Où trace-t-on la ligne?

Pas de mauvaises surprises, finalement, de la part de la meute de loups descendus en grand nombre à Québec dimanche. Pas de violence, ni d’arbalètes, ni de discours enflammés, on a plutôt joué les agneaux vantant les mérites de l’ordre public. Non, la casse est venue de l’autre côté, de ces sombres trouble-fête appelés Black Bloc, voués à briser le mobilier et à narguer la police. Contrairement aux contre-manifestants qui ont l’amour tatoué sur le front, ces épouvantails masqués existent, on le jurerait, dans le seul but de se faire haïr.

On sait évidemment que l’affaire est un brin plus subtile : adeptes de l’anarchisme, les BB se voient comme les picosseurs des colonnes du temple, les fossoyeurs de l’ordre établi. Seulement, dans un contexte où deux camps s’affrontent, un qui prône l’inclusion et la réconciliation et l’autre, l’exclusion, l’intimidation et le culte du « héros guerrier », on est quand même loin des grandes liesses étudiantes de 2012, dans un contexte, bref, où la démocratie se dégrade et la raison se perd. On n’a qu’une envie, devant cette autre frange de justiciers autoproclamés, c’est de crier : mais à quel jeu imbécile (pour ne pas dire macho) jouez-vous ?

Rien n’est plus crétin ni plus macho, me direz-vous, que ces hurluberlus d’extrême droite ayant le swastika tatouée sur le ventre. Quiconque a vu le documentaire réalisé par Vice/HBO sur les événements à Charlottesville en sait quelque chose. « Je m’entraîne pour devenir plus violent », se vante l’antihéros du film, torse nu, Christopher Cantwell, qui plus tard, dans une vidéo enregistrée par lui-même sur YouTube, pleurnichera parce qu’il a peur de se faire arrêter. Plus pathétique que ça, tu crèves en prison. Seulement, et c’est là où je veux en venir, tout n’est pas noir ou blanc. Comme le démontrent le clip larmoyant de Cantwell et la présence de Black Bloc à Québec, les Méchants ne sont pas toujours si effrayants ni les Bons si admirables.

Dans un contexte d’affrontements idéologiques exacerbés, il est toujours tentant de tourner les coins rond, d’ignorer ce qui ne colle pas à l’image qu’on veut donner. On l’a vu lors des manifs étudiantes, où l’on a le plus souvent passé l’éponge sur les éruptions malencontreuses des BB ; on l’a vu au sein du PQ également, qui n’a jamais franchement avoué la discrimination fomentée par sa charte des valeurs. Aujourd’hui, à un moment où un président américain est lui-même à brouiller la ligne entre le moral et l’immoral, l’acceptable et l’inacceptable, il est plus important que jamais de ne pas se prêter à ce genre de raccourcis.

Prenez l’autre grande manif du week-end, celle de Boston, au nom de la liberté d’expression. Aux yeux du mouvement Unite the Right, il s’agissait de battre le fer pendant qu’il était chaud. Maintenant que Trump lui-même leur avait prêté une certaine légitimité, quoi de mieux pour des « patriotes » que de montrer leur amour de la liberté de parole inscrite dans la Constitution et chérie par tout « red-blooded American ». Le même petit jeu — nous, racistes ? — qu’a joué La Meute à Québec. On sait évidemment que cette liberté comprend pour ces nouveaux croisés celle de crier des slogans nazis et des insultes antisémites, mais, brouillant adroitement la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable encore un peu plus, les organisateurs ont choisi comme prétexte de leur défilé le congédiement d’un employé de Google. Censure et rectitude politique inexcusables, clament-ils.

James Damore s’est fait montrer la porte après avoir écrit que la biologie expliquait l’absence de femmes au cénacle de la haute technologie, peut-être plus encore que la discrimination. Personnellement, j’aurais tendance à accuser la discrimination davantage, mais le fait demeure et, dans cette ambiance survoltée, il n’est pas facile de le reconnaître : Damore a raison. Les femmes sont souvent plus intéressées aux gens qu’aux choses, moins compétitives et probablement plus facilement stressées. Les études scientifiques sont d’ailleurs là pour le prouver. Dans cette course vers l’égalité hommes-femmes devenue l’ultime badge d’honneur de tout politicien et entrepreneur qui se respecte, on a tendance à ignorer, ici aussi, ce qui ne fait pas notre affaire : tout n’est pas « égalisable ». Hommes et femmes ne seront jamais parfaitement interchangeables. Prétendre le contraire aide à promouvoir l’image bon teint de Google, mais très peu, finalement, les femmes elles-mêmes.

Bref, ce n’est pas parce que James Damore est devenu le héros de ceux qu’on abhorre qu’il ne faudrait pas le défendre ni parce que le Black Bloc se croit progressiste qu’il ne faudrait pas le dénoncer.

28 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 23 août 2017 00 h 44

    La Charte des valeurs

    Je ne vois pas en quoi la Charte des valeurs était discriminatoire comme l'affirme Francine Pelletier.

    • Gilbert Turp - Abonné 23 août 2017 08 h 02

      Elle ne l'était pas, elle s'appliquait universellement et également à tous. Si les opposants à cette charte ne s'étaient pas comportés comme des matamores, elle aurait pu être adoptée avec quelques atténuations de quelques aspects inutilement fâcheux et on se serait évité bien des dérapages par la suite.
      Peut-être même quelques drames à Québec.
      Mais bon, il est trop tard maintenant et les excités ont tout l'espace qu'ils veulent pour s'exciter.

    • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 23 août 2017 08 h 34

      La journaliste en fait une obsession, comme tant d'autres qui ne voient pas la nécessité de légiférer pour affirmer la laïcité de l'État québécois. Pourtant, dans la Déclaration des valeurs destinée aux immigrants, sur le site du ministère de l'Immigration, Diversité et Inclusion, on affirme clairement la laïcité de l'État :

      «L’État québécois et ses institutions sont laïques. Leurs décisions et leurs actions sont indépendantes des pouvoirs religieux.»

      La laïcité inclut la neutralité religieuse qui elle, se traduit dans l'attitude et l'absence de signes religieux des représentants de l'État. Cela n'est aucunement discriminatoire mais simplement cohérent avec les principes de la laïcité, c'est ce principe qui était inclus à la Charte des valeurs.

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 août 2017 10 h 25

      Je suis tout à fait d'accord avec vous que la Charte n'a rien de discriminatoire et a été diabolisée par la gauche bien pensante, sans vraiment un raisonnement valable.
      La gauche se trompe en banalisant le mal de l'intégrisme religieux. Pendant qu'elle dénonce les dérapages de la droite fasciste avec raison, elle passe sous silence les actes barbares des islamistes dernièrement à Barcelone et ailleurs dans le monde. C'est de l'hypocrisie pure et simple. Deux poids, deux mesures!

    • Christiane Gervais - Abonnée 23 août 2017 10 h 50

      Et je ne vois pas en quoi environ 400 loups de La Meute est un grand nombre descendu ou monté à Québec.

      On les appelle l'extrême-droite dans les médias et chez nos bien-pensants, encore faudrait-il en donner la définition quand elle illustre la droite au Québec et, à la limite, si c'est ça l'extrême-droite, 400 personnes au Québec ça vous fait vraiment peur Mme Pelletier?

      Et tiens, pas un mot sur M. Singh qui, a lui seul, fait pas mal plus peur que La Meute...

    • Benoit Toupin - Abonné 23 août 2017 12 h 04

      Pourquoi tracer la ligne entre deux courants marginaux qui, pour la presque totalité des québécois, ne représentent qu’une source d’agacement et de gêne? Pourquoi les associer à la gauche ou à la droite? Que de temps perdu, ils ne sont ni l’un ni l’autre mais simplement le fruit d’idéologies simplistes et sans espoir réel.

      J’ose poser quelques hypothèses… 1) Que le multiculturalisme à la canadienne induit chez une grande part de la population un sentiment d’insécurité culturelle et linguistique. 2) L’inaction des gouvernements à définir les contours de notre vivre ensemble crée l’impatience et le sentiment d’une destinée hors contrôle. 3) La combinaison de ces deux facteurs, insécurité et impatience suscite chez les extrêmes à gauche comme à droite, des positions de repli idéologique exacerbées par des gouvernements qui catégorisent les points de vue plutôt que d’en analyser les causes.

      Avons-nous à choisir entre la société créative, originale et ouverte que la majorité souhaite et le sentiment d’une sécurité culturelle et linguistique? Je pense que non. Lambivalence persistera tant et aussi longtemps que les dirigeants n'écouteront pas ce cri tout à fait légitime du bon peuple. Voilà peut-être une piste pour retourner les extrêmes à ce qu’ils sont, la marginalité discrète. Voilà une occasion de grande politique pour peu que l'audace et la créativité soit au rendez-vous.

      Pour ma part le chemin de la souveraineté devient à l'évidence une occasion de redenir créatif et de sortir du dilemne pourissant...

    • Johanne St-Amour - Abonnée 23 août 2017 18 h 28

      Effectivement Mme Roy,

      Mme Pelletier ne voit pas l'importance de légiférer et de mettre des balises relativement à la laïcité. Et sa vision fait partie d'une mouvance de «féminisme adapté» comme le nomme si bien Christine Le Doaré, juriste et féministe française.

      Dans un article qu'elle a publié dernièrement elle dit: «Certaines formes de « féminisme » (essentialiste, victimaire…) n’ont en réalité pas grand-chose de politique, au sens où elles ne visent pas à renverser le système patriarcal mais à s’en accommoder, à l’adapter au mieux, parfois dans l’intérêt des femmes, mais toujours à court terme, et en le pérennisant.»

    • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 24 août 2017 07 h 49

      Madame Pelletier devrait se concentrer de commenter les actualités internationales. C'est quand elle nous fait part de ses analyses sur le Québec que la brume se lève.

  • Jean Lapointe - Abonné 23 août 2017 07 h 18

    Elle juge et condamne et ne fait pas l'effort d'essayer de comprendre.

    «On n’a qu’une envie, devant cette autre frange de justiciers autoproclamés, c’est de crier : mais à quel jeu imbécile (pour ne pas dire macho) jouez-vous ?» (Francine Pelletier)

    Comme toujours madame Pelletier juge et condamne sans faire aucun effort pour essayer de connaître, comprendre et expliquer.

    Posée sur son piédestal elle est tellement sûre d' avoir raison que pour elle il n'est pas nécessaire d'essayer d'en savoir plus pour mieux comprendre en vue mieux savoir ce qui pourrait être fait pour calmer la situation.

    Elle n'apporte donc rien de positif. Bien au contraire. Elle met bien des gens en colère avec ses jugements sans appel à l'emporte-pièce. Et elle jette de l'huile sur le feu en incitant à combattre les gros méchants.

    • Bernard Terreault - Abonné 23 août 2017 08 h 22

      Et Monsieur Lapointe ne fait qu'accuser et insulter Madame Pelletier sans apporter d'arguments.

    • Louise Melançon - Abonnée 23 août 2017 09 h 30

      Tout à fait d'accord avec vous... Pour qui écrit-elle donc?.... pour les "red-blood American"?... Depuis quand ce qui se passe aux U.S.A. est la "norme" pour comprendre ce qui se passe chez-nous?... De ce temps-ci, j'en ai "soupé" de toujours entendre et lire au sujet de Trump et les U.S.A. au lieu de compter sur de bonnes analyses et réflexions sur notre propre réalité?...

    • Bernard Terreault - Abonné 23 août 2017 12 h 43

      Comme Madame Mélançon je suis tanné de n'entendre parler que de Trump et des USA.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 23 août 2017 07 h 35

    L'art machiavélique de mêler les cartes...

    La ligne se trouve dans un discours objectif qui reflète la vérité, la vraie, pas celle inspirée par des idéologies qui ne font que transportées et répétées des erreurs à satiété, idéologies qui déclassent tout débat pour mieux justifier le combat, idéologies qui transforment tout discours oral ou écrit en paroles de propagande... Tracer la ligne commence par reconnaître les faits tels qu'ils sont, de façon honnête, sans leurs coller quelques étiquettes politiques qui soit...Ainsi, dire qu'il n'y a pas de migration illégale mais irrégulière alors que la migration, dans les faits, est illégale parce qu'elle va à l'encontre de la législation actuelle; Faire croire que le Canada est un pays accueillant alors qu'en fait il fait régulièrement de la «re-migration» lui-même et retourne des sans-papiers dans leur pays d'origine; Faire croire que tous ont le droit de manifester et que le droit de parole existe, alors qu'en fait certains politiciens et certains médias s'entêtent à qualifier certains opposants de xénophobes et de racistes pour mieux détourner les regards sur leur propre incompétence à bien administrer l'État; Faire une commission sur le racisme systémique qui va enflammer et polariser tout débat honnête au lieu de légaliser des recommandations déjà débattues, socialement acceptées et légitimés, proposées par une autre commisiion , celle de Bouchard/Taylor; Dire que notre société est un État de droit, alors que dans les faits la corruption et la collusion continuent de sévir et les bandits non poursuivis par la justice pour leurs méfaits; Dire que certains groupes revendicateurs comme la Meute sont de dangereux extrémistes, alors que l'on tolère aisément des groupes de casseurs masqués que les forces policières connaissent mais ne veulent pas appréhender; Voilà ce que j'appelle avoir l'art machiavélique de mêler les cartes pour en fin de compte rendre toutes opérations de traçage de ligne inefficaces et inopérantes pour mieux faire passer sa propre ligne...

  • Anne-Marie Bilodeau - Abonné 23 août 2017 08 h 23

    Situation américaine vs situation québécoise

    Après avoir visionné sur Vice le vidéo des suprémacistes blancs et lu leurs revendications, il est plus qu'hardeux de comparer avec la Meute.

    Les suprémacistes américains sont effectivement racistes et comparables aux nazis. Ils sont contre toute immigration. Ils sont également misogynes.

    Sans la défendre, la Meute en a contre l'immigration qu'elle qualifie d'illégale, en réalité irrégulière. Elle n'est pas contre toute immigration.

    Quoiqu,il en soit, les deux camps sont effectivement des "boys club".

  • David Cormier - Abonné 23 août 2017 08 h 48

    Les recettes de Mme Pelletier

    Prendre des ingrédients disparates : extrême droite, swastika, Charlottesville, PQ, charte des valeurs, Trump, La Meute, nazi, antisémite, etc.

    Lancer le tout dans la même marmite. Assaisonner d'amalgames. Brasser vigoureusement.

    • Michel Gélinas - Abonné 23 août 2017 19 h 47

      C'est ça sa manière parce que ce qui se conçoit bien , s'énonce clairement alors que les idées de F. Pelletier sont approximatives et sortent sans démonstration cohérente.
      Et toujours dans ses chroniques une touche de femmes victimes et de misandrie.

    • Jacques Lamarche - Abonné 24 août 2017 09 h 11

      Mme Pelletier cultive l'art de la polémique! Elle mène sans répit un combat sur tout sujet qui sert les intérêts du Canada! Elle ne voit que les évènements qu'en noir et blanc, les gens faisant partie ou des bons ou des méchants! D'où cette propension pour les amalgames qui défient le bon sens!!!

      Là où Francine Pelletier voudrait tracer une ligne s'est creusé depuis longtemps un fossé!!!