Là où je ne peux plus aller

Début XXe siècle, le Français Roger Broders créait des affiches touristiques expressément dans le but de donner à ses contemporains des envies de partances exotiques.

Aujourd’hui, force est de constater que je ne pourrais séjourner dans certaines des destinations qu’il illustrait, pour la simple raison qu’elles sont devenues inaccessibles. Avis aux voyageurs : le monde rapetisse…

Plus je voyage, plus je constate que je n’ai encore rien vu. J’ai beau avoir volé de Paris à Paro, navigué vers Nuuk et Komodo, le monde se dilate, une aventure en appelant une autre qui lui fait écho, l’enrichit et m’entraîne ailleurs. Le monde est vaste…

Photo: Collection du Musée de l'affiche de Toulouse Des affiches présentées à l’exposition «Broders», le voyage au Musée de l’affiche de Toulouse, dans le sud-ouest de la France

Vraiment ? Un récent passage au beau Musée de l’affiche de Toulouse (MATOU) m’a fait réaliser combien notre monde change. Paradoxalement, l’exposition Broders, le voyage, qui y est présentée jusqu’au 27 août prochain, souligne qu’il est bien moins vaste qu’il l’a déjà été.

Roger Broders fut pendant une décennie l’affichiste attitré de la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM). Fondée en 1857, intégrée à la SNCF en 1938, la PLM desservait le Sud-Est de la France (Côte d’Azur, Provence, Alpes). Sa clientèle était essentiellement constituée de villégiateurs.

De 1922 à 1932, par ses créations, l’artiste incita les plus fortunés de ses contemporains à voyager au fil de la ligne PLM, et jusqu’en Afrique du Nord. Dans la trentaine de ses oeuvres exposées au musée, il vante les sports d’hiver, les plaisirs balnéaires, la découverte de sites exceptionnels — sans même jamais, ou presque, représenter une voie ferrée ou un train !

Esprit des années folles, palette éclatante, audace graphique : les oeuvres de l’illustrateur sont encore bien invitantes. En 1931, par chemin de fer, il fallait huit jours pour rallier Bagdad au départ de Londres, nous renseigne Broders au moyen d’une affiche qui met en vedette l’arche de Ctésiphon. Située en bordure du Tigre, cette ancienne ville de Mésopotamie, berceau de l’humanité, était un lieu de résidence royal.

Aujourd’hui, on met peut-être moins de sept heures de vol pour effectuer le même trajet, mais qui a envie d’aller en vacances en Irak ? (Qui même se souvient de Ctésiphon ? !)

Autrefois, l’accessibilité d’une destination était exclusivement tributaire des moyens de transport à disposition et du portefeuille des voyageurs.

Aujourd’hui, alors qu’on peut, techniquement, aller n’importe où — ciel, même le vol suborbital sera bientôt à notre portée ! —, nos partances dépendent de variables tout autres : la stabilité sociale, politique, religieuse, climatique et même sanitaire des destinations qui nous font envie.

Depuis le début de ce XXIe siècle tumultueux, des fous de Dieu et autres groupes terroristes s’en prennent aux « infidèles » à la ville comme sur la plage. Ils ont détruit des trésors de l’humanité : les bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, des mausolées à Tombouctou, au Mali, des ruines antiques à Ninive, un site archéologique irakien où Agatha Christie avait financé des fouilles.

En Turquie, en Tunisie, en Égypte et ailleurs, ils appauvrissent tous ceux pour qui le tourisme est un gagne-pain. Mère Nature n’est plus ce qu’elle était non plus. À cause du réchauffement climatique, les Maldives et Venise seront un jour englouties. Quant à la récente fissure, en Antarctique, de la barrière de glace Larsen C, elle n’augure rien de bon à long terme puisqu’elle risque d’accélérer la fonte de glaciers en amont.

Et alors qu’on se croit à l’abri de tout ça, voilà qu’il n’y a pas si longtemps, le paludisme sévissait dans une île des Caraïbes qui compte parmi nos préférées !

Je ne renoncerai pas au voyage pour autant. Vous non plus, sans doute. Mais je m’interroge : oh, Broders, que dessineriez-vous en ces temps troubles ?