La géométrie du verre de vin

C’est fou ce qu’il y a dans un verre de vin ! Je m’y fais prendre à chaque fois et ça repart en vrille. Surtout si de joyeux drilles s’invitent à la thérapie. Ce n’est pas tant de vin qu’il s’agit mais de ce qu’il y a autour, bien loin de la trame tannique, de la fermentation malolactique bloquée à 50 % ou de ces petits fruits noirs frais, séchés, en gelées, confiturés ou bien congelés. Et puis, par toutes les fées du jardin, sont-ils si importants ces petits fruits noirs qu’il faille les nommer jusqu’à s’en barbouiller le vocabulaire ?

Je vous dis ça mais quand même, qu’est-ce que je m’y suis attardé à l’époque à ces petits fruits noirs frais, séchés, en gelées, confiturés ou bien congelés ! Réduit aujourd’hui à tout au plus cinq ou six mots, le descriptif du vin couché sur son divan de verre transparent s’épanchait alors tout de même sur cinq lignes, cinq paragraphes ou encore cinq pages (!). C’était qui, du buveur ou du vin lui-même, s’exorcisait au mieux sous l’emprise thérapeutique de la démarche en question.
 

Photo: Jean Aubry C’est fou ce qu’il y a dans un verre de vin, suffit de le remplir et voilà la thérapie qui commence.

Une époque pas si lointaine où tous les doigts de la main — et non seulement les pouces ! — s’activaient à former les mots, jouant ici d’arabesques gracieuses et là de courbes molles pour mieux plonger dans le corsage des lettres enchaînées entre elles comme un long baiser silencieux. « Une bien belle main d’écriture » faisait d’ailleurs remarquer soeur Raymonde (sans le corsage ni le baiser naturellement). Je m’égare ? Que non !

C’est qu’il fallait formuler. L’appétence du vin mais surtout l’appétit à le nommer, tel un lièvre poursuivi par un Jack Russel terrier énergisé, précédant de loin cette main tranquille et mesurée, encore vierge de son premier clavier. Une bousculade de mots comme autant de digressions dont la mécanique subtile ouvrait mille avenues, tel un touriste volontairement égaré dans une ville inconnue.

Géométries variables

De religion, de sexe ou de politique, il est bien sûr convenu de faire abstraction à table. Mais de vin ? Vu du bout de ma lorgnette, et comme le veut l’expression consacrée, rien de tel que de siffler une quille ou deux pour mieux lubrifier le trio. Toutes vérités devenant bonnes à dire. Entendu dernièrement au restaurant, à la table d’à côté : « Comment une femme portant la burka fait-elle pour boire du vin ? » Et sa réponse qui ne tarda pas à venir vu le malaise de ladite question : « Elle n’en boit pas car sa religion le lui interdit. » Hum… beau trio à géométrie variable.

Dans un autre contexte, cette fois à Vouvray en Loire, cette cave humide qui sent bon les champignons de Paris — la soupe Campbell aux champignons pour les chatouilleux — où le vigneron Philippe Foreau (Le Clos Naudin) disserte depuis un bon moment déjà. Homme de goût, raffiné et méticuleux, aussi précis et transparent dans son discours que le faisceau d’un laser découpant une plaque de verre, le voilà subtilement délaissant ses vins pour mieux circonscrire les meilleurs accords à table.

C’est un gourmand, ça s’écoute. Assurément le sexe ici joue les premiers violons dans cette conversation à triple sens, sous l’oeil narquois d’un Foreau en grande forme. Les belles manières à table ne précèdent-elles pas celles assumées au lit se seraient empressés de dire les Guitry, Sade, et autres Restif de la Bretonne ? De la cave à la table et de la table au lit, il n’y a que trois étages après tout. D’où le triple sens. L’entendre toutefois causer cumin, cardamome et mousserons côté nez puis d’organdi, de popeline et de crinoline vaporeuse côté bouche semblaient donner plus de fumet et de textures aux volailles de Bresse et autres quenelles de veau, de brochet et de langoustines.

Mon verre de vin me donnait faim ! Cette orgie de mots de Foreau et pas l’ombre d’un craquelin à l’horizon ! En même temps, sa géométrie entrouvrait des univers d’une gourmandise jubilatoire à transformer un simple réfectoire en palace gargantuesque digne du film La grande bouffe de Marco Ferreri. Truculent, jouissif, pour ne pas dire roboratif.

La cuvée Effusion 2015 de Patrick Baudoin (30,75 $ – 11909498), toujours en Loire mais du côté d’Anjou cette fois, n’a certes pas la pudeur folichonne des secs, secs tendres et moelleux de son confrère Foreau, mais assoit tout de même le princier chenin blanc sur sa souple et chic selle Hermès. Un chenin qui galoperait de toute façon sur un bourricot tant la fibre et la masse musculaire assurent au vin prestance, énergie, force et vélocité. Un réel vin d’origine, au profil sec tendre, ample, généreux, profond et d’une longueur digne des grands. Top ! Plus convexe que concave sur le plan géométrie. (10 +) ★★★★ ©

Les deux excellents bourgognes qui suivent, hélas en quantités lilliputiennes, auraient de quoi combler un ogre oui, mais doté de bonnes manières tant l’abondance fruitée y est tout simplement magistrale et l’équation géométrique des saveurs d’un parfait équilibre. À moins de 25 $, on est rapidement aspiré, avec le Bourgogne 2014 de la maison Ropiteau (22,45 $ – 11293953), dans un tableau aux couleurs chaudes, mouvantes, sans domicile fixe. Une sève digne d’un meursault qui aurait passé une nuit tout aussi chaude avec un fringant aligoté de passage (5) ★★★ ©.

Même proposition avec ce Mâcon-Fuissé 2015 du Domaine de Fussiacus (23,20 $ – 12793124) d’une verticalité insoupçonnée derrière la densité et la tension fine de son fruité. Que de vin ici ! Deux petites raretés bourguignonnes à prix d’ami (5 +) ★★★1/2 ©

Trois vins côté rouge, dont l’un, côté jardin, bourré de petits fruits noirs. À vous de me dire maintenant lequel les propose frais, séchés, en gelées, confiturés ou bien congelés ! D’abord cet élégant Regaleali Rouge 2015 de la famille Tasca d’Almerita (17,75 $ – 482604), un sicilien bien né qui a du charme, beaucoup de charme et de civilité, dans ce contexte chaud, mystérieux et envoûtant des insulaires locaux. Parfaite réussite de la quadrature du cercle réunissant acidité, salinité, amertume et degré alcoolique. J’aime (5) ★★★

N’avez-vous pas l’impression que tout le monde autour de vous boit du Château Coupe-Roses « Les Plots » ? Même les sommeliers avisés l’offrent à prix d’ami au restaurant. Une valeur sûre. Avec ce Minervois 2016 (19,65 $ – 914275) la syrah, soutenue ici par ses compères grenache et mourvèdre, trace un profil épicé et fondu, un rien animal, particulièrement friand sur un hamburger à l’agneau (5) HHH ©. Enfin, que dire de ce Julienas 2016 des lurons Pacalet-Lapierre Cousins (29,20 $ – 13286802) sinon que le gamay donne l’impression d’un athlète abonné au triathlon qui poursuit l’épreuve alors qu’elle est terminée ! Que de jus, que de puissance, que de ressorts comprimés sous les granites du sous-sol ! Plus qu’un grand bourgogne, un beaujolais racé quoiqu’encore indiscipliné à partager avec d’autres joyeux drilles (10 +) ★★★1/2 ©

Terminons sur cet impeccable cidre fermier biologique du Clos Saragnat Et Hop, préambulle 2016 (prix suggéré 15 $) qui fera dévier de sa trajectoire tout amateur désireux de troquer le raisin pour la pomme. Et quelles pommes ! Un bond de géant, que dis-je, une galaxie sépare ce « dévouement artisanal inspiré » du cidreLe Grand Sec d’Orléans qui marquait à l’époque une tout autre vision du produit. Peu de sucres, une base modérée d’alcool par volume, une expression fine, saine et gourmande d’un fruit qui atteint chez nous, au Québec, un nouveau sommet. Du niveau du grand cru ! Chapeau bien bas ★★★★

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