Carnet de vacances

Les eaux étaient basses cet été sur la rivière Trois-Pistoles. Presque un mois sans pluie. Mais la population ne se plaignait pas. Résignés, les derniers agriculteurs de la région prenaient leur mal en patience. Toutes les cultures étaient au ralenti. Le blé d’Inde est arrivé tardivement sur les étalages. Même qu’on n’a pratiquement pas vu la couleur des bleuets sauvages, souvent brûlés par le soleil. Comme les champignons d’ailleurs. Mais que peut-on contre la nature ? Cette résignation paysanne d’Ancien Régime m’a toujours ému et fasciné. Il y a de la grandeur dans cette façon d’accepter nos limites, mais aussi de se sentir éternels.

Cette résignation inscrite au coeur de notre identité est-elle due à notre nordicité ou à la Conquête, qui fut le véritable acte de naissance de notre peuple ? À moins qu’elle vienne de plus loin encore. Toujours est-il qu’il est fascinant de constater à quel point la colère et la révolte n’ont jamais fait partie de l’ADN des Québécois. Voilà plus de deux siècles que toutes les statistiques sur la langue annoncent une minorisation constante du français au Canada. Il y a 250 ans que le scoop est éventé. Peu importent les analyses, toutes plus fines les unes que les autres, les derniers chiffres n’auront fait mentir ni la lente et inéluctable régression du français inscrite au fronton du Canada depuis sa fondation ni l’incommensurable capacité de nos compatriotes à se résoudre à leur destin.

Faut-il que nos élites soient habituées à tendre l’autre joue pour qu’une mesure aussi banale et logique que l’application de la loi 101 au cégep — défendue par le dernier représentant de l’esprit de Camille Laurin, le sociologue Guy Rocher — passe à leurs yeux pour la pire des perversions. Nous sommes certainement le seul peuple au monde à subventionner l’assimilation d’une partie de ses compatriotes et de la moitié de ses immigrants à une langue et une culture étrangères. Les Catalans et les Flamands, conscients, eux, de leur fragilité, s’y refusent net. C’est pourquoi ils appliquent un régime strict d’unilinguisme dans leur réseau scolaire. En Belgique, ce régime s’étend même à l’université. Ce qui n’empêche ni les Flamands ni les Catalans d’être cent fois plus bilingues, et multilingues, que les Québécois. Bilingues oui ! Assimilés non !

 

Peut-être le secret de tout cela se trouve-t-il dans cette conversation subrepticement entendue dans l’avion qui me ramenait à Paris. « Le français, c’est bien parce que c’est joli ! » disait un Africain sur un ton satisfait tout en affirmant que le grand mérite de Montréal ne résidait pas dans sa langue et sa culture originales, mais dans le fait qu’on pouvait partout s’y faire servir en anglais. Et ce dernier de conclure : « L’anglais pour étudier, c’est quand même plus sérieux que le français ! » Pour peu, on aurait cru qu’il parlait d’une langue africaine en voie d’extinction.

Vous l’aurez compris, vu du Bas-du-Fleuve cet été, le Québec avait surtout l’air fatigué. De cette fatigue culturelle dont Hubert Aquin disait qu’elle nous poussait à « l’excentricité » et à atteindre « le nirvana politique par voie de dissolution ». C’est ce que nous rappelle Yvan Lamonde dans un opuscule brillant et mesuré intitulé Un coin dans la mémoire (Leméac), où il entreprend de diagnostiquer « l’hiver de notre mécontentement ». Le « coin » dont parle ici l’historien est évidemment cet instrument qui sert à fendre le bois mais qui peut aussi diviser les coloniaux que nous sommes demeurés.

Se dissoudre, n’est-ce pas aussi dédaigner ses propres combats pour mener ceux des autres, seuls dignes d’intérêt ? Pendant que dans la touffeur de l’été les statistiques sur la langue se noyaient dans un océan de confusion, à Québec, des militants s’amusaient à rejouer l’affrontement de Charlottesville. Une sorte d’opéra bouffe où une poignée de nationalistes excités étaient peints en suprémacistes blancs et des gauchistes bon teint oubliaient que le totalitarisme peut aussi être de gauche. Comme si notre histoire avait été kidnappée par d’autres.

Car la mondialisation n’entraîne pas que l’exportation des marchandises, des capitaux et de la main-d’oeuvre. Elle impose aussi son vocabulaire et son imaginaire. Voilà donc des Québécois s’appliquant à mimer de part et d’autre les affrontements raciaux de nos voisins du sud. Comme si nos ancêtres avaient été esclavagistes et qu’ils étaient les héritiers de la guerre de Sécession. Faut-il que la force de ce mimétisme soit grande pour qu’un peuple aussi paisible et accueillant que les Québécois se perçoive comme l’héritier du racisme le plus abject. C’est ça, être colonisé, disait Frantz Fanon. C’est ne plus se voir que dans le prisme d’un autre. Ne plus comprendre ses propres combats et les troquer pour des luttes de substitution totalement fantasmées.

Pas étonnant que, dans son livre, Yvan Lamonde appelle les Québécois à « se rapailler » et à accepter ce qu’ils sont afin de se tourner vers un nationalisme plus politique et républicain. « Se rapailler », n’est-ce pas au fond ce à quoi devraient toujours servir les vacances ?

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34 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 septembre 2017 01 h 22

    «Le totalitarisme peut aussi être de gauche!»

    Bon retour Monsieur Christian Rioux. Votre sagesse nous a manqué pendant les vacances. J'ai beaucoup aimé votre analyse de la gauche bien pensante: «et des gauchistes bon teint oubliaient que le totalitarisme peut aussi être de gauche».
    C'est vrai que la gauche croit toujours qu'elle détient la vérité. Par exemple, pendant l'ère noire de Joseph Stalin quand il massacrait des milliers de personnes, la gauche a refusé de le condamner parce qu'elle ne voulait pas entacher la révolution. Parfois, l'idéologie peut nous aveugler.

    • Colette Pagé - Inscrite 1 septembre 2017 10 h 04

      La gauche qui a gardé le silence lorsque 20 000 officiers polonais ont été exterminés par Staline et que les juifs étaient brûlés dans les camps d'extermination. Il en a fallu du temps !

    • Jacques Houpert - Abonné 1 septembre 2017 16 h 17

      Je partage votre réaction, Mme Alexan. On a dissimulé Staline à gauche peut-être encore plus longtemps qu'on avait camouflè Hitler à droite. Mais là n'est pas le coeur du problème.

      Christian Rioux nous le rappelle: la mondialisation est au coeur du problème que vit le Québec.

      Deux camps s'affrontent.

      Pour les uns, une mondialisation bienfaisante devrait ultimement conduire à l'émergence d'une culture fusionnelle favorisée par un déclin des souverainetés nationales et par un libre marché culturel.

      Pour les autres, une mondialisation bienfaisante devrait valoriser et promouvoir la diversité des cultures, par un renforcement des souverainetés nationales et par un protectionnisme culturel.

      Le Québec a le choix de se fondre dans un monde assimilant ou de se distinguer dans un monde diversifiant.

      Concrètement, par exemple, il a le choix de réouvrir ou non la loi 101.

      Concrètement, surtout, il a le choix de déclarer son indépendance.

    • Cyril Dionne - Abonné 1 septembre 2017 18 h 54

      Vous êtes modeste M. Gélinas au sujet de Staline. Les 20 000 officiers polonais, c'était de la p'tite bière pour lui. On parle de plus de 30 millions de victimes pour Joseph Vissarionovitch Djougachvili, son vrai nom (Staline veut dire homme de fer en géorgien). Mais encore, il devrait demeurer très humble à comparer de Mao Zedong. Pour Zedong, c'était plus de 80 millions de morts.

      Oui, le totalitarisme peut être aussi de la gauche et comment. C'est "ben" pour dire, "Black Block" oblige.

  • Jean-Pierre Brouillette - Inscrit 1 septembre 2017 03 h 52

    La puissance et subtilité des mots

    Bravo pour ce texte de vérité, de finesse et d’intelligence.

    • Gilbert Turp - Abonné 1 septembre 2017 08 h 24

      Malheureusement, la génération Facebook ne lira pas ce texte riche et profond de monsieur Rioux, car ils ne sont pas « amis ».

    • Cyril Dionne - Abonné 1 septembre 2017 19 h 29

      Bien d'accord avec vous M. Brouillette. M. Rioux a cette facilité prodigieuse avec les mots. Ses textes sont de toute beauté et un plaisir à lire. Ils devraient être indispensables pour ceux de la génération "Fassebook". Mais c'est vrai, pour ces derniers, la littératie n'est pas leur violon d'Ingres.

      Ceci étant dit, le texte de M. Rioux me rappelle un certain Paulo Freire et son excellente thèse, la pédagogie des opprimés. Freire décrivait l’opprimé comme un être double parce qu’il accueille en lui, son oppresseur. « Il pense comme son oppresseur et fait sienne sa vision du monde. En même temps, l’opprimé se déprécie en intériorisant le jugement de l’oppresseur parce qu’il se croit incapable d’en générer un. L’opprimé veut être mais a peur d’être puisqu’il est immergé dans l’ordre établi par l’oppresseur à son profit et n’en voit pas la réalité » (Anne Minot).

      Voilà, cette thèse écrite en 1969 est intemporelle. On peut reconnaître tous nos saugrenues qui nous disent qu’on doit apprendre l’anglais et aller dans les cegeps anglophones parce c’est vital aujourd’hui. Sacré mondialisation. C’est « ben » pour dire.

  • Serge Frigon - Abonné 1 septembre 2017 06 h 35

    La mondialisation qui impose son vocabulaire...

    Très bon texte et très pertinent. Il soulève de manière éloquente les effets de la mondialisation. Merci de cette éclairage.

  • Yves Laframboise - Abonné 1 septembre 2017 07 h 48

    QUEL TEXTE !

    Ajoutons:

    « Les peuples sans mémoire n'ont pas d'avenir ? Pire, ils ont celui des autres. »

    • Claude Bariteau - Abonné 1 septembre 2017 14 h 36

      Oui, quel texte avec, en finale, un rappel de M. Lamonde sur la nécessité pour les Québécois et les Québécoises de toutes orignes qui ont fait du Québec leur patrie de se « rappailler » et de fonder politiquement une république fondatrice de leur nation.

      En quelque sorte de remplacer la définition de soi par l'autre par une définition qui lie entre eux les Québécois et les Québécoises au sein d'un espace politique de leur choix.

  • Sylvain Lévesque - Abonné 1 septembre 2017 08 h 00

    Merci.

    Ça fait plaisir d'entendre à nouveau vos lumières. Heureux de votre retour.