Sécheresse salariale

Banque centrale européenne, Réserve fédérale américaine… La préoccupation est la même des deux côtés de l’Atlantique. La faible croissance des salaires est devenue problématique.

Les banques centrales peuvent bien hausser leur taux directeur de manière préventive et souhaiter s’engager rapidement dans la normalisation de leur bilan, l’inflation n’est toujours pas au rendez-vous. Un important ingrédient manque : la faiblesse des salaires ne permet pas d’engendrer une spirale inflationniste.

L’inflation sous-jacente dans la zone euro n’est que de 1,2 % en juillet, soit loin de la cible « légèrement inférieure à 2 % » de la BCE. En commentant cette donnée, les analystes rappelaient qu’« il n’y a toujours que peu de marge de manoeuvre sur le marché du travail et pas de preuve tangible que la hausse des salaires s’accélère ».

Aux États-Unis, la création d’emplois est demeurée forte en juillet, mais les salaires ont peu augmenté, selon les chiffres du département du Travail. Le salaire horaire moyen affichait une hausse de 2,5 % sur 12 mois, guère au-dessus de l’inflation de 1,9 % sur un an, selon l’indice des prix à la consommation. Une fois l’impôt enlevé, à peine parvient-on à protéger le pouvoir d’achat.

Taux de participation historiquement bas, salaires stagnants et précarité des emplois définissent encore un marché du travail américain abritant son lot de temps partiel et de contrats de courte durée.

Lors du dernier cycle où le taux de chômage avait atteint le même niveau, la hausse des salaires était de 3,5 %, indiquait en juin l’économiste Jimmy Jean, du Mouvement Desjardins. Au Royaume-Uni, au Japon, en Allemagne, la situation est similaire et devient structurelle, sous l’effet combiné d’une inflation anémique, du déplacement de la production vers les pays à faibles coûts de main-d’oeuvre et d’une croissance atone de la productivité du travail, a-t-on écrit.

Au Canada, le revenu après impôts et inflation des ménages est en plus forte hausse, mais ce gain résulte davantage des allégements fiscaux consentis, tels que la bonification de la prestation universelle pour la garde d’enfants, les baisses d’impôt au niveau fédéral et l’élimination de la contribution santé au niveau québécois.

Sur une plus longue période, soit depuis 1978, la croissance du salaire annuel d’un travailleur américain type a été de 11 %, a calculé l’Economic Policy Institute (EPI). Dans une étude datant de 2014, le Pew Research Center démontrait pour sa part que le salaire horaire moyen dans le secteur privé aux États-Unis a fait du surplace entre 1964 et 2014 lorsque mesuré en dollars constants de 2014, le salaire horaire moyen de 2,50 $US d’alors équivalant à celui de 20,67 $US de 2014.

Cette rémunération étant généralement arrimée au salaire minimum, Statistique Canada avait également déboulonné plusieurs mythes avec son étude « Les hauts et les bas du salaire minimum ». Cette analyse couvre la période de 1975 à 2013, mais sa conclusion demeure toujours pertinente aujourd’hui. Sur une base réelle, en dollars constants de 2013, le salaire minimum se situait au même niveau qu’en 1975. Ici aussi, tout au plus les hausses décrétées au fil des 40 dernières années ont-elles permis de protéger le pouvoir d’achat tel que mesuré par l’indice des prix à la consommation.

Au haut de l’échelle

On le devine, la situation est de toute autre nature lorsqu’on lie le salaire moyen à la situation prévalant à l’autre extrémité du spectre. Au sommet de l’échelle, la rémunération des chefs de direction a explosé de 807 % ou de 937 % entre 1978 et 2016 (selon que l’on retienne les options d’achat d’action allouées ou exercées), selon le rapport de l’EPI daté du 20 juillet dernier. Le centre de recherche américain, identifié à la gauche, a parlé d’une croissance 70 % plus rapide que celle de l’indice boursier S&P 500, et l’a comparée à la maigre hausse de 11 % du travailleur type sur l’intervalle.

En matière d’écart, la rémunération moyenne du chef de direction des grandes firmes multipliait par 5,3 celui des employés les mieux rémunérés, campant dans le « top 0,1 % ». L’écart se veut beaucoup plus abyssal par rapport au travailleur type, le ratio atteignait 271 fois en 2016. En baisse depuis l’écart de 299 mesuré en 2014 et de 286 en 2015, mais toujours plus haut dans la stratosphère par rapport au ratio de 20 pour 1 de 1965, de 59 pour 1 de 1989.

Mais tout cela n’est que du réchauffé qu’on aime bien servir dans un creux estival.

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