Nuages et lumières sur la survivance des vaisseaux culturels

Parfois, je cherche dans les rangées de l’Impérial des têtes familières, avec trop de mes cinq doigts pour les dénombrer. Tant de médias nationaux ont laissé tomber le FFM. Nos ténors de l’industrie du cinéma auront tenu moins longtemps encore que les scribes et les caméras.

Certains soirs, je vois pourtant monter du Quartier chinois de belles dames et de beaux messieurs tout chics pour la première d’un long métrage en mandarin. Leur bruissement laisse planer que ce festival subsiste dans d’autres dimensions pour d’autres publics. Reste aussi en salle des irréductibles, bien entendu, plus clairsemés d’une cuvée à l’autre. Un public, ça se respecte.

Je vais voir des films à l’Impérial parce que j’aime ce magnifique cinéma, par fond de sentimentalité et esprit de découverte. On ne sait jamais…

Hasard ou miracle, la dizaine d’oeuvres que j’ai vues en compétition n’étaient pas mal du tout. Classique réussi pour le russe Anna Karenine, pureté esthétique du chinois Unaware Control, intérêt historique pour le tchèque A Prominent Patient, etc. S’offrir un film albanais sur un clone d’Elvis en otage de guerre émeut au passage.

Des voix m’assurent qu’au cinéma du Parc, et surtout au cinéma Dollar, dans un NDG décollé du rayon FFM, les autres séances font le vide ou presque.

Ce festival de films se sera effondré au long des ans, catégorie A sous le bras, désormais sans argent, sans appuis. Vision d’hier que celle de Serge Losique ? N’empêche : son rendez-vous a fait mentir toutes nos prédictions de mort imminente.

On en veut au président du FFM d’avoir hypothéqué l’Impérial, joyau patrimonial, pour garnir les coffres d’un festival anémique, comme d’être demeuré sourd aux propositions d’expansion. Résilient et fragile en figure de proue désuète aux couleurs pâlies.

Mais n’allons pas reprocher à sa clientèle de vieillir ; toute la cinéphilie traditionnelle vieillit de concert. Sans volets plus novateurs, comme en génère le Festival du nouveau cinéma (FNC), point de relève du public. Critiquons d’abord l’éducation et l’air du temps.

Serge Losique refuse de quitter la barre d’un rendez-vous enregistré à son nom, soit ! Durer signifie dès lors baisser ses prix. Au petit cinéaste étranger, Montréal paraît à hauteur de festival, désormais bien étriqué. Ce FFM qui s’était rêvé grand, et le fut, tangue avec ses derniers fidèles.

Ça rend humble et c’est malheureux. Pour durer encore un an ou deux — qui sait ? —, son capitaine, s’il conserve la santé, devra renoncer au faste des visiteurs de prestige comme à tout ancrage dans une industrie québécoise en fuite.

Après avoir évalué en vain tant d’autres avenues, on se prend à songer : après tout, pourquoi pas ? Si Serge Losique acceptait de présenter une quarantaine d’oeuvres internationales dans le seul Impérial, il pourrait continuer à jouer le rôle d’un cinéclub auprès de ses habitués et des communautés culturelles. Mais Montréal réclame et on regarde ailleurs…

Sous la tour du CN

Car dès jeudi démarre le Festival international du film de Toronto (TIFF), avec les cinéastes d’ici et de là-bas roulant leurs valises à pleins halls d’hôtels de la Ville reine. Un gros banquet ouvert, vital. Il y aura, venus du Québec, La petite fille qui aimait trop les allumettes de Simon Lavoie, d’après le roman de Gaétan Soucy, Les affamés de Robin Aubert, Eye on Juliet de Kim Nguyen et Ta peau si lisse de Denis Côté dans la foulée de sa première à Locarno, Hochelaga de François Girard après lancement à Montréal. Se pointer sous la tour du CN, c’est peut-être voir son film traverser le circuit planétaire.

Photo: Source ONF Une scène du film d’Alanis Obomsawin, «Our People Will Be Healed», son 50e film en 50 ans, qui sera présenté en grande première au TIFF de Toronto.

Il n’est pas qu’inféodé au cinéma américain, ce TIFF. Avec de tout pour tous, des programmateurs allumés, des ennuis même, car tous les festivals sont en difficulté : la concurrence, les mutations de l’industrie…

On a beau se sentir en terre étrangère dans la rue King, ça frappe l’esprit d’aller respirer là-bas l’odeur de la richesse, quand Montréal dégage plutôt une odeur de party ou de fin de party, c’est selon. D’autres arômes nous montent au nez, chose certaine.

Réenchanter la terre patrie

Au fil des éditions du TIFF, j’ai croisé souvent Alanis Obomsawin, grande ambassadrice des Premières Nations. Le Festival de Toronto suit sa démarche depuis le milieu des années 1980, fin premier à lui avoir tendu la main.

La dame aux tresses célébrait ses 85 ans jeudi dernier. Elle aura subi durant son enfance à Odanak tant de brimades dans sa langue et ses racines. Assez pour trouver que ça valait la peine de vivre longtemps afin de voir de jeunes autochtones relever la tête. Les années de suicide, de drogue, elle en aura filmé tous les spasmes. Son documentaire Our People Will Be Healed, 50e film en 50 ans, lancé là-bas, offre soudain une proposition de lumière.

Des portes s’ouvrent sur la spiritualité, les coutumes ancestrales. Le vent tourne en « Amérindie ». « Oh, pas partout, me dit-elle, mais… il se passe quelque chose. Toutes ces marches des jeunes, toutes ces prises en charge de l’éducation par les communautés. » Jamais n’a-t-on senti Alanis Obomsawin plus sereine.

À l’écran dans une école du Manitoba à Norway House, la musique, la culture ancestrale, la langue, la rituelle danse du soleil aident des Cris des Plaines à relever la tête. Des images de nature apaisée, des jeunes au teint brun jouant du violon réenchantent la terre patrie.

Sur les nouvelles politiques de Justin Trudeau, qui vient de scinder les ministères dévolus aux affaires autochtones, elle dit : « On verra ce que ça donne, mais la pulsion viendra de nos rangs. »

Et à l’heure où nos pas nous conduisent aussi au Marché Bonsecours, à l’expo du World Press Photo, là où toute la misère planétaire nous brûle avec raison les yeux, on se baigne au retour dans le documentaire d’Alanis avec un espoir timide.

Il vient d’un vent de liberté contraire en train de monter. Sur sa bourrasque, on aimerait aussi, comme Québécois francophone, de passage au TIFF ou pas, réapprendre à planer. « La parole est plus importante que l’image, me dit la dame de caméra. Mais ça prend des modèles qui la portent, vous savez… »