De l’ambiguïté des quotas

Les quotas ressemblent à des trappes à grandes dents. Même justifiés, même en piliers du temple, ils relèvent de l’aveu d’impuissance, du doigt dans le trou de la digue pour empêcher les flots extérieurs de tout emporter. Dans le dossier de la langue, ils poussent à la paresse parfois : inutile d’enfoncer le clou de la qualité, d’abord que c’est en français… Armes à double tranchant, appuyées, conspuées.

Le Québec a développé une mentalité d’assiégé, à raison sur bien des points : la marée de l’anglicisation, l’enclave francophone du Québec en Amérique. Air connu. Chacun s’y colle.

Ainsi l’humoriste et animateur Louis-José Houde, dans sa sortie dominicale au gala des prix Gémeaux. Et de pourfendre les radios francophones privées montréalaises qui rognent en douce les quotas de chansons en français (65 %) afin d’attirer le public avec les « hits » de l’heure. L’humoriste-acteur évoque leur devoir de sauvegarde identitaire. Il animera bientôt le gala de l’ADISQ, prêche pour sa paroisse. Du moins relance-t-il sur la place publique un débat à rafraîchir.

Idéalement, des quotas devraient protéger le fort de façon provisoire : le temps de s’ajuster aux mutations ambiantes, d’arc-bouter ses arrières, de réparer des erreurs historiques. Incrustés au long des ans dans une législation, immuables face aux bouleversements sociaux, ils dévoilent un constat d’échec et un manque de vision globale.

La radio francophone a encore besoin de quotas, de toute évidence, sinon nos ondes commerciales seront submergées de rengaines internationales. Sauf que 65 % de contenu francophone (dont 55 % aux heures de grande écoute), c’est beaucoup. En France, ce taux roule autour de 40 %. Ici, les petites radios commerciales peinent à trouver leur audience sous la vague des Despacito et autres Wild Toughts, rois des ondes. On leur en met beaucoup sur le dos, aux radios, sans les aider à se dépêtrer dans l’offre et la demande.

Un débat émotif

Liberté de contenu contre brevet de patriotisme. Chacun peut bien choisir son camp et fourbir les armes. Tirons-nous des roches aussi, un coup parti. Ça ne résoudra rien.

Les deux parties auraient plutôt intérêt à mettre de l’eau dans leur vin. Les radios commerciales, en faisant preuve d’imagination pour explorer des répertoires francophones internationaux, la chanson québécoise ancienne, la relève à mettre en lumière, histoire de diversifier l’offre en français sans sombrer dans la médiocrité. Le Conseil de la radiodiffusion et des communications canadiennes (CRTC), en se penchant sur l’industrie fragilisée, ruant sous tutelle artistique, quand tout bouge.

Abaisser les quotas à 50 % ou 55 %, pourquoi pas ? Les radios réclament 35 %. Trop bas ! Ouvrir le dossier permettrait à tout le moins de réévaluer les conditions de l’industrie, mais est-ce bien possible ? Tout est là. Ces questions se révèlent si émotives…

Contrairement à la France, le débat se joue ici sur fond non seulement de promiscuité géographique avec les puissants Américains, mais d’un rapport névralgique à l’anglais ; langue des vainqueurs à tuniques rouges, plutôt qu’idiome international à maîtriser pour mieux voyager et partir à la conquête des marchés mondiaux. Un dossier difficile à traiter à tête reposée. Cette affaire de quotas continuera à soulever les passions longtemps. Attachez vos ceintures !

Par-delà la course aux pourcentages, qui aide aussi à rendormir les gens avec une précaire protection, le scandale chez les francophones du Québec n’est pas de maîtriser ou non l’anglais, mais de méconnaître leur propre langue. Ça vaut également pour plusieurs chanteurs populaires, dont les textes se ressemblent, en manque d’envol et de vocabulaire. D’où le besoin accru de quotas, faute de pouvoir susciter le désir pour sa culture.

La Presse cette semaine faisait état d’examens de français auxquels près de 50 % des aspirants enseignants ont échoué l’an dernier au premier essai. Depuis tant d’années, le laxisme du système d’éducation gangrène les esprits et pousse au moindre effort, par crainte de faire échouer les élèves. On s’est tiré dans le pied.

Le Québec francophone aurait mieux fait de transmettre comme du monde sa langue et sa culture. Sa soif de remparts serait moins grande face à l’anglais et à la mondialisation. Plus scolarisé, plus allumé et plus libre, maîtrisant divers niveaux de langue, du joual au français international, ce Québec idéal là. Et capable de faire la part des choses entre une langue internationale et les rancunes historiques collées dessus.

Au spectacle des fiers Catalans défiant Madrid pour revendiquer l’autonomie, on songe que leur identité collective a moins besoin de remparts que la nôtre. Elle mêle leurs racines à une modernité et à une ouverture au monde. Ça ne les empêche pas d’être polyglottes, au fait.

Oui, le français est menacé au Québec, mais il l’est aussi par nous. Et si on ne vise pas l’excellence, à l’école, en arts, partout, dans 20 ans, dans 10 ans ou avant, nos quotas s’écrouleront sous la pression, et tout le monde chantera comme Pauline Julien les mots de Mommy.

1 commentaire
  • Jean Lacoursière - Abonné 21 septembre 2017 07 h 38

    Comme un gout de penser-mou

    Extraits suivis de commentaires:

    « Dans le dossier de la langue, ils poussent à la paresse parfois : inutile d’enfoncer le clou de la qualité, d’abord que c’est en français… » La question de la qualité de ce qu’on nous fait jouer en anglais est quand à elle rarement questionnée.

    « L’humoriste-acteur évoque leur devoir de sauvegarde identitaire. Il animera bientôt le gala de l’ADISQ, prêche pour sa paroisse. » Quel bas jugement!

    « Idéalement, des quotas devraient protéger le fort de façon provisoire. [...] Incrustés au long des ans dans une législation, immuables face aux bouleversements sociaux, ils dévoilent un constat d’échec et un manque de vision globale. » Quel bouleversement social et quelle vision globale justifierait en 2017 de réduire ou d’éliminer les quotas?

    « La radio francophone a encore besoin de quotas, de toute évidence, sinon nos ondes commerciales seront submergées de rengaines internationales. Sauf que 65 % de contenu francophone (dont 55 % aux heures de grande écoute), c’est beaucoup. » Pourquoi beaucoup? Parce qu’il n’y a pas assez de chanson franco disponible? S’il y a plus de choix en anglais, pourquoi alors nous fait-on jouer souvent les mêmes tounes?

    « [...] le scandale chez les francophones du Québec n’est pas de maîtriser ou non l’anglais, mais de méconnaître leur propre langue. Ça vaut également pour plusieurs chanteurs populaires, dont les textes se ressemblent, en manque d’envol et de vocabulaire. D’où le besoin accru de quotas, faute de pouvoir susciter le désir pour sa culture. » Elle est bien bonne celle-là : si au moins les chanteurs québécois avaient plus de vocabulaire, on n’aurait pas besoin de quotas!

    « Elle [l’identité des Catalans] mêle leurs racines à une modernité et à une ouverture au monde. Ça ne les empêche pas d’être polyglottes, au fait. » Ha! ils l’ont l’affaire eux-autres les Catalans, y sont ouverts sur le monde et y parlent bilingue.