Devoir de mémoire

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) doit réussir. Mais depuis plusieurs semaines, les commissaires encaissent les épreuves : départs multiples, retrait du soutien de familles et de groupes communautaires autochtones, craintes que les attentes soient amèrement déçues. Deux des quatre commissaires toujours en poste ont tenu à répondre aux questions des chefs autochtones mercredi dernier à la 38e assemblée générale de l’Association des Premières Nations à Regina. « L’ENFFADA est un échec et déshonore ma soeur », tonna Gerri Pangman, dont la soeur Jennifer McPherson fut assassinée en avril 2013. Les chefs sont allés jusqu’à voter une motion pour demander la démission des commissaires. Quelles suites donner à une commission si revendiquée, attendue, et maintenant si critiquée ?

Un mandat exigeant dans un temps très court

Le mandat de deux ans, à la fois complexe et très large, soit celui « d’examiner les causes systémiques de toutes formes de violence à l’égard des femmes autochtones » est un immense défi. Typiquement, les commissions d’enquête au Canada ont des mandats plus étroits, portent sur des questions plus ponctuelles avec un nombre limité d’acteurs et sur un territoire réduit. Dans ce cas-ci, c’est tout le contraire.

Les commissaires doivent mettre en oeuvre une enquête nationale regroupant les 617 communautés autochtones où 50 différentes nations et différents groupes linguistiques cohabitent, et qui se répartissent sur une superficie de 9,9 millions kilomètres carrés, soit dix provinces et deux immenses territoires, en plus d’avoir à gérer des fuseaux horaires et sans compter le dédale bureaucratique. Autrement dit, la tâche est titanesque. Il est illusoire de vouloir rendre hommage aux femmes autochtones disparues et assassinées en coinçant l’analyse d’un enjeu historique qui perdure depuis plus d’un siècle dans un délai de 24 mois.

La nécessaire participation de toutes les communautés

En claquant la porte, l’ex-commissaire Marilyn Poitras a reproché à l’ENFFADA de reproduire un modèle « du statu quo colonial ». Elle était préoccupée de ne pas pouvoir impliquer davantage les communautés dans la quête d’une solution. Mais un tel délai, dans les circonstances, ne permet ni de sortir des sentiers battus ni de favoriser la participation de toutes les communautés autochtones.

Il est vraisemblable de croire que plusieurs décisions ont été prises en fonction du court délai dont disposait l’ENFFADA. Dès lors, il n’est pas étonnant que la pression de performance imposée aux commissaires en ait indisposé plus d’un et que l’accusation de logique coloniale ait surgi assez spontanément, entre autres, de la bouche même d’une commissaire. On peut deviner la logique gouvernementale, électoraliste, de vouloir limiter une enquête à deux ans pour réduire les dépenses, mais un tel calcul n’est tout simplement pas à la hauteur du mandat confié. D’ailleurs, il est fréquent qu’une commission d’enquête bénéficie d’une prolongation.

Corriger le tir en donnant du temps

Dans les prochains mois, l’ENFFADA entendra des histoires traumatisantes de violence, de morts et de disparitions. Il sera vital d’accorder le temps qu’il faut, notamment pour respecter l’esprit des traditions autochtones de guérison, pour offrir un soutien adéquat aux témoins et pour rejoindre les communautés les plus éloignées.

C’est bien connu, nulle commission n’est parfaite ou à l’abri des critiques. La Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones, dont les travaux se sont étendus de 2009 à 2015, en est un exemple récent. Lors du mandat, la Commission a vécu son lot de controverses : son président, puis ses deux commissaires ont démissionné. On s’attendait à un dérapage fatal. Malgré ces défis, cet épisode fut déterminant dans l’histoire des relations entre la société canadienne et les communautés autochtones.

Le rôle du gouvernement est d’être à l’écoute des commissaires, y compris des membres et employés qui ont choisi de quitter le bateau. Il doit avoir la capacité de remettre en question ses propres façons d’encadrer cette commission pour s’assurer qu’elle atteigne ses objectifs.

Les communautés autochtones ont obtenu l’ENFFADA après 40 ans de revendications. Ce n’est pas le temps de baisser les bras. Aujourd’hui, l’enquête doit disposer de tous les moyens nécessaires pour permettre aux communautés d’exprimer leur douleur et leurs solutions, mais surtout pour honorer la mémoire de ces trop nombreuses femmes et filles autochtones disparues et assassinées. L’échec n’est pas une option.

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