Le roman de Cordélia

J’ai lu quelque part que Cordélia, le film de Jean Beaudin, a été adapté du roman La lampe dans la fenêtre de Pauline Cadieux. Vérification faite, Cordélia ou La lampe dans la fenêtre, titre sous lequel cet ouvrage qualifié de « best-seller » en son temps (1976) fut réédité, n’est certainement pas un roman, à moins de vouloir étirer encore plus l’élastique définition d’un genre qui l’est déjà au maximum. À première vue, le ton et la forme du livre paraissent relever davantage de l’essai documentaire et de l’enquête historique.

Mais si l’immense reportage de Mailer intitulé Le chant du bourreau, paru la même année, méritait d’accéder à la dignité du roman, pourquoi le livre de Cadieux, ce Making a Murderer bien québécois, même dénué des aguichantes parures fictionnelles du nouveau journalisme, n’aurait-il pas droit à la sanction commerciale que les machines éditoriales déguisent sous ce beau mot de roman ?

Le film prétend quant à lui raconter l’histoire « véridique » de Cordélia. Et si la confusion entre fiction, réalité et vérité était un beau problème qui ne datait pas d’hier ?

Photo: Source ONF Louise Portal incarnait Cordélia Viau dans le film de Jean Beaudin, sorti en 1979.

Je n’avais ni lu le roman ni vu le film, mais Sainte-Scolastique, où furent pendus Cordélia et son amant présumé, je connaissais. Le croisement de la rue Principale et de la montée de Saint-Colomban, à Saint-Canut, où s’élevait jadis la maison dans laquelle cette jeune femme mariée recevait discrètement (mais pas assez) les « beaux dandys » qui n’allaient pas tarder à passer pour ses « cavaliers » aux yeux des commères du village, ce croisement routier, aujourd’hui avalé par la grande banlieue, est situé à deux pas de la petite épicerie–station-service où, à l’époque de la réédition du livre et de la sortie du film, je me rendais acheter de la bière et des trucs pas trop compliqués à bouffer pour notre bande de copains dont un des sports préférés était d’abattre des arbres morts et de scier, fendre et corder des bûches toute la journée.

L’intranquille vérité

Je reconnais nourrir une sympathie instinctive à l’endroit des Pauline Cadieux de ce monde, de ces femmes et de ces hommes qui, un jour, convaincus de connaître l’intranquille vérité, ou de pouvoir la découvrir, sont partis en guerre contre les moulins à vent de l’appareil judiciaire (ou policier, militaire, politique…) et de l’opinion publique. Pauline Cadieux fut cette femme-là pour l’honneur malmené de Cordélia Viau.

Les cours de justice, elle connaissait bien. Elle avait été secrétaire de juge, sténographe judiciaire, députée protonotaire et greffière, mais jamais avocate, faute d’avoir fait son droit, et les femmes n’avaient pas le droit de le faire. Quant à écrire, si rien ne l’interdisait en principe, la légitimité du genre féminin posait un problème à la profession. Devenue veuve dans l’après-guerre, avec trois jeunes enfants à charge, elle se met pourtant à l’écriture… Un jury refuse un premier manuscrit à cause du sujet traité : la prostitution. La respectabilité d’une femme publiée doit être irréprochable. Elle pratiquera donc le journalisme, et il s’écoulera près de 30 ans avant le prochain manuscrit risqué à la poste. La lampe dans la fenêtre va à la fois concrétiser une tardive vocation littéraire et lancer les Éditions Libre Expression. Il y a donc ces trente années de vocation littéraire disparues dans les engrenages de la société patriarcale. Puis, en 1976, soudain : ç’t’a ton tour, Pauline Cadieux…

Et voici la thèse de l’auteure : Cordélia Poirier, née Viau, femme libre (pour l’époque) et cultivée, souffrant d’une maladie de la peau et aimant s’amuser, voire flirter, fut désignée comme criminelle par l’étouffante morale paroissiale de la fin du XIXe siècle. En me familiarisant avec la preuve amassée par Cadieux au fil des ans, je repensais à l’éclairant texte que consacre Barthes, dans ses Mythologies, à un autre célèbre cas de déni de justice, l’affaire Dominici :

« Tout le procès Dominici s’est joué sur une certaine idée de la psychologie, qui se trouve être comme par hasard celle de la Littérature bien-pensante. Les preuves matérielles étant incertaines ou contradictoires, on a eu recours aux preuves mentales ; et où les prendre sinon dans la mentalité même des accusateurs ? On a donc reconstitué […] sans l’ombre d’un doute les mobiles et l’enchaînement des actes ; on a fait comme ces archéologues qui vont ramasser de vieilles pierres aux quatre coins du champ de fouille, et avec leur ciment tout moderne mettent debout un délicat reposoir de Sésostris… »

Journalisme d’enquête

C’est l’idée même d’une preuve dite circonstancielle, apparemment établie, dans le cas de Cordélia, à l’encontre de plusieurs des faits constatés, qui est l’enjeu du livre de Cadieux. Et la « Littérature bien-pensante », dans le Québec du tournant du XIXe siècle, c’était un peu beaucoup les gazettes. On est sidéré devant ce jeune reporter de Montréal qui accède à une scène de crime ouverte à tout venant pour y conduire ses propres recherches et mettre la main sur les indices incriminants qui feront la une du lendemain. La notion de journalisme d’enquête prend un tout autre sens quand une série d’articles peut expédier le suspect à l’échafaud.

En même temps, ce n’était sans doute pas une très bonne idée, de la part de Cordélia, de prendre deux assurances sur la vie de son mari et de tenir à s’assurer en personne, auprès du vendeur, que la prime serait payée même en cas de mort accidentelle ou violente. A-t-elle pu jouer un rôle dans l’assassinat, sans mettre elle-même la main à la boucherie ? Bien malin qui saurait l’exclure complètement.

Pauline Cadieux ne se fait pas faute de nous désigner un autre suspect, « jeune homme dans la trentaine, marié, extrêmement brillant, mais coureur de jupons, de moeurs assez légères, et aimant à l’excès la dive bouteille ». Il aurait été vu, dans les jours qui ont suivi le meurtre, « portant blessures et horions au visage et aux mains ». Et voici Cadieux accréditant à son tour des cancans et condamnant sur la foi de simples ouï-dire. Car pour réhabiliter Cordélia, comme pour l’envoyer à la potence, il faut tout un roman.

Cordélia, ou la lampe dans la fenêtre

Pauline Cadieux, Libre Expression, Montréal, 1979, 233 pages

1 commentaire
  • Ginette Couture - Abonnée 29 juillet 2017 06 h 57

    Le roman de Cordélia

    J'ai connu Pauline Cadieux à l'époque, où vivant à Saint-Ulric près de Matane, nous nous croisions dans les salons du livre. Cette femme était déterminée à dénoncer les injustices faites aux femmes et Cordélia en était un bel exemple. Elle a aussi écrit sur l'affaire Coffin, il me semble. En tant que greffière à la cours, elle avait un accès privilégié aux documents. Lors de son décès, malheureusement, ses archives furent détruites par son fils. Comme quoi, même en son milieu, on refusait son travail. Merci à Louis Hamelin de « ressuciter » ce patrimoine littéraire. Gérald tremblay, écrivain, Saint-Léandre.