Au nom de Véronique Barbe

A-t-on encore besoin d’un ministère de la Condition féminine ou du Conseil du statut de la femme ? Quarante ans après le démantèlement de la discrimination systémique envers les femmes, serait-on prêts à passer à autre chose ?

S’il est question ici de simplement rebaptiser de vieilles institutions, alors j’en suis. Il y a toujours eu quelque chose d’un peu ridicule dans le terme « condition féminine ». Comme s’il s’agissait d’une maladie rare, d’une maladie tropicale contagieuse qu’il faudrait étudier derrière des portes closes. Le statut de « la » femme a beaucoup fait rouler de la paupière également. « Comme s’il n’y en avait qu’une », disait-on dans le temps. Ici aussi, le terme est excessivement clinique. Il isole la question des femmes, en fait une chose à part, plutôt que de souligner son aspect révolutionnaire, sa capacité à redéfinir la société dans laquelle on vit. À ce titre, la lutte des classes, n’en déplaise au grand Karl, a fait patate, mais la lutte des femmes, elle, a profondément changé la façon dont on conçoit, à défaut du pouvoir, la famille, le travail et les rapports amoureux.

Il serait peut-être donc temps qu’on délace la gaine, qu’on ouvre grand pour refléter le caractère plus profond du féminisme. Je laisse aux lexicographes, cependant, le soin de trouver l’appellation qui démontrerait cette orientation plus large et, pourquoi pas, plus inclusive.

Mais en finir carrément avec ces institutions féministes sous prétexte que c’est à chacun d’entre nous maintenant d’oeuvrer à l’égalité hommes-femmes ? « L’égalité des droits » mériterait ses châteaux forts mais « l’égalité dans les faits » serait davantage du domaine personnel ? Non. Le cadavre encore chaud de Véronique Barbe est là pour nous rappeler pourquoi.

La femme de 41 ans poignardée à mort présumément par son conjoint Ugo Fredette est l’angle mort de cette tragédie familiale. D’elle, on a à peu près pas parlé. Sur l’origine de ce drame combien souvent répété, on est passé vite. Le « tout ce qu’il reste à faire » dans la longue marche vers l’égalité est pourtant au coeur de cette histoire insoutenable. Comment se fait-il que des femmes se font tuer par leur conjoint encore aujourd’hui ? C’est une des grandes contradictions de ce siècle. Tellement de choses ont changé pour elles au cours des 50 dernières années. La capacité de choisir sa vie, ses maternités, son travail, de ne pas être réduite à une seule dimension, est un changement incommensurable. Et pourtant, la violence, qui a toujours servi à remettre les femmes à leur place, sévit. Ce n’est pas le port du voile ou même de la burka qui menace l’égalité des femmes, qu’on se le dise, mais bien cette violence insidieuse, répétée et trop souvent mortelle.

On peine à la regarder en face parce qu’elle se pratique au creux des rapports amoureux. On détourne le regard sous prétexte que ça ne nous regarde pas. Mais la dernière tranchée dans la guerre des sexes, l’ultime ligne de résistance face à l’émancipation des femmes, c’est ici que ça se passe. Ce n’est pas par hasard si, comme le rappelle la psychologue Suzanne Léveillée, « plus de 50 % des cas de violence conjugale graves » découlent d’une rupture amoureuse. On fait face ici à un profond atavisme, un vieux réflexe du maître devant sa propriété, le mariage ayant été conçu, après tout, comme l’appropriation des femmes par les hommes. Tu n’as pas le droit de partir, tu m’appartiens, disent essentiellement les hommes furieux de se voir abandonner.

Si on creuse plus loin, on constate qu’il s’agit d’une vieille répartition des rôles. Depuis toujours, les femmes ont été investies du domaine du privé, des émotions. Elles sont les maîtresses de ce royaume que les hommes, occupés à se valoriser ailleurs, ont toujours été prêts à leur concéder. Or, c’est précisément l’enjeu de la violence conjugale. Incapables de faire le tri de leurs émotions, d’articuler ce qu’ils ressentent, acculés à une soudaine impuissance, les hommes frappent, disent les experts. Devant leur femme qui s’en va, c’est vraisemblablement leur vie émotive, leur vie intérieure qui fout le camp. De là la rage, la colère noire, la folie furieuse.

Je n’excuse rien. Je tente seulement de montrer que, oui, le Conseil du statut de la femme a encore sa raison d’être. Et, oui, les hommes devraient être inclus dans ses nouvelles orientations. Ils font après tout intimement partie de l’équation.

21 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 20 septembre 2017 00 h 31

    Les épouses propriétées des hommes?

    Il y a belle lurette que la majorité des hommes ne considèrent pas leur conjointe comme étant leur propriété.

    • Léon Désaulniers - Abonné 20 septembre 2017 06 h 17

      À part ceux qui exigent qu'elles portent le voile ou la burka.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 septembre 2017 06 h 35

      Ce que Mme Pelletier dit, c'est qu'au moment d'une rupture, certains hommes font comme si. Comme si, en dessous d'un vernis rationnel, se cachaient des sentiments passionnels et brutaux peut-être inconnus de l'intéressé lui-même.

    • Manon Carrière - Abonné 20 septembre 2017 06 h 54

      Quand un homme s'en remet en grande partie à sa femme pour qu'elle assume la charge de la vie affective, familiale et même domestique, et ce, dans le non-dit, dans une certaine forme d'inertie de la part de l'homme (il attend qu'elle lui dise - et lui répète - ce qu'il devrait faire à part s'occuper de l'auto et du gazon...), il s'agit en effet de «propriété». La femme fait partie de ce que l'homme possède : une vie de famille, une maison, un travail, une femme qui organise et gère (pas nécessairement financièrement) tout cet univers. Elle fait partie des avoirs, du confort émotif; elle contribue à la stabilité psychique de l'homme puisqu'elle offre un statut à cet homme : il est père, il est chef de famille... Tout cela se fait dans une succession de journées ponctuées de disputes, de tensions, de refus de changement, de refus de discussions qui, un jour, se termine par la fatigue de la femme et de son désir de partir, de fuir, de s'appartenir enfin. Elle veut se réapproprier son corps, sa vie. Monsieur, la violence n'est pas seulement faite de coups de poing et de coups de couteau, elle est faite de silence, de récriminations, de viols dans la chambre à coucher et, surtout, d'inertie de la part de l'homme. Ne rien faire, critiquer et ricaner (avec les amis ou les collègues) constituent des agressions qui détruisent tout autant qu'un coup de poing. Si la femme se fâche, crie, pleure, elle est, selon le conjoint, hystérique, névrosée, dépressive (et souvent, en effet, elle le devient à cause de cette insidieuse destruction de l'identité féminine). Les hommes se plaisent, en «blague», à se moquer de ces signes de détresse. Plus cette femme semble s'affaiblir, plus l'homme se sent supérieur, et oui, il sent qu'il est le propriétaire de cet être qui cherche pourtant à fuir ces lieux familiaux dont elle assume le fonctionnement. Relisez l'article et tentez de comprendre ce que signifie être la propriété de l'homme. Il ne faut pas lire : acheter une femme chez Walmart. C

    • Johanne St-Amour - Abonnée 20 septembre 2017 08 h 03

      À voir les chiffres de conjointes et enfants tués par leur conjoint, par leur père, je n'en suis pas si sûre. En 2016, 27 ans après le massacre de l’École Polytechnique, Martin Dufresne, féministe, dénombrait 1056 femmes et enfants tuées par des hommes en tant qu’hommes.

      Curieux de voir que Francine Pelletier oublie Aqsa Pervez cette jeune torontoise tuée par son père pour avoir refusé de porter le voile. Elle oublie également les nombreuses femmes qui sont contraintes de le porter dans certains pays, poursuivies par une police des moeurs intraitable. On voit d'ailleurs les changements en Turquie ces dernières années de l'avancée de l'islam politique où on a remis le voile à l'honneur, où la laïcité s'effondre.

      D'autre part, Francine Pelletier suggère ici que les hommes sont exclus du processus du droit à l'égalité des femmes. Ce qu'on appelait au départ la libération des femmes, faisait appel au bon sens des hommes et à leur volonté de renverser, eux aussi, le patriarcat, la domination masculine base de la discrimination envers les femmes.

      Si on était en Suède où la prostitution par l'acceptation du modèle nordique, on ne considère plus les femmes bonnes à satisfaire les moindres désirs sexuels des hommes et où une féministe comme Kasja Ekma affirme que ce sujet n'est plus un enjeu féministe, je dirais oui, on change de vision. Si on était en Suède où les congés parentaux forcent les hommes à s'occuper des enfants et où les femmes ont investis les instances décisionnelles, je dirais oui parlons d'autres choses. Pour ne donner que quelques exemples.

      On n'en est pas là bien que Mme Cordeau affirme que l'égalité soit pratiquement atteinte! Il reste beaucoup à faire, dont stopper les intégrismes religieux et les manifestations culturelles rétrogrades quand elles ne sont pas carrément dangereuses pour les filles. N'en déplaise à Mme Pelletier.

    • Claude Paradis - Abonné 20 septembre 2017 08 h 19

      La majorité des hommes, oui, ne considèrent pas leur conjointe comme leur propriété, mais encore trop d'hommes faisant partie de la minorité se considèrent comme le «maître» de la maison, de la famille, et exercent en cela un contrôle absolu sur la femme, un contrôle violent physiquement ou psychologiquement. Ne pas l'admettre, c'est se faire complice de ces hommes ignares et primitifs. Nous pouvons tous en nommer sans chercher trop loin. Le plus troublant est que ces hommes auxquels je pense croient que leur vision d'eux-mêmes et que leur manière de considérer leur femme comme «inférieure» sont légitimes: «voyons, se dit ce genre d'homme, ma femme ne peut être raisonnable et responsable comme moi».

    • Céline Delorme - Abonnée 20 septembre 2017 08 h 34

      Bien sûr Monsieur Tremblay, la majorité des hommes ne considèrent pas leur femme comme leur propriété, et la majorité des hommes ne frappent pas leur femme pour qu'elle soit obéissante... et ne la tuent pas non plus.

      L'article décrit une explication de la psychologie des hommes violents, qui sont une minorité, tous s'entendent là dessus. Mais une minorité qui continue à causer des morts, et causer des orphelins, malgré les progrès de notre société.
      En tant qu'homme, il serait intéressant de connaitre votre avis sur ce que vous pouvez faire, vous-même, pour prévenir ces abus dans votre entourage, par exemple. Que faites vous si un colllègue de travail vit un divorce difficile, et a des propos agressifs, et répétés, envers son ex femme?

  • Jean-Charles Vincent - Abonné 20 septembre 2017 04 h 00

    Confusion

    (...)Et pourtant, la violence, qui a toujours servi à remettre les femmes à leur place, sévit. Ce n’est pas le port du voile ou même de la burka qui menace l’égalité des femmes, qu’on se le dise, mais bien cette violence insidieuse, répétée et trop souvent mortelle. .(...)

    Dans votre chronique vous soulignez des faits mais avec votre postulat citée plus haut j'ai un peu de difficulté à vous suivre: l'obligation par les pairs (sic), le clan ou la fratrie de se conformetr à un code de comportement n'a rien pour vous qui menace l'égalité des femmes? Qu'arrive t-il alors si elle ne se conforme pas? N'y a-t-il pas violence '' trop souvent mortelle''? Le frère qui tue sa soeur trop déluré ou le père qui veut laver ''l'honneur'' de la famille n'en sont-ils pas aussi un épouvantable exemple? On entends ou on lit des témoignages de femmes de confessions musulmanes qui n'en pouvaient plus de la pression de leurs environnements familials, et qui, de guerre lasse, sont rentrées dans le rang pour avoir la paix et portent le voile. Mais selon vous ce n'est pas cela qui menace leur égalité....Je trouve votre chronique un peu confuse et antinomique ce matin...mais c'est peut-être moi...il est bien tôt et je ne suis qu'un homme après tout

    • Jean Duchesneau - Abonné 20 septembre 2017 11 h 56

      C'est la confusion, pour ne pas dire l'imposture, de la gauche dite inclusive qui, par idéologie, ferme les yeux sur la réalité de l'islam. Le voile et la burka ne menace pas l'égalité des femmes, elle en "célèbre" l'inégalité... comme une victoire sur l'occident. Le port des signes religieux par les femmes musulmanes, est en réalité un indicateur de conquête.

  • Sylvie Brousseau - Abonnée 20 septembre 2017 07 h 31

    ... pas seulement le port du voile ou même de la burka

    Devriez-vous dire, car ces deux éléments de décoration féminine soulignent tout de même une certaine inégalité dans les rapports hommes-femmes, ne fut-ce que parce qu'ils désignent publiquement la gardienne de la foi et de la morale, en font le porte-etendard d'une religion qui semble, dans l'ensemble, définir assez strictement le rôle des sexes dans la société, etc.
    La burka?, come on, madame Pelletier! Ce vêtement, en soi, est le résultat de la violence des hommes envers les femmes: elles sont en sécurité si elles s'y cachent.

  • Marc Therrien - Abonné 20 septembre 2017 07 h 32

    Pourquoi pas un ministère de la condition humaine?


    Si «ce n’est pas par hasard si, comme le rappelle la psychologue Suzanne Léveillée, « plus de 50 % des cas de violence conjugale graves » découlent d’une rupture amoureuse, j’ai lu aussi quelque part que la majorité des ruptures amoureuses sont initiées par les femmes. Aussi, il n’est pas rare aujourd’hui de rencontrer des hommes et des femmes qui ont des enfants résultant de 3 unions différentes. Si la rupture amoureuse et le divorce impliquant le partage de la garde des enfants se situent parmi les évènements de vie qui génèrent le plus de stress, alors il y a une partie de la population qui vit presque continuellement un stress intense. L’éternelle insatisfaction de désirs impossibles à assouvir de façon permanente qui s’accompagne de stress continu crée un contexte de vie qui devient intenable pour beaucoup de personnes dont la vie est souffrance, mais qui sont loin d’être bouddhistes.

    De plus, si au cours des 20 dernières on a souvent déploré le règne des 1 ou 2 enfants rois par famille, on se demande bien comment ces derniers rendus à l’âge adulte sont équipés pour aimer l’autre dans un rapport égalitaire et éduquer leurs enfants. Vous savez : ces personnes complètement égocentriques, habituées d’être survalorisées et incapables de se remettre en question que l’on rencontre fréquemment dans notre vie quotidienne. Comment font-elles pour donner toute l’attention à l’autre que requiert la vie conjugale doublée de la vie familiale? Beaucoup d’enfants rois ont peut-être oublié de grandir et n’ont pas renoncé à ce sentiment de toute-puissance qui les pousse à se croire le centre du monde. Ils tolèrent mal les frustrations et sont peu doués pour l'abnégation inhérentes à la vie de couple et à l’éducation d’un enfant. Et bien évidemment dans l’exercice de la toute-puissance et le combat des enfants rois devenus adultes tyrans, les hommes demeurent encore à craindre de par leur potentiel de violence physique plus élevé.

    Marc Therrien

  • Christian Dion - Abonné 20 septembre 2017 08 h 50

    Dépendance affective.

    Et si l'on parlait de la maudite dépendance affective.
    Christian Dion, abonné.