En attendant «Harvey»

Vous avez vu les images : la quatrième ville américaine transformée en immense marécage, la vieille dame transportant son chien à bout de bras, le bétail tentant de se mettre à la nage, les autos submergées, les commerces de matelas transformés en refuges, l’enfant de trois ans agrippée au cadavre flottant de sa mère, la boue partout, les bons samaritains venus de la Louisiane, les voisins qui soudain se manifestent la main tendue…

Des grandes tragédies viennent des gestes d’une grande humanité, dit-on. Au moins ça. Puisque nous voilà forcés de contempler ce qui nous attend, aussi bien nous réconforter avec le courage et la bonté innés de l’être humain. Face aux « événements inattendus » (lire : déchaînements climatiques) que nous devrons un jour affronter, nous aussi, il est bon de savoir que nous pourrons compter sur nos propres moyens. À défaut des moyens du gouvernement, s’entend. Car n’est-ce pas là la grande leçon de l’ouragan qui vient de dévaster Houston, la ville qui a (ironiquement) envoyé l’homme sur la Lune ?

 

On savait depuis des jours que la tempête s’approchait et qu’elle serait « sans précédent ». Le 27 août, le National Weather Network publie un bulletin précisant qu’il faut « suivre les mots d’ordre pour assurer sa sécurité ». Mais des consignes, il n’y en a guère. Plusieurs croient qu’il faut évacuer les lieux, mais le maire de la ville, lui, est plutôt d’avis contraire. Comment fait-on au juste pour évacuer six millions d’habitants, l’équivalent des trois quarts de la population du Québec ? Les signaux sont confus, l’état d’urgence n’est pas déclaré et la grande majorité des gens restent sur place. Mieux vaut garder les deux pieds dans ses affaires, quitte à les voir flotter autour de soi. Seulement, les secours arrivent au compte-gouttes. En plein coeur de la tempête, le 911 met deux heures et demie à simplement vous répondre. Et répondre ne veut pas dire se rendre à votre domicile. Si vous êtes incapable de vous sortir du pétrin et ne connaissez personne capable de vous prêter main-forte, good luck, my friend.

« J’ai besoin que les médias orchestrent les secours, qu’ils nous aident à mobiliser l’effort citoyen. Le Texas n’a jamais vécu rien de pareil », dira le chef de la Federal Emergency Management Agency (FEMA), Brock Long, avouant du même souffle l’incapacité des autorités à parer les coups.

En plus de l’insuffisance immédiate des divers ordres de gouvernement, il y a également toute l’ineptie qui a précédé cette mise en scène proprement biblique. Derrière la destruction de Houston, il y a des décennies de développement urbain sauvage, sans égard aux kilomètres de milieux humides qui, normalement, auraient aidé à absorber l’eau. Il y a un étalement urbain immonde qui favorise l’automobile, l’asphalte et la pollution. Entre 1996 et 2011, la Ville a ajouté 24 % de chaussée à son territoire. « La chaussée, contrairement au sol, n’absorbe pas l’eau », explique un journaliste de Slate (« Houston wasn’t built for a storm like this »).

La capitale nord-américaine de l’industrie pétrolière accuse également une absence de règlements concernant la construction de bâtiments. C’est ce qui explique les explosions dans une usine de produits chimiques en plein quartier résidentiel durant la tempête. Rien n’interdisait qu’on construise à cet endroit. Rien n’est prévu non plus en matière de mesures de protection en cas d’inondation majeure. À l’heure actuelle, on ne connaît pas l’étendue de « l’empoisonnement » à la suite de la submersion de nombreuses usines et sites d’enfouissement de produits chimiques. « Mais on peut parier que plus de gens vont mourir à cause des résidus toxiques laissés par Harvey qu’à cause de la tempête », écrit Paul Krugman, du New York Times.


 

La cerise sur le gâteau : malgré les changements climatiques, les gouvernements n’ont toujours pas ajusté leurs prévisions météorologiques. « Notre position par défaut est celle d’un climat “stationnaire” où les risques de voir des événements extrêmes demeurent inchangés », dit le professeur de climatologie Noah Diffenbaugh. Selon ces probabilités, une tempête comme celle qui a détruit Houston devrait se produire une fois tous les 100 ans. Or Harvey est la sixième tempête « une-fois-en-cent-ans » à s’abattre sur la métropole texane depuis 1989. Temps de réviser les pronostics ?

Temps, surtout, d’arrêter de se conter des histoires sur notre capacité à gérer des situations que nous refusons d’envisager réellement et, par conséquent, de contrer intelligemment.

6 commentaires
  • Gilbert Bournival - Abonné 6 septembre 2017 06 h 48

    Indignation et colère

    Bien dit. Comment faire plus au sujet d'ignares et d'incultes retranchés dans leur certitude.

  • Pierre Robineault - Abonné 6 septembre 2017 09 h 27

    Tant pis?

    Je me suis dit que je recommencerais de lire madame plutôt que continuer de m'en limiter aux commentaires qui lui sont adressés. C'est en voyant le mot Harvey que j'ai pris cette décision ce matin ne me disant que peut-être son "style" serait différent lorsqu'il s'agit d'un pays autre que le nôtre.
    J'ai lu et je suis même en mesure de résumer le tout très succintement, et "à la québécoise" en plus. Madame leur dit essentiellement ceci: "Tant pis pour vous autres, vous n'aviez qu'à y penser bien avant!"
    Son style n'a pas changé, je continuerai donc, une fois de temps en temps, de lire les commentaires qui lui seront adressés.
    Vraiment dommage!

    • Gilles Gadoua - Abonné 6 septembre 2017 16 h 08

      madame Pelletier des faits connus source de savoir. Au diable les sciences prétendand aux prédiction. Pas besoin de doctorat pour prédire le pire quand on s'entoure de ¨cochonneries¨. Le pire nous guette même s'il arrive une fois par 100 ans. Le savoir de la prudence vaut mieux que le jovialisme de nos dirigeants.
      Gilles Gadoua

  • Alain Pérusse - Abonné 6 septembre 2017 09 h 42

    Ça commence à bien faire.

    Le climato-scepticisme se renforce dangereusement à chaque catastrophe climatique, comme s'il avait amorcé une lutte à finir avec toute forme de prévention. On aura beau s'émouvoir sur le droit à l'opinion de l'un et de l'autre mais ces charlatans de l'acabit de Reynald Du Berger, se servant comme le "docteur" Pierre Mailloux de son statut de scientifique pour promouvoir des théories insensées doivent être dénoncé comme tel.

  • Nadia Alexan - Abonnée 6 septembre 2017 10 h 23

    Les profits avant le bien commun!

    Et pourtant nos gouvernements continuent à faire l'autruche et à prétendre que les changements climatiques n'existent pas. Ils continuent à construire des pipelines à travers le pays et à permettre les forages pétroliers et au diable l'eau potable. Pour nos gouvernements, ce sont les profits avant le bien commun et la santé des citoyens.

  • André Potvin - Abonné 6 septembre 2017 16 h 31

    Nous ne sommes pas mieux que nos voisins du sud

    "Temps, surtout, d’arrêter de se conter des histoires sur notre capacité à gérer des situations que nous refusons d’envisager réellement et, par conséquent, de contrer intelligemment."
    Cette conclusion aurait dû être la même lors de la tempête de neige de l'hiver dernier qui avait été annoncée comme d'une extrême sévérité par les météorologues. À part les commissions scolaires qui ont fermé les écoles la journée de la tempête, il n'y a pas grand monde qui ont pris ces avertissements au sérieux. Que faisaient les véhicules lourds de transport sur les routes en cette journée-là? Au mieux, ils pouvaient espérer livrer leurs marchandises avec plusieurs heures de retard, au pire ils risquaient de provoquer des accidents ou d'être pris sur une autoroute, ce qui fut exactement le cas. Pourquoi les employeurs n'ont-ils pas demandé à leurs employés de demeurer chez eux au lieu d'encombrer les routes et de risquer des accidents? En plus des drames humains, combien aura coûté notre témérité et notre imprudence?
    On a fait grand cas du drame vécu par les automobilistes sur l'autoroute 30, mais rappelons qu'au moins cinq perssones sont mortes dans différents endroits au Québec en raison de la tempête de neige. Cet événemment a plutôt été traité comme un fait divers qui ne pouvait être évité.
    En conclusion, seuls les véhicules d'urgence (policiers, pompiers, ambulanciers) et les personnes qui devaient travailler obligatoirement en cette journée-là (personnel hospitalier, agents de sécurité) auraient dû être autorisés à circuler sur les routes et les autoroutes dans les endroits où la tempête était attendue au Québec.