Job de bras

Il y a deux aspects particulièrement troublants dans l’affaire Éric Tétrault. D’abord, le portrait du marché du travail évoqué par les déboires de l’éphémère candidat libéral dans Louis-Hébert. Ensuite, l’empressement avec lequel on s’est essuyé les pieds sur son dos. En le jetant ainsi en pâture, pense-t-on vraiment aider les femmes sur le marché du travail ? Ou assainir les moeurs politiques ?

Je connais Éric Tétrault depuis mon passage à la tribune parlementaire à Québec il y a 20 ans. Je ne suis pas ici tant pour le défendre que pour plaider l’envers du décor, un point de vue dont on n’a pas encore parlé. Le harcèlement psychologique, d’abord, l’épineuse question qui a forcé le candidat à démissionner, est à double tranchant. Tout en visant un milieu de travail plus sain et plus respectueux, cette clause — une addition récente à la Loi sur les normes du travail (2004) — ouvre la porte aux abus. Et pour cause. Rien n’est plus flou ni plus sujet à interprétation que le harcèlement psychologique.

La loi précise qu’il s’agit d’un « comportement hostile » ou « vexatoire » de la part d’un collègue ou d’un supérieur. Mais qui n’a jamais été confronté à une telle conduite ? Dans le monde des médias, avec ses échéances, ses pressions et ses gros ego, c’est un passage obligé ! Les bullies existent, bien sûr, et le marché du travail recèle parfois des cas de véritable démolition humaine. Mais pour un cas parfaitement légitime, combien de cas farfelus ? Car les critères établis pour le harcèlement psychologique tiennent à une seule chose : à un sentiment de dévalorisation essentiellement, tout ce qu’il y a de plus subjectif. « Une conduite peut paraître vexatoire aux yeux d’une personne et être tout à fait banale aux yeux d’une autre, et constituer néanmoins du harcèlement »dit l’avocate spécialisée en la matière Julie Lassonde. Il n’est pas nécessaire non plus que le comportement ait été subi à répétition pour qu’il soit jugé abusif.

Voyons maintenant les statistiques. Même si le harcèlement psychologique ne vise pas spécifiquement les femmes, les plaintes viennent d’elles en grande majorité (environ 60 %) et visent très majoritairement des hommes (64 %). Les plaintes viennent davantage de milieux où les femmes sont au bas de l’échelle (commerce de détail, hôtellerie, restauration) et, bien que nombreuses (entre 2000 et 3000 par année), elles sont jugées « non fondées » dans 40 % des cas. Ça veut dire que, plutôt que de parler à leur boss ou à leur collègue de ce qui les dérange, des femmes se réfugient trop souvent dans les plaintes. Plutôt que d’aborder les choses d’égal à égal, elles se complaisent dans le rôle de victimes. Et, personnellement, j’en ai marre.

Ce n’est toujours pas facile pour des femmes de faire leur place sur le marché du travail et il faut des lois qui visent à les protéger. Je suis la première à le dire. Mais 40 ans après la révolution féministe, il me semble qu’on serait prêtes à passer à une autre étape, non ? À sauter dans l’arène politique, par exemple, à se battre visière levée plutôt qu’en chuchotant ses doléances dans l’oreille d’un enquêteur ou d’un journaliste. Car cette réticence à taper du poing sur la table explique aussi l’absence de femmes aux postes de pouvoir, il faut le dire.

Ce qui m’amène à Éric Tétrault et au « rapport accablant » qui a mis un terme abrupt à sa candidature. Rapport que 99 % des commentateurs n’ont pas lu, qui reflète uniquement les propos des deux plaignantes (et du principal intéressé) et que la direction d’ArcelorMittal n’a pas retenu contre lui. Pourquoi ? Parce que le consensus à l’égard de Tétrault était tout autre. « Je suis tombée en bas de ma chaise en lisant La Presse », dit une ex-employée qui, à la recherche d’un emploi, ne veut pas être nommée. « Je ne l’ai jamais entendu détruire personne. C’est quelqu’un d’exigeant qui nous forçait à sortir de nos bureaux et à aller sur le plancher, mais il est aussi capable d’écouter, de se laisser influencer. La grande majorité des gens qui ont travaillé avec Éric pense comme moi. »

Alors, un « mentor », Éric Tétrault, comme me le dit mon interlocutrice, ou un « Frank Underwood », comme le dit l’une des sources de l’article de La Presse ? C’est loin d’être tout noir ou tout blanc. Contrairement à ce qu’on peut penser, les moeurs politiques ne viennent pas ici de faire un grand pas en avant, uniquement un nébuleux pas de côté.

19 commentaires
  • Gilbert Bournival - Abonné 13 septembre 2017 07 h 14

    Une démarche efficace

    Une personne qui ne se sent pas respectée peut suivre une démarche exigeante et efficace. Traitement entre adultes. 1- Seul avec l'offenseur, lui signifier mon vécu dans la situation offensante.S'il comprend, c'est réglé. 2-S'il ne comprend pas ou ne s'amende pas, prendre avec moi deux ou trois personnes pour le rencontrer et confirmer mon dire. 3-Si l'individu persiste dans ses comportements, il me reste le recours à la loi.
    La victime qui saute les deux premières étapes réagit en enfant et en objet de victimisation future.

  • Michel Fontaine - Abonné 13 septembre 2017 07 h 38

    Un point de vue utile à la réflexion

    L'article de Francine Pelletier nous invite, et c'est très sain, à considérerl un point de vue différent du discours politiquement correct qui a cours présentement dans la société québécoise sur un sujet comme celui-ci et sur tant d'autres.
    Merci de votre courage, Madame Pelletier, d'oser aller à contre-courant de la bien-pensance. Longue vie à votre chronique.

  • Marc Therrien - Abonné 13 septembre 2017 07 h 44

    De la différence de la grosseur des bras dans le jeu de bras de fer


    Ce texte nuancé nous rappelle que les relations de travail entre patrons et employés ne sont pas des rapports égalitaires, mais plutôt complémentaires et hiérarchiques. À ce titre elles sont du même ordre que les relations parents-enfants et professeurs-élèves. Quand le droit de gérance rencontre le devoir d’obéissance qui ne veut pas s’accomplir, il y a risque de confrontation. Et oui, le devoir d’obéir aux ordres de son supérieur immédiat fait partie des obligations contractuelles des employés, mais cette expression fait maintenant partie des interdits de langage dans ce monde édulcoré par les mots doux où il faut préserver l’estime de soi de tout un chacun. Dans ce rapport de pouvoir et de forces, la menace de harcèlement psychologique devient l’arme privilégiée des employés qui tolèrent mal le rapport hiérarchique et qui veulent affaiblir le pouvoir de leur patron. Et bien entendu, ce sont les patrons les plus courageux, qui n’ont pas peur des responsabilités qui incombent à leur poste et qui ont eux-mêmes un patron à qui ils doivent rendre des comptes, qui s’exposent le plus à ces plaintes pour harcèlement psychologique.

    Enfin, les statistiques exposées par madame Pelletier peuvent amener à se demander si on ne devrait pas développer une approche différenciée selon les sexes en gestion des ressources humaines comme il l’a déjà été fait dans le domaine de la santé et des services sociaux par exemple. Devrait-on approcher les hommes et les femmes de la même façon en tant que ressources humaines en restant centré sur le contenu de la description de leurs fonctions, responsabilités et tâches ou les traiter différemment parce qu’ils ne réagissent pas de la même façon à l’exercice de l’autorité?

    Marc Therrien

  • François Beaulé - Abonné 13 septembre 2017 08 h 14

    Des médias qui se prennent pour des justiciers

    « Rapport que 99 % des commentateurs n’ont pas lu ».

    Les médias résonnent souvent plus qu'ils ne raisonnent. Les faux procès se déroulent à la vitesse de l'éclair et la plupart des commentateurs se mettent à répéter la même chose jusqu'à faire croire qu'il s'agit d'une vérité.

    Pensons à Jian Ghomeshi qui a été acquitté de toutes les accusations qui pesaient contre lui alors que les médias en avaient fait un monstre.

    Et à Claude Jutra qui n'a pas eu la chance, lui, de se défendre puisqu'il n'y a jamais eu de procès véritable et qui a été exécuté symboliquement par une presse en délire alignée sur les médias sociaux.

    Les médias sont censés défendre la démocratie. Ils adoptent parfois des méthodes staliniennes pour l'imposer !

  • Gilles Théberge - Abonné 13 septembre 2017 08 h 23

    Ça y est, une partisane de Québec Solidaire, à la défense de ...Éric Tétreault! Faut le faire...

    Au moins, elle ne casse pas de sucre sur le dos du PQ.