La «taxe» de la désinformation

Sans les politiques culturelles mises en place par les autorités canadiennes, les séries télévisées que nous chérissons tant et que nous célébrons chaque année au Gala des Gémeaux n’existeraient pas. Mais la transposition de ces politiques culturelles aux environnements numériques se fait attendre. Persister à étiqueter ces politiques comme une « taxe » (la taxe Netflix) contribue à obscurcir le débat.

De tout temps, les autorités canadiennes ont eu à coeur de mettre en place des politiques destinées à procurer un espace de viabilité à nos productions nationales. La proximité du marché américain capable de générer des offres d’émissions déjà financées sur le marché intérieur à des conditions qui rendent difficile la production d’émissions canadiennes équivalentes a constamment marqué les politiques culturelles canadiennes.

Il y a près de deux décennies que la numérisation transforme les industries médiatiques. La place prise par Internet dans la consommation des nouvelles, des oeuvres musicales et des dramatiques comme les téléromans et les séries de fiction engendre un déplacement des dollars que chacun de nous dépense pour s’informer et se divertir.

Ces mutations font en sorte que les sommes que l’ensemble des Canadiens dépensent pour leur information sont de plus en plus canalisées dans les plateformes qui ne contribuent que marginalement à la production d’oeuvres musicales et dramatiques canadiennes. L’exemple de Netflix vient aisément à l’esprit puisqu’il est bien connu qu’il s’agit d’une entreprise qui, à la différence des distributeurs traditionnels, comme Bell, Cogeco ou Vidéotron, ne contribue pas aux fonds destinés à assurer la création d’oeuvres dramatiques canadiennes. Même les sommes dépensées par les gouvernements avec nos taxes pour de la publicité sur Google ou Facebook ne sont pas réinvesties dans la production d’oeuvres reflétant la créativité d’ici.

Il y a bel et bien une constante dans l’histoire des politiques culturelles canadiennes. Depuis l’avènement de la radio au début du XXe siècle, puis de la télévision, puis de la télédistribution à la fin du siècle dernier, le Canada a innové par des politiques destinées à assurer l’existence et la viabilité de productions canadiennes originales. Et tout cela en assurant l’accès à un maximum de productions venues du monde entier. C’est ce qui nous permet de bénéficier d’un vaste choix de contenus émanant de partout.

C’est pourquoi présenter les revendications afin d’adapter les politiques culturelles canadiennes de manière à garantir que les dollars que nous dépensons retournent dans la production d’ici comme une prétendue « taxe » procède au mieux de la désinformation. Les réglementations appliquées à ce jour aux entreprises qui tirent des revenus de la consommation que les Canadiens font des oeuvres musicales, dramatiques ou des informations et nouvelles ne sont pas des taxes. Ce sont plutôt des obligations réglementaires destinées à faire en sorte que le public canadien puisse bénéficier d’un véritable choix. C’est la contrepartie à payer par ces entreprises qui font usage de ressources appartenant à l’ensemble des Canadiens.

Sans investissements conséquents dans la production d’oeuvres musicales, de séries télévisées et Web ou de médias d’information opérant selon des standards élevés de rigueur, nous sommes à la merci des multinationales capables de percevoir des revenus sans être obligées de réinvestir dans la créativité canadienne.

Or, la plupart des plateformes Web ne pourraient fonctionner sans avoir accès à des ressources qui sont communes à chacun d’entre nous. Par exemple, les modèles d’affaires de Google, Facebook ou Netflix reposent sur la valorisation d’une précieuse matière première que chacun de nous produit : les données générées par notre activité en ligne. Tous les internautes génèrent des données du seul fait de leurs comportements sur le réseau. Agglomérées, ces données massives procurent ce qu’il faut pour commercialiser de la publicité fondée sur l’attention des internautes et créer ainsi de la valeur. Actuellement, cette valeur n’est pas réinvestie dans les productions canadiennes.

De tout temps, les autorités canadiennes ont su exiger que l’accès aux ressources publiques nécessaires pour distribuer des contenus culturels s’accompagne de l’obligation de contribuer au financement de la production canadienne. Il est plus que temps pour les décideurs publics fédéraux et provinciaux de déployer des politiques qui transposent à l’univers numérique les principes fondamentaux qui ont à ce jour permis de disposer de la possibilité d’écouter, de lire, de voir des oeuvres issues de la créativité canadienne.

Voilà ce dont il est question lorsque des acteurs du milieu culturel appuyés par le ministre québécois de la Culture demandent des actions concrètes afin d’assurer la mise à niveau de nos politiques culturelles.

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 septembre 2017 02 h 06

    un monde cyber-cash, est-ce que c'est le monde que nous voulons

    pourquoi parler de la taxe de la désinfornmation tandis que c'est de l'absence de taxes dont il faudrait parler, pour combien de temps encore nous allons laisser les multinationales faire comme si le monde leur appartenait, faut- il laisser le monde perdre son autonomie et devenir au service d'énormes machines, allons nous tous devenir des valets d'Amazon, qui nous guidera, dans sa mégalomanie, est- ce le monde que nous voulons, est-ce le prix que nous sommes près a payer, y a-t-il des limites a cette vision cyber-cash

  • Gilbert Bournival - Abonné 19 septembre 2017 08 h 37

    merci

    Vous faites la différence entre une taxe sur le revenu ou la consommation et un prix à payer pour utiliser nos ressources. Bien sûr, les entreprises multinationales se croient permises de prendre leurs ressources n’importe où dans le monde selon leurs convenances sans égards aux résidents. Elles le font pour les ressources naturelles, pourquoi ne le feraient-t-elles pas pour les intellectuelles ? Seule la résistance des gouvernements locaux peut mettre des balises à leur emprise sur les biens nationaux. Quand nos gouvernants ne voient pas ça ou n'ont pas le courage d'agir, le gratteux de guitare va continuer à se faire voler ses chansons, l'écrivain ses publications et le génie ses inventions.