glisse Mame Moussa Sy, le directeur du centre communautaire Bon Courage, le bien nommé.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Au Centre Bon Courage, on vient chaque lundi échanger, se faire laquer les ongles, épiler les sourcils ou coiffer, sans trop souffrir pour être belles. La souffrance, on la laisse à la porte.

Enclavée entre un secteur industriel et le boulevard Métropolitain, à l’ombre de l’Office national du film, à quelques pas du concessionnaire Porsche et Lexus, il y a Place Benoît, une agglomération de 240 logements miteux qui abritent entre 1500 et 1800 immigrants, dont des vagues de nouveaux arrivants qui se partagent un logement à deux familles.

Car les loyers sont prohibitifs même s’ils sont mal entretenus et infestés de mille et une bestioles qui s’accommodent généralement bien de la misère. On privilégie le sentiment d’appartenance à la salubrité. Et le Centre Bon Courage est l’aimant qui les attire ici, leur permet de se maintenir la tête hors de l’eau, un temps et parfois longtemps.

Place Benoît fait partie des quatre quartiers défavorisés de Saint-Laurent, dont un quartier arabe, le Petit Liban ; 166 communautés s’y côtoient, pas toujours harmonieusement. « Même entre immigrants, il y a du racisme », convient Moussa, un grand Sénégalais à la tête de cette arche de Noé depuis 2010. « Les Congolais ne veulent pas frayer avec des Rwandais ou des Burundais. Ils amènent les problèmes de leur pays et les transposent ici. »

L’impossible n’est pas un fait. C’est une opinion. L’impossible n’est pas une déclaration. C’est un courage.

« Bon courage », c’est comme ça qu’on se quitte, qu’on se salue, qu’on se souhaite « bonne chance ». Et c’est dans la solidarité et l’entraide qu’ils puisent ce courage, même si chacun a sa façon, « la seule », de faire cuire le riz.

Au milieu de nulle part

« C’est le bout du monde ici », glisse Moussa. Les autobus passent aux demi-heures, le métro est loin, il n’y a aucun commerce de proximité. Le centre communautaire occupe deux minuscules 5 1/2 délabrés au sous-sol d’un édifice qui a connu des jours meilleurs.

Ou peut-être pas. Moussa m’a montré le chèque du loyer : 1580 $ par mois. « Les toilettes, c’est pire qu’au Sénégal, pire que le tiers-monde, s’indigne le directeur, qui les débouche chaque jour. Au Centre, les tâches connexes, c’est ce qu’il y a de plus important. Tout le monde est directeur et livreur, ici ! »

Historien de formation, il a aussi étudié en développement social. Moussa adore son boulot et n’a pris qu’une seule semaine de vacances en sept ans. Un vaillant père de trois jeunes enfants, il s’inspire du philosophe André Comte-Sponville et affiche des citations, partout dans le Centre, de Che Guevara, Mohammed Ali ou Gandhi.

« Des gens me disent que les immigrants ont des télés grandes comme ça dans leur logement ET des voitures. Les nouveaux arrivants découvrent une chose en débarquant au Canada : le crédit facile. C’est l’Eldorado. Ils n’y avaient pas accès dans leur pays. »

Pour le reste, il y a la banque alimentaire et la cuisine collective ; la halte-répit trois jours semaine pour les petits ; le camp de jour à 30 $ par semaine (repas compris) — le moins cher au Canada, prétend Moussa — pour que les enfants ne traînent pas dans les rues l’été ; des soins de beauté pour les femmes tous les lundis, histoire de se remonter le moral ; des sorties aux pommes ; de l’aide à la recherche d’emploi ou avec la déclaration de revenus ; une salle d’ordi (pour chiller et avoir accès au Wi-Fi) ; une radio communautaire Web,

La voix de St-Lo ; des djembés ; de l’aide aux devoirs avec collation ; un baby-foot ; une table de billard ; et un sac de boxe pour se défouler.

« Si on me disait tu choisis entre 200 000 $ et un lieu décent où loger le Centre, je choisirais le bâtiment », soupire Moussa. Le directeur écoute, conseille, traduit, dirige et quête : « Les groupes communautaires, nous sommes des quêteux professionnels. »

Parfois, ça cogne aussi à la fenêtre du bureau de Moussa ; une assiette apparaît à l’heure du midi. Les Cambodgiennes ont gardé une portion pour lui. C’est aussi ça, Place Benoît.

Apprendre ensemble

Native du quartier, Lucie Chagnon est la minorité « visible » du CA de Bon Courage depuis deux ans. Cette retraitée a enseigné le développement communautaire à l’Université du Québec en Outaouais. Elle estime que les sports qui rassemblent les jeunes grâce au Centre (basket et soccer, défi vélo, frisbee) cimentent les alliances.

« Si tu apprends à jouer ensemble, à gagner ensemble, à perdre ensemble, tu apprendras à te battre ensemble pour tes droits. C’était la devise des Settlements, des organisations de quartier qui existent encore en Angleterre et aux États-Unis, explique-t-elle. Le Centre Bon Courage est né en 1991 et a conservé cette vision de quartier. Au Québec, on a une approche par problématique, sectorielle, sans voir la communauté d’appartenance. »

Il y a chez vous des personnes richissimes et des personnes qui souffrent de la faim. Chez nous, si quelqu’un a faim, c’est parce que nous sommes tous affamés.

Prenons les aînés ; comme Moussa n’arrivait pas à trouver de subvention pour eux (« C’est pas sexy, les aînés »), il les a intégrés à toutes les activités du Centre, comme les grands-parents le sont souvent chez les immigrants.

« Le Centre, c’est une deuxième famille pour la plupart, fait remarquer Lucie. L’hiver, après l’école, les bottes traînent dans l’entrée, ça sent les pieds mouillés, les enfants sont chez eux. Ça fait partie de leur milieu de vie. »

Ah oui, un élément important qui fera aussi partie de leur milieu de vie d’ici quelques années : la station du REM (Réseau électrique métropolitain). Cela suscite déjà beaucoup d’intérêt auprès des promoteurs immobiliers qui spéculent à tout va.

Et Place Benoît est située à deux rues de ce projet à six milliards de dollars. Les intervenants du quartier espèrent vivement « un levier pour une revitalisation structurelle ». Autrement dit, de quoi chasser les punaises plutôt que les locataires.

Et les mistrals gagnants

J’ai versé une larme lorsque Renaud s’est mis à chanter son Mistral gagnant. Mon mec reniflait depuis les premières minutes du film. Voir des enfants qui font face courageusement et avec beaucoup de philosophie à une maladie grave, aux traitements lourds et à la mort, c’est toujours troublant. Les gens qui travaillent en soins palliatifs pédiatriques en savent quelque chose ; les enfants leur donnent des leçons. Le documentaire d’Anne-Dauphine Julliand nous présente plusieurs jeunes attachants de six à neuf ans et se place à leur hauteur, sans faire intervenir les adultes directement. On finit par voir la maladie à travers leurs yeux. Vous dire comme ils m’ont fait du bien, m’ont permis de retrouver mes convictions profondes face à notre finalité. L’humanité, du sourire aux larmes, qui nous rappelle à quel point les enfants sont branchés sur la vie, incluant le générique. En salle aujourd’hui, vendredi.

Constaté que la Consultation sur la discrimination systémique et le racisme a été lancée cette semaine malgré une forte opposition. Elle débutera en octobre. J’ai demandé à Mame Moussa Sy ce qu’il en pensait : « L’idée est bonne, mais le contexte est trop politisé. Le débat ne sera pas fait. » Moussa espère qu’une prise de conscience collective mène à une plus grande diversité sociale dans les quartiers montréalais en vue d’atténuer les tensions.

Noté que le site du centre Bon Courage explique bien la situation de ghetto enclavé. On accepte tous les dons.

Salué le reportage de Sophie Langlois cette semaine, à Radio-Canada, sur la crise des migrants en Libye et les centres de détention qui pratiquent l’esclavage moderne.

La Dre Joanne Liu, présidente de Médecins sans frontières, dénonçait cette situation crevante d’inhumanité sur la page FB de MSF il y a deux semaines. L’indignation de Mme Liu est palpable. C’est à voir aussi.

Écouté la radio Web La voix de St-Lo, qui s’adresse aux 166 communautés culturelles établies dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Rose-Marie Kuie y anime du lundi au vendredi de 9 h à 17 h. Le centre Bon Courage a obtenu la licence FM, mais la propriétaire ne veut pas d’antenne sur le toit… Mieux vaut un petit chez soi qu’un grand chez les autres, finalement.

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 22 septembre 2017 00 h 55

    l'ailleur,quelle question complexe

    Montréal l'ailleur-land,pourquoi ne pas dire le Québec mon 'ailleur-land , dans les faits n'est-ce pas ce dont il s'agit, enfin il y a plusieur facon de nommer l'ailleur, j'ai toujours pensé que si le Québec est mon ailleur, qu'il renferme également plusieur ailleurs, par définition l'ailleur n'est il pas toujours multiple

  • Denis Paquette - Abonné 22 septembre 2017 00 h 55

    l'ailleur,quelle question complexe

    Montréal l'ailleur-land,pourquoi ne pas dire le Québec mon 'ailleur-land , dans les faits n'est-ce pas ce dont il s'agit, enfin il y a plusieur facon de nommer l'ailleur, j'ai toujours pensé que si le Québec est mon ailleur, qu'il renferme également plusieur ailleurs, par définition l'ailleur n'est il pas toujours multiple

  • Nadia Alexan - Abonnée 22 septembre 2017 11 h 23

    L'espoir même dans la misère!

    Parfois, on y retrouve l'héroïsme et la noblesse même dans la misère. Il y'a encore de l'espoir même dans la détresse.

  • Suzanne Reeves - Abonnée 22 septembre 2017 16 h 22

    Quelques rappels historique au sujet du Centre Bon courage

    Bonjour,
    Je fais partie de l'équipe originale qui a rêvé et mis sur pied ce qu'on appelait à l'époque Le projet Place Benoit, qui a été d'abord initié et par la suite soutenu par l'équipe du développement communautaire du YMCA de Saint-Laurent pendant près de 10 ans. Les personnes impliquées dès le départ étaient des citoyens résidents du quartier et d'ailleurs dans St-Laurent ainsi qu'une large concertation d'organismes dédiés. Nous avions basé notre approche sur celle des organismes de Chicago qui faisaient du reaching-out, un concept visant à renforcer les capacités du milieu à se prendre en charge. Je constate que cette autonomisation ne change en rien la réalité des familles qui viennent vivre dans ce quartier...et par ailleurs, il est plein de vie et d'espoir à travers une chaîne de solidarité.
    Longue vie à Bon courage, personne n'a dit que ce serait facile...

  • Jacques Morissette - Abonné 23 septembre 2017 13 h 39

    Quand l'adaptation joue un rôle tampon, qui aide à supporter la vie.

    Un texte très intéressant et vraiment très bien écrit. Le vécu de ces gens est dépeint de façon très empathique. Pour y arriver, il ne faut vraiment pas être affublé d'un gène du tragique.