Fanatisme

Cette fois, c’est en Catalogne qu’a frappé le mal. Barcelone, à la fois métropole cosmopolite et siège d’une contestation nationaliste moderne, est touchée en son coeur comme naguère Paris, Bruxelles, Londres, Berlin.

Barcelone, ville-monde envahie par un nombre croissant de voyageurs-voyeurs venus de partout (au point de susciter un fort ressac et une réflexion salutaire sur les méfaits du tourisme de masse), constituait une cible de choix : témoin la diversité dans les nationalités des victimes de l’attentat de jeudi (qui venaient d’une trentaine de pays).

Las Ramblas, ce lieu mythique, au XXe siècle, de liberté intellectuelle, de résistance à l’obscurantisme et à la dictature de Madrid, devenu aujourd’hui un rendez-vous touristique branché et hyper-encombré, étaient toutes désignées comme nouvelle cible des ténèbres d’aujourd’hui.


 

Une fois de plus, comme à Paris, comme à Bruxelles ou à Londres, le corps du délit est ce terrorisme désormais emblématique du XXIe siècle, qui ne se laisse jamais oublier — l’islam extrême et violent, et ceux qui s’en réclament — aussi emblématique, aussi ancré dans notre temps que le communisme et le nazisme ont été emblématiques du XXe.

Cette fois, au-delà des hommes de main tués ou capturés à Barcelone ou à Cambrils, les yeux se tournent vers une « filière ibérique » peu à peu oubliée après le carnage de Madrid en mars 2004 (presque 200 morts attribués à al-Qaïda), mais pourtant toujours très présente, avec des liens, des bailleurs de fonds, des inspirateurs au Maghreb, au Mali, au Burkina Faso…

La police recherche toujours un certain Younès Abou Yaakoub, qui selon elle préparait des attentats (à l’explosif) de plus grande envergure encore. Il est aussi question d’un Abdelbaki es-Satty, religieux salafiste connu en Catalogne, qui dirigeait une mosquée à Ripoll (au nord de la région autonome) et aurait eu, lui, des contacts en Belgique. Ce serait le cerveau des attentats.

La localité de Ripoll, au nord de la Catalogne, semble centrale dans le complot. Sur la douzaine de suspects tués, arrêtés ou en fuite, une majorité habitaient cette municipalité (en passant : un bastion indépendantiste catalan) de 11 000 habitants, où vivent, apparemment en harmonie avec les locaux (dont ils font partie), 500 personnes d’origine marocaine… dont plusieurs immigrants de la deuxième génération, ayant du travail, parlant catalan et espagnol.

Encore une fois, diversité des cibles (après Paris, Londres, Berlin… Barcelone) ; diversité des acteurs du crime — plusieurs des terroristes tués à Cambrils, qui préparaient une attaque au couteau, passaient pour des individus sans histoire, plutôt bien intégrés —… mais unicité répétitive du schéma, de la matrice générale : l’imam tenant d’un islam strict (es-Satty), la mosquée (à Ripoll), un réseau, un discours, et pour couronner le tout : une revendication par le groupe État islamique.


 

Derrière les explications variables (la psychologie des jeunes terroristes, leurs difficultés personnelles, leur déracinement), derrière l’analyse sociologique ou économique (l’aliénation des banlieues, les inégalités, le racisme), la matrice de l’extrémisme religieux ou politique paraît omniprésente, d’un attentat à l’autre. Encore et toujours.

Les terroristes qui disent agir au nom du groupe État islamique ou d’al-Qaïda — sans pour autant être, dans la plupart des cas, téléguidés — ne sont pas toujours, il s’en faut de beaucoup, des marginaux sans travail accablés par la discrimination dans les villes européennes. Lorsqu’on lit leurs biographies reconstituées après le fait, on découvre qu’un bon nombre sont nés là-bas et y ont reçu leur éducation, qu’ils s’étaient intégrés dans les sociétés où leurs parents (ou grands-parents) avaient choisi de vivre.

Leur malaise, leur frustration, leur détresse (réels ou supposés) ne peuvent être pires que ceux des millions d’hommes et de femmes (immigrés ou non, boat-people ou non, musulmans ou non) qui vivent encore dans la pauvreté mais qui ne planifient pas pour autant des attentats au couteau, à la bombe ou au camion-bélier.

L’explication se trouve peut-être simplement dans la force immémoriale du fanatisme, mélange mortel d’aveuglement idéologique, de nihilisme et de dépravation morale qui a inspiré quantité de réflexions, d’analyses et de chefs-d’oeuvre littéraires, de Dostoïevski à Camus.

Il est vrai qu’aucune religion ou idéologie extrémiste n’a été historiquement épargnée par cette maladie qui pousse certaines personnes à tuer leurs semblables pour leur imposer leurs coutumes, croyances ou convictions. Mais aujourd’hui, il en reste une qui n’a manifestement pas fini de lutter avec ses démons intérieurs.

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 août 2017 05 h 00

    Deux poids, deux mesures!

    Le silence de la gauche régressive et des bien pensants est assourdissant. On dénonce la Meute, et avec raison, mais pas un mot sur les massacres de Barcelone, survenus avant hier. On dénonce la haine qui provient de l'extrême droite et des suprémacistes, mais pas un mot sur la haine et les dérives du fanatisme islamiste! Deux poids, deux mesures!

  • Michel Lebel - Abonné 21 août 2017 06 h 32

    Le mal


    Le mal est: sous différentes formes et partout. Il n'est pas l'apanage de l'islam. L'Occident connaît sa part de mal. On n'a qu'à s'ouvrir les yeux et les oreilles! Bref, le mal est depuis toujours et pas seulement chez l'autre. Il sera toujours à combattre.


    Michel Lebel

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 août 2017 14 h 58

      Votre réponse, Monsieur Lebel, est le même que Trump a exprimé à propos des dérapages des suprémacistes de Charlottesville, après que l'un de leurs manifestants a foncé avec sa voiture sur la foule rassemblée, il avait dit: «le mal était des deux côtés.» On ne peut pas balayé la barbarie des islamistes sous le tapis, au nom la rectitude politique. Il n'y a pas d'excuse pour la brutalité, que ça provienne de la gauche, la droite ou du fanatisme islamiste.

    • Michel Lebel - Abonné 21 août 2017 17 h 10

      @Nadia Alexan


      Me comparer à Trump, j'aurai tout lu! Mon court propos était de nature philosophique, très proche de celui qu'aurait sans doute tenu un Albert Camus. Qui a réfléchi à l'Histoire des Hommes et à la nature humaine, je dirais même qui s'est soi-même regardé intérieurement, sait que le mal existe; il existe, selon moi, en toute personne.

      Je sais aussi qu'il y a des dégrés dans le mal, que ce soit, par tristes exemples, l'Holocauste ou la barbarie islamiste, qui atteignent des sommets. Ce qui n'excuse pas du tout le mal moins grave que l'on peut commettre. Enfin un chrétien sait que tout Homme est un pécheur.

      Michel Lebel

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 août 2017 19 h 45

      M. Lebel,

      Je vous reconnais bien là. Si vous êtes honnête, prière de relire le dernier paragraphe de la chronique de M. Brousseau.

    • Marc Therrien - Abonné 21 août 2017 20 h 52

      @ M. Lebel,

      Je vous lis depuis plus d’un an et effectivement, je ne peux comprendre qu’on vous associe à Trump. Vous êtes un homme raisonnable et en ce sens, par vos propos vous faites souvent appel à la raison pour tempérer les ardeurs.

      Ici, vous n’excusez rien, vous quittez la surface pour descendre un peu dans les profondeurs. Vouloir comprendre n’est pas pour excuser, mais plutôt, idéalement pour prévenir. Pour ma part, j’ai bien saisi votre intention que je reformule à ma manière : le mal est dans le fanatisme aveugle qui ne cherche à voir le mal qu’à l’extérieur de soi. « Le mal, comme le bien, doit instruire le sage »- Jacques Delille.

      Marc Therrien

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2017 07 h 58

    Mais qui parle des ravages du fanatisme islamique en Afrique?

    En Afrique s'y trouve notamment Boko Haram et Al Qaeda, et d'autres groupes fanatiques, qui font des ravages;tueries, enlèvements, destructions d'églises chrétiennes.

    Mais qui s'intéresse à l'Afrique? Nos médias ne couvrent à peu près pas le fanatisme islamique en Afrique.

    • Pierre Robineault - Abonné 21 août 2017 12 h 03

      Vous avez raison!
      Pour cela il faut visiter sur internet le site de ARTE Tv, ses Arte Reportages entr'autres, mais à toutes les fins de jours d'ici, leur Arte Journal.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 août 2017 14 h 24

      Les ravages du fanatisme islamique ne se passent pas seulement en Afrique. Il n'y a pas un jour qui passe sans que l'on entende parler d'une nouvelle massacre survenu quelque part dans le monde. Même ici chez nous, les islamistes proclament leur haine envers les infidèles et les mécréants, haut et fort, sur toutes les tribunes, sans que la gauche bien- pensante offre un mot de critique à leur égard. C'est seulement la droite qui est méchante, raciste et xénophobe, mais jamais les islamistes ne sont montrés du doigt.

    • Fréchette Gilles - Abonné 21 août 2017 14 h 41

      Permettez-moi de vous suggérer le Journal Afrique précédé du Journal Monde sur TV5, tous les soirs à 23 heures. C'est tard, mais on peut toujours enregistrer.
      Entendu ce midi, à la radio de Radio-Canada, Michel C. Auger remercier la personne qui l'a remplacé, tâche très dificile l'été, car il y a, selon ses dires, peu de nouvelles l'été. Voyez-vous partout dans le monde, en Asie, en Afrique, en Amérique du sud, en Europe et chez Trump, tout le monde fait la sieste.

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 21 août 2017 09 h 03

    Désespoir et vengeance

    La toute puissance militaire et technologique des pays présentement maitres du monde sur ceux qu'ils ont agressés, occupés, envahis ou exploités font peut-être que les seuls moyens de s'en défendre ou de riposter sont ces actes qui atteignent d'abord les populations civiles «innocentes» de ces pays dits «développés».

  • Michèle Lévesque - Abonnée 21 août 2017 10 h 45

    Une autre étape

    Je viens tout juste de réactiver mon abonnement au Devoir et je commence par ce texte de fond (magistral) de F. Brousseau.

    A)
    Petite éclaircie parmi les ombres, j'ai relevé une expression, positive ou du moins neutre, qui tranche avec les campagnes de peur et de haine qui agressent sans vergogne l'idée même de nationalisme. Avec ce segment - "Barcelone, à la fois métropole cosmopolite et siège d’une contestation nationaliste moderne, est touchée en son coeur" - se crée la distance requise avec les nationalismes odieux du XXe siècle. L'expression "moderne cosmopolite", à la lumière du reste du texte, réoriente la perception. Car si Couillard se trompe en disant que la perception est tout, elle reste déterminante dans la réception. La démonisation gratuite participe aussi du fanatisme et celui du nouvel ordre du monde n'est pas à l'abri des dérives idéologiques.

    B)
    Ce texte perce le mur érigé par la langue de bois et sa conclusion met un frein aux procès épuisants et stériles qui sacrifient les boucs émissaires d'usage - lesquels, est-il nécessaire de le souligner ?, varient selon les pouvoirs discursifs en place -, mais sans pour autant tomber des des généralisations sentimentales insignifiantes.

    La réflexion prend une tournure philosophique avec le segment sur l'explication possible en termes (je cite) de "force immémoriale du fanatisme, mélange mortel d’aveuglement idéologique, de nihilisme et de dépravation morale qui a inspiré quantité de réflexions" dans l'histoire. Le fanatisme participe de forces qui débordent les contingences historiques sans pourtant s'en abstraire - bien au contraire, il en abuse, au minimum, et souvent il les engendre et les façonne. La réflexion doit se faire aux deux niveaux des faits et de leur relative abstraction pour éviter la noyade dans l'absurde et faire ainsi le jeu de ces forces de mort.

    Un texte libre qui annonce une étape dans la conscientisation et de l'agir personnels et collectifs.