Où sont les privilégiés?

Notre système d’éducation est aux prises avec un écrémage à plusieurs niveaux mettant non seulement en cause le versement de fonds publics aux écoles privées, mais également la multiplication de programmes particuliers exclusifs au sein même des écoles publiques. Ce phénomène parfois qualifié de « ségrégation scolaire » fait que les élèves les plus vulnérables sont laissés pour compte, et la réflexion concernant le système d’éducation que nous voulons exige que les plus privilégiés d’entre nous y participent.

J’étais autrefois entraîneur de basketball au collège Jean-de-Brébeuf. Le jeudi 7 septembre dernier, après sept années sabbatiques, j’ai chaussé mes espadrilles, enfilé un short et repris du service comme entraîneur auprès d’un groupe de jeunes de 12 à 14 ans. J’avais besoin de renouer avec l’intelligence naïve des ados. Leurs questions curieuses, leurs questions niaiseuses. Dans mon groupe, il y a un jeune qui ne parle pas le français. On lui fait tant bien que mal de la traduction simultanée. Et puis lui, là, il n’a pas de short à la maison. Va falloir lui en trouver un. Aux alentours du gymnase, il n’y a pas de fontaine d’eau. Lors des pauses, les jeunes s’abreuvent dans l’évier des toilettes. Il faudra acheter des gourdes, mais je ne sais pas si on a le budget. Bienvenue à l’école secondaire Saint-Henri, Fabrice.

Le lendemain, vendredi 8 septembre, j’étais encore dans le quartier Saint-Henri, à huit minutes de marche de l’école. Cette fois, j’ai chaussé mes plus belles chaussures de cuir et une cravate. J’étais invité à une soirée-bénéfice organisée par un cabinet comptable de renommée mondiale. Huîtres, délicieux canapés, bulles et cocktails au menu. Je n’ai pas mené d’enquête exhaustive, mais j’estime que zéro est à peu près le pourcentage de diplômés de l’école secondaire Saint-Henri présents à l’événement. Et puis les comptables, ça invite des entrepreneurs, des avocats, des financiers. Parmi eux, il y en avait quatre dont j’ai été autrefois entraîneur… à Brébeuf.

Dans un même quartier, en deux jours, deux solitudes. D’une part, les plus vulnérables n’ayant pas accès à l’ensemble des possibilités qu’offre la société. D’autre part, les plus privilégiés qui ne souffrent pas des plus grands désavantages du cloisonnement social auquel la ségrégation scolaire contribue.

À mon avis, plusieurs maux de notre société se situant au croisement des inégalités socio-économiques et de la discrimination seraient soulagés si notre école québécoise favorisait la mixité sous toutes ses formes, et ce, dès le plus jeune âge. Exit les barrières, place au métissage social. Notre capacité à comprendre l’autre et à être sensible au bien-être collectif ne s’en porterait que mieux. Or, la ségrégation scolaire est une barrière à la mixité.

Cela dit, l’école privée a-t-elle sa raison d’être ? Devrions-nous la subventionner ? Des questions auxquelles je n’ai pas les réponses. Je suis par ailleurs un produit de l’école privée et reconnais la valeur de l’éducation que j’ai reçue. Que serait-il advenu de mon parcours si je n’avais pas fréquenté le Collège français, l’académie Michèle-Provost et Brébeuf ? En réponse, certains vanteraient les bienfaits de notre système actuel, arguant notamment qu’il permet d’offrir une éducation de qualité à la classe moyenne.

Je ne possède pas la vérité infuse quant au système à adopter collectivement, mais constate qu’une réflexion profonde est nécessaire sur le sujet. Malheureusement, ceux qui se trouvent du bon côté de la ségrégation scolaire ont le privilège d’ignorer la discussion, ou même de la dévier.

Au printemps dernier, lorsque Gabriel Nadeau-Dubois, au nom de Québec solidaire, a remis en question le financement public des écoles privées, La Presse canadienne et nos plus grands quotidiens québécois se sont permis la bêtise d’attaquer la pertinence de son propos au motif qu’il avait fréquenté l’école privée. « École privée : Gabriel Nadeau-Dubois rattrapé par son passé », pouvait-on lire en grand titre…

C’est dans un tel contexte qu’il faut saluer l’initiative de citoyens soulignant avec brio l’importance de s’engager pour une meilleure éducation pour tous les Québécois. « Oser choisir le secondaire public sur le Plateau ? » demande Jean Beaudoin, un collègue brébovin (c’est comme ça qu’on s’appelle, les gars de Brébeuf), dans une lettre ouverte dénonçant la ségrégation scolaire tout en soulignant son désir d’assurer une éducation de qualité pour ses enfants. Anne-Marie Boucher, parente, abonde dans le même sens dans son texte intitulé « Face à la ségrégation scolaire : oser choisir le bien commun ».

Dans la même foulée, applaudissons que le Parti québécois ait récemment osé adopter une résolution visant à réduire de façon significative et graduelle le financement des écoles privées.

Tant de gestes citoyens et politiques qui, espérons-le, stimuleront une réflexion profonde sur le système d’éducation que nous voulons. Car l’école pour tous est un trésor collectif dont nous devons tous nous soucier.

21 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 15 septembre 2017 03 h 35

    La mixité pour le bien commun.

    L'auteur a raison: «plusieurs maux de notre société se situant au croisement des inégalités socio-économiques et de la discrimination seraient soulagés si notre école québécoise favorisait la mixité sous toutes ses formes, et ce, dès le plus jeune âge. Exit les barrières, place au métissage social. Notre capacité à comprendre l’autre et à être sensible au bien-être collectif ne s’en porterait que mieux. Or, la ségrégation scolaire est une barrière à la mixité.»
    Malgré que je suis moi-même une ressortissante de l'école privée, j'appuie la mixité dans les écoles publiques et l'élimination graduelle de la subvention des écoles privées pour le bien commun.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 septembre 2017 11 h 08

      Vous devriez vraiment parler aux parents français qui ont été forcés d'envoyer leurs enfants dans des écoles hors de leur quartier, moins performantes, et où ils étaient ostracisés, voire intimidés, de par leurs origines "de souche", de classe soi-disant privilégiée. Voilà où l'égalitarisme nous mènera. Tant qu'aux élèves plus brillants et ambitieux, il n'y aura plus d'ascenseur social, comme les écoles privées, ce même ascenseur social que beaucoup d'entre nous avait eu la chance de prendre, grâce aux subventions et aux sacrifices de nos parents.

      L'idéologie totalisante de la gauche est en train de tout détruire.

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 septembre 2017 16 h 04

      À madame Jocelyne Lapierre: Je parle des égalités de chances, une idée démocratique favorisée par les pères de la Révolution tranquille. Il faut bâtir des écoles de qualité dans tous les quartiers, riches ou pauvres. Il faudrait aussi soutenir les parents pour qu'ils puissent offrir les meilleures conditions, propices au succès scolaire de leurs enfants.

  • Jacques Morissette - Abonné 15 septembre 2017 03 h 51

    Article intéressant sur la mixité.

    «À mon avis, plusieurs maux de notre société se situant au croisement des inégalités socio-économiques et de la discrimination seraient soulagés si notre école québécoise favorisait la mixité sous toutes ses formes, et ce, dès le plus jeune âge. Exit les barrières, place au métissage social. Notre capacité à comprendre l’autre et à être sensible au bien-être collectif ne s’en porterait que mieux. Or, la ségrégation scolaire est une barrière à la mixité.»

    Bien d'accord avec l'auteur, si je me fie à certaines livres en neurosciences, les neurones sont complets à l'âge d'environ 2 ans. Ce qui évolue ensuite, ce sont les interconnections. Elles se feront d'autant plus versatiles qu'elles se font à mesure que l'on vit des expériences de vie. Me semble que la mixité serait un bon atout pour développer des approches et des aptitudes qu'on n'aurait pas, ou moins, si le joueur reste dans un bassin trop monolithique, uniforme.

  • Pierre Deschênes - Abonné 15 septembre 2017 05 h 39

    L'enchantement généralisé

    On m'a récemment rapporté la réaction d'un professeur enchanté des ressources considérables mises à sa disposition suite à son embauche dans un collège privé. Tout en me réjouissant de la chose pour ledit professeur, elle m'a cependant porté à réfléchir sur l'inégalité de l'accession à des ressources semblables dans le secteur public. J'en suis venu à imaginer l'impact qu'aurait l'annonce gouvernementale d'une réduction progressive du financement des institutions privées, disons 15% par année, jusqu'à son abolition complète. Par la suite, la totalité des sommes investies dans l'éducation le seraient dans l'unique domaine public, donnant ainsi un accès égal à tous les étudiants québécois à un réseau de qualité accrue et uniforme, et ce, partout dans la province. Il est évident que pareille manoeuvre serait l'oeuvre d'élus volontaires, voire visionnaires. Se permet-on de rêver?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 septembre 2017 11 h 25

      Il faut être naïf pour croire qu'en coupant les subventions aux écoles privées le gouvernement transférerait immédiatement et entièrement, pas juste une partie, des fonds vers les écoles publiques. Je ne crois pas un instant que ce sera le cas.

      Les parents financent les écoles privées et paient souvent des frais supplémentaires pour financer des activités et de l'équipement dont bénéficieront les enfants. Certaines écoles publiques sont de meilleures qualité dans certains quartiers seulement parce que les parents sont impliqués et n'hésitent pas à financer certains projets. J'en sais quelque chose.

      Tout l'argent du monde ne pourra rien changer quand la volonté et l'ambition ne sont pas au rendez-vous.

    • François Beaulé - Abonné 15 septembre 2017 12 h 13

      Votre rêve n'a rien d'abscons. Il est déjà réalisé dans la province voisine, l'Ontario et ailleurs au Canada. Comme la fréquentation des écoles publiques augmenterait, le coût global de l'éducation au Québec pourrait augmenter marginalement malgré la cessation des subventions au privé. Ce faible coût supplémentaire est amplement justifié par l'équité qu'il permettrait.

      Les bâtiments occupés par les écoles privées actuelles, advenant la faillite de celles-ci, seraient rachetés pour une bouchée de pain par l'État. Ces bâtiments continueraient à être utiliser pour des écoles enfin ouvertes à tous.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 septembre 2017 13 h 31

      M. Beaulé, ce qui fait l'excellence des écoles privées, ce ne sont pas les édifices dans lesquels elles logent, ni l'équipement, mais bien l'ambition des enfants et de leurs parents qui motivent le corps enseignant.

      Encore une fois, tout l'argent et toutes les ressources du monde n'arriveront à rien sans la volonté et l'ambition de la communauté qui en a usage. Il y a des centaines, voire des milliers d'exemple en France, pays détruit par l'idéologie mortifère de la gauche égalitariste (lire nivellement vers le bas) où des centres communautaires, des écoles, des centres sportifs ultramodernes ont été construits dans des zones "sensibles" prioritairement, et ont été détruits en un rien de temps. De plus, le gouvernement y avait délégué ses meilleurs enseignants et travailleurs sociaux, médecins, etc., qui ont fui en peu de temps des milieux de travail où ils se faisaient tabasser, cracher au visage, traiter de tous les noms d'oiseaux.

      Le vrai prolétariat, si vous croyez encore au socialisme, n'est plus défendu. Le nouveau prolétariat n'a ni pays, ni culture, ni sens de l'histoire ou de l'avenir... et j'ai nommé le consommateur mondialisé.

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 septembre 2017 22 h 20

      À Jocelyne Lapierre: La volonté et l'ambition ne se trouvent pas seulement chez les riches et les mieux-nantis. Elizabeth Warren, la sénatrice américaine provient d'une famille pauvre. Son père travaillait comme concierge. Et il y'a beaucoup d'autres personnes qui se sont distinguées malgré leurs origines humbles.
      Il faut donner l'égalité des chances à chaque enfant pour qu'il puisse s'épanouir et contribuer à la société dont il se trouve. Québec est la seule province qui subventionne ses écoles privées.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 septembre 2017 06 h 16

      Madame Alexan, oui, en effet, le Québec est la seule province qui subventionne (donc, les parents doivent payer une partie des frais de scolarité, ce qui n'est pas mince pour une famille de classe moyenne), ce qui permet aux enfants plus ambitieux d'accéder à une formation académique plus poussée et plus exigeante. Dans les autres provinces, seuls les enfants des fortunés peuvent y accéder (les frais de scolarité des écoles privées s'élèvent à plus de 25 000 $ par année, ce qui n'est que le coût de base).

      Madame Alexan, ce qui est une erreur selon moi est de croire qu'en coupant les subventions aux écoles privées, les fonds seront directement et entièrement transférés aux écoles publiques.

      Pour ce qui est de l'égalité des chances, les enseignants et l'éducation "gratuite" ne peuvent à eux seuls s'assurer que chaque enfant se développe à son plein potentiel. L'environnement, les parents surtout, sont des facteurs extrêmement important. Mais il ne faut pas croire qu'en privant les enfants de classe moyenne de la possibilité de fréquenter les écoles privées, avec tous les sacrifices que cela nécessitent de la part de leurs parents, que vous allez améliorer le sort des enfants pauvres ou fréquentant les écoles publiques. L'éducation est une affaire de société dans son ensemble, pas seulement d'écoles (édifices, ressources, équipement, etc.).

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 15 septembre 2017 07 h 26

    Les quatiers

    Nous sommes tous, qui que nous soyons, tributaires de notre environnement immédiat, notre quartier, notre communauté première, et partant de notre classe sociale. La «ségrégation scolaire» est un ipso facto. Un problème, si problème il y a, qui relève de l'organisation de la société, c'est-à-dire du capitalisme qui automatiquement crée des riches et des pauvres et tout ce qu'il y a entre ces deux groupes. Attaquez-vous d'abord à ce système économique.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 septembre 2017 07 h 44

    L'égalitarisme jusqu'au-boutiste se traduit par...

    ... le nivellement vers le bas pour tous. Demandez-le aux Français qui tente de rétablir un véritable système d'éducation après des années de déconstruction.