La symphonie inachevée

Au moment de quitter ce monde, Camille Laurin se félicitait des effets de la loi qu’il avait fait adopter avec une rare détermination vingt ans plus tôt. « Cette loi a atteint son objectif de libérer les Québécois, confiait-il à son biographe, Jean-Claude Picard. On ne pourra jamais revenir aux conditions qui existaient avant 1976. Il n’y aura plus jamais de retour en arrière. Les francophones ont pris goût à la liberté et ont appris à assumer le pouvoir politique et économique. » Et pourtant…

Il ne fait aucun doute que la Charte de la langue française a changé le visage du Québec et les Québécois eux-mêmes comme aucune autre loi ne l’a fait. Il y a le Québec d’avant la loi 101 et celui d’après. Si profonde qu’elle soit, cette transformation n’a toutefois pas réussi à effacer totalement deux siècles d’infériorisation et à donner aux Québécois suffisamment confiance en eux pour les décider à franchir la dernière étape.

Alors que le docteur Laurin la considérait comme une étape vers l’indépendance, Stéphane Dion a plutôt vu la loi 101 comme « une grande loi canadienne », dans la mesure où elle a suffisamment rassuré les Québécois sur l’avenir de leur langue et de leur culture pour que l’indépendance ne leur apparaisse plus comme une nécessité. Ce qui explique peut-être que le Parti libéral du Québec, qui s’était opposé férocement à son adoption, a fini par s’y résigner, tout en la défendant le moins possible.

Est-ce vraiment ce qui explique la désaffection pour la souveraineté ? En 1995, alors que la situation du français semblait encore aller en s’améliorant, 60 % des francophones ont appuyé le Oui. Vingt-deux ans plus tard, alors que les signes de recul se multiplient, ils sont moins de 45 % à la faire.


 

Même si l’anglais est en progression dans les milieux de travail, la loi 101 a puissamment contribué à la promotion économique des francophones et à leur ouvrir l’accès aux postes les plus lucratifs. Force est toutefois de constater que ces réussites individuelles, si remarquables soient-elles, n’ont pas généré l’audace et la fierté collectives qui sont une condition essentielle au succès du projet indépendantiste. Soucieuse de profiter en paix de son opulence, la nouvelle élite économique s’est plutôt empressée de rallier le camp fédéraliste.

Les mauvais souvenirs ont été refoulés. Il est troublant de constater qu’une majorité de francophones (53 %) est favorable à un assouplissement des dispositions qui régissent l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise, selon le sondage Léger dont Le Devoir publie aujourd’hui les résultats. On peut comprendre les parents francophones de souhaiter un meilleur apprentissage de l’anglais pour leurs enfants, mais il faut être inconscients pour ne pas voir le danger d’un tel retour au passé.

Sans l’obligation légale de fréquenter l’école française, les enfants d’immigrants s’inscriraient massivement à l’école anglaise et les résultats de 40 ans de loi 101 seraient rapidement effacés. Il ne faut pas se faire d’illusions : trop peu sûrs d’eux-mêmes et faciles à culpabiliser, les francophones ne projettent pas l’image d’une société et d’une culture suffisamment fortes pour que les nouveaux arrivants aient spontanément envie d’y adhérer.


 

En 1988, la pression populaire avait forcé Robert Bourassa à utiliser la clause dérogatoire pour maintenir la règle de l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, mais cette pression n’existe plus. À quand remonte la dernière manifestation de masse pour défendre le français ? Le premier ministre Couillard a décrété que celui-ci se portait bien au Québec et son gouvernement s’inquiète maintenant du sort des communautés anglophones. Ce qui n’empêche pas le PLQ de se maintenir en tête des sondages.

Comme pour justifier leur inaction, les chefs du Parti québécois ont répété les uns après les autres que l’indépendance serait la meilleure modification à la loi 101, mais la tenue d’un référendum a été renvoyé à un très hypothétique deuxième mandat et rien ne garantit qu’il ne serait pas encore reporté.

N’eût été la ténacité de Camille Laurin, René Lévesque n’aurait jamais osé aller au-delà d’un rafistolage de la loi 22. Pierre Curzi avait aussi forcé la main de Pauline Marois, qui s’était résignée à ce que l’extension des dispositions de la loi 101 au niveau collégial soit inscrite dans le programme du parti.

On ne voit cependant pas qui a la capacité ou même simplement le désir de convaincre Jean-François Lisée que la situation exige davantage que les mesures dont il estime le coût politique suffisamment négligeable. Quarante ans après son adoption, la Charte de la langue française ressemble à une symphonie inachevée, mais en voyant leur parti dégringoler dans les sondages, les délégués au congrès du mois prochain vont sans doute décider que cela aussi peut attendre.

16 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 26 août 2017 07 h 39

    Frande question: les québécois veulent-ils demeurer québécois, avec leur langue et culture?

    Pour ce, il faut être fier de notre peuple. Et c'est par l'enseignement de notre vraie histoire que l'on deviendra fier d'être québécois, ce peuple qui n'a jamais vraiment été vaincu par les britaniques au Québec, même si bien malmené. Nous sommes toujours là. C'est extraordinaire dans le contexte d'abandon de la France. Nous sommes un peuple original et très fort.

    Nous avons les outils pour devenir un vrai peuple dans un vrai état républicain malgré le Canada et la Cour suprême.

    Mais nous sommes trop tranquilles. La seule vraie façon d'être fier est de ne pas dépendre de l'autre (fédéral) et de s'assumer.

    L'indépendance pour un peuple est la chose la plus normale, essentielle. Laisser régler ses responsabilités et économie par un voisin méprisant ne donne pas de fierté.

    Le tissus social a changé au Québec comme ailleurs en Occident. Mais au Québec, il y a un problème spécifique. L'attraction de se conformer culturellement à la masse anglophone qui va à l'encontre de notre culture.

    À l'intérieur même du Québec, on accepte d'être traité comme une culture secondaire. Exemple: le bilinguisme utilisé dans les rapports entre simples citoyens.

    Je crois que l'avenir de notre peuple et culture se joue dans les dix ou quinze prochaines années. Ce sont les actions présentes qui vont déterminer notre existence en tant que peuple québécois de culture française.

    Je ne partage pas l'optimisme un peu débonnaire de notre éditorialiste.

    L"heure est grave. Un petit glissement et cela en sera fini de notre existence. Et ce petit glissement viendra peut-être d'une plus grande permissivité à considérer notre éducation en français comme insuffisante et secondaire.

    C'est une révolution linguistique qu'il nous faut et qui devra être complète. Et cesser d'accepter que les néo-québécois refusent de se sentir québécois au Québec, nous méprisent sans conséquence.

  • Clermont Domingue - Abonné 26 août 2017 08 h 20

    La politique d'abord, la langue ensuite...

    Votre brillant texte de ce matin me semble très juste.Nous baignons dans le confort et l'indifférence. La menace grandit.Inquiet, je crois qu'il faut se tourner vers un parti résolument nationaliste.

    • Marc Therrien - Abonné 26 août 2017 16 h 28

      Est-ce que c'est la majorité d'une population qui peut rallier un nouveau parti? Ou est-ce un nouveau parti qui peut rallier une population minoritaire insatisfaite?

      Quel que soit le parti, il a besoin d’une majorité pour achever son projet. Et c’est tout un défi pour une minorité de rallier à sa cause la majorité. Le discours victimaire ou accusateur ne me semble plus adéquat pour attirer les majoritaires.

      Marc Therrien

    • Clermont Domingue - Abonné 27 août 2017 08 h 28

      La loi 101 nous a sécurisé.Les immigrants ont fait nos bébés. Dans le confort, la majorité s'est installée.La fierté d'être bilingue est plus forte que la fierté d'être québécois.Michel Tremblay a décomplexé notre langage.L'internet a foutu en l'air l'écrit.Nous sommes des Américains parlant québécois.Pourquoi serions-nous insatiifaits?

      L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux...

      Je ne crois plus au sursaut qui nous fera durer.

  • Jean Lapointe - Abonné 26 août 2017 08 h 30

    Il faut voir la réalité

    Tout comme bien d'autres Michel David semble ne pas vouloir voir la réalité.

    Et la réalité c'est que c'est Ottawa qui a le contrôle de la situation.

    Et les choses ne vont pas s'améliorer tant que la lngue française ne sera considérée que comme un bien à protéger.

    Quand tous ces gens-là vont-ils réaliser qu'ils s'illusionnent en pensant que la langue française puisse vraiment être appréciée et souhaitée tant que le Québec restera dans la fédération canadienne?

    Comment se fait-il qu'il ne voient pas la réalité de la situation? Comment peuvent-ils être aussi aveugles?

    Pour que le français puisse aller de soi il faudrait qu'il soit la langue d'un pouvoir politique. Ce n'est donc qu'en faisant du Québec un pays indépendant politiquement et possédant donc tous les pouvoirs qui reviennent de nos jours à un pays reconnu par les Nations Unies que le français pourra aller de soi.

    Mais pourquoi ont-ils donc peur de s'affirmer? Que craignent-ils donc?

    Il faudrait arrêter de se comporter en minoritaires enfin.

    • Marc Therrien - Abonné 26 août 2017 17 h 00

      Il se peut que ces gens aient peur de la solitude et de l'isolement.
      Il se peut aussi qu'elles pensent qu'on peut mourir en français, mais que la vie peut continuer d'être belle même en anglais.

      Marc Therrien

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 août 2017 08 h 49

    Manque de fierté et d'audace collectives.

    Les Québecois sont donc un "petit peuple" a l'inverse de ce que pensait René Lésveque

    • Chantale Desjardins - Abonnée 28 août 2017 07 h 37

      Les Québecois sont un peuple fier si on le réveille, on le secoue avec des projets intéressants. Il ne faut pas se fier aux politiciens mais à des chefs de file qui secoueraient le peuple. Il attend un chef et un entourage pour atteindre notre indépendance. Les politiciens nous servent des "cassettes" qui endorment le peuple. Il fallait écouter le ministre Proulx à la télé hier soir "Le beau dimanche" nous servir cette cassette avec un sans gêne, la jambe en l'air et les paroles en l'air également.

  • Pierre Bernier - Abonné 26 août 2017 09 h 21

    Évidence !

    Il est évident qu’une loi à caractère linguistique prise par un État fédéré pour répondre aux avatars de l’histoire ne peut à elle seule résoudre tous les écueils qui menacent l’ambition de perpétuation d’une société moderne et complexe.

    Encore plus si les tribunaux peuvent la charcuter. Et ce, sur demande d’éléments d’une minorité historique nostalgique ou ceux d’une immigration naturellement déstabilisée, parce que déroutés de la trajectoire imaginée.