Question de vie ou de mort

Un homme de 29 ans est mort tué par balle dans la nuit de samedi à dimanche. Il m’a été donné de connaître la victime durant sa jeunesse. On le surnommait affectueusement « Paté ». Pate, en créole, réfère à ces délicieux feuilletés à la viande haïtiens.

Ce meurtre n’est pas qu’un incident à ajouter aux statistiques d’homicides. Pour moi, il représente une triste occasion de rappeler que nous sommes tous humains, et que la société devrait réellement croire en l’égalité des chances.

Le dimanche 16 juillet, les nouvelles rapportaient que, durant la nuit, un individu avait été assassiné à Saint-Léonard. Le 13e homicide de l’année à Montréal. Les faits rapportés indiquent que ce meurtre serait survenu lors d’un conflit durant un mariage.

Au-delà des circonstances du meurtre, certains médias ont relaté des propos qui font sourciller : Radio-Canada mentionne que la victime était « connue des policiers ». Le Journal de Montréal et TVA Nouvelles indiquent de plus qu’elle était « connue des milieux policiers, notamment pour plusieurs dossiers en matière de violence ». Ces deux médias se demandent enfin si la victime et le suspect étaient des « invités au mariage ou des trouble-fête qui s’étaient invités eux-mêmes ».

Ce traitement de la nouvelle a pour effet de déshumaniser la victime et de banaliser l’incident : « Si elle était connue des policiers, le meurtre était un peu plus légitime », certains penseront. De plus, présumer que la victime était un trouble-fête la déshonore et nous rend insensibles au drame survenu.

Ceux et celles qui pleurent la mort de la victime savent trop bien que ce meurtre catégorisé au rang des faits divers est plutôt un autre décès qui illustre que notre société ne nous offre pas les mêmes chances. J’en suis profondément indigné.

Dès l’âge de 12 ans, Paté et mon frère jouaient dans la même équipe de basketball. De mon souvenir, Paté était beaucoup plus timide que ses coéquipiers. Il était aussi plus petit et moins talentueux qu’eux, ce qui lui valait moins de temps de jeu. Mais voilà, Paté était premier dans le gymnase, dernier sorti. À 16 ans, aidé par une poussée de croissance, il est devenu l’un des joueurs clés de son équipe. Un exemple inspirant de la valeur de l’effort.

Un bon gars, bref, mais qui a vécu dans un milieu difficile.

Paté a grandi dans le quartier Saint-Michel et fréquentait l’école Louis-Joseph-Papineau, Louis-Jo. Une école dont 49 % des familles ont un revenu se situant près ou en dessous du seuil de faible revenu. En 2009, Louis-Jo faisait l’objet d’un article de Michèle Ouimet dans lequel elle relatait que le taux de décrochage était de 58 %. C’est cette même école qui, en octobre 2015, figurait dans une vidéo filmée par un enseignant démontrant l’état inacceptable de ses infrastructures. Depuis, certaines rénovations ont été effectuées, mais un fait demeure : Louis-Jo est une école sans fenêtres. Quelle est la différence entre ce bâtiment et les installations d’une prison ?

Malgré son contexte de défavorisation, le quartier Saint-Michel est empreint d’une résilience et d’une vitalité qu’il faut saluer. Qu’il s’agisse de la direction de Louis-Jo, qui oeuvre à améliorer l’encadrement offert aux jeunes, du club Les Monarques de Montréal, auquel appartenait Paté, et qui offre depuis 20 ans des sports et loisirs aux jeunes du quartier, ou de la Table Vivre Saint-Michel en santé, qui mobilise un ensemble d’acteurs pour la revitalisation du quartier. Mais il en faut plus.

Notre Charte des droits et libertés de la personne énonce que tous les êtres humains sont égaux en valeur et en dignité. Toutefois, nous acceptons encore l’inégalité des chances.

Dans certains milieux aisés que j’ai fréquentés, la diplomation des jeunes est une certitude, on sait que plusieurs investiront les sphères de pouvoir et on espère que certains deviendront ministres. Dans Saint-Michel, la diplomation est une incertitude, on sait que plusieurs vivront d’une criminalité par nécessité et on espère qu’aucun ne mourra trop jeune d’une violence qui s’inscrit dans ce contexte.

Ma conviction : Paté ne serait jamais mort si son environnement lui avait offert de meilleures conditions.

L’actualité est fertile en activités touchant des sujets tels que l’éducation, les services sociaux et la discrimination systémique. Le tout doit cependant reposer sur une reconnaissance de la valeur de chaque humain. Si pour certains les choix de société représentent des questions de calcul économique, de stratégique politique ou d’appartenance idéologique, pour certains d’entre nous, il s’agit d’une question de vie ou de mort.

C’est ce sentiment d’urgence qui devrait tous nous habiter. Accepteriez-vous qu’un de vos proches meure lors d’un mariage ? Que feriez-vous pour éviter que votre enfant meure à 29 ans ?

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13 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 21 juillet 2017 07 h 34

    Criminalité et égalité des chances

    On sait qu'il y a un fort taux de criminalité en Russie, un pays anciennement communiste où l'éducation supérieure est accessible à tous depuis longtemps. La criminalité est donc un phénomène complexe et l'« égalité des chances » n'est pas une panacée.

    L'égalité dite des chances ne signifie pas non plus l'égalité tout court. Les plus forts, les plus intelligents, les plus ambitieux et combatifs auront les meilleurs emplois, bien rémunérés. D'autres seront frustrés et jaloux et chercheront des moyens rapides de faire de l'argent. Il y a aussi des aspects psychologiques et moraux à la criminalité.

    L'égalité des chances est donc un objectif parmi d'autres pour assurer plus de justice et d'équité. Elle ne constitue pas à elle seule un projet de société juste, loin de là. Il faut réfléchir encore à la question de l'égalité. Non pas seulement à l'égalité des droits et des chances mais aussi à l'égalité de fait. Et comprendre enfin que la recherche de l'égalité de fait doit intégrer l'évolution de la relation à l'environnement, donc de l'habitat et du mode de vie.

    • Benoît Landry - Inscrit 21 juillet 2017 20 h 23

      L'égalité des chances ne doit être un objectif, mais un moyen.

      Il faut choisir de donner à tous l'égalité des chances, si ça demeure un objectif on dit comme Couilard et Leitao, et l'égalité va arriver avec la croissance économique ???


      Vous semblez vous basez sur de mauvaises prémisses dès le début, la Russie , ou plutôt l'URSS a foiré dès le début pour différentes raisons trop longues à énumérer ici, mais qui ont permis de réinstaller un système de privilèges selon les allégeances à un parti unique qui n'avait de communiste que le nom..

      Les pays scandinaves sont de bien meilleur exemple d'installation de moyen pour donner l'égalité de chances qui donnent des résultats très intéressants, mais il ont le choix de moyens et non pas le souhait, l'objectif que les moyens arrivent un jour

    • Johanne St-Amour - Inscrite 22 juillet 2017 00 h 07

      Je suis en partie d'accord avec vous M. Beaulé il y a plusieurs raisons à la criminalité. Et je comprends que des jeunes ayant vécu ce que M. Vil décrit peuvent tomber dans la criminalité. Mais tout de même, je trouve qu'il y a exagération de sa part en parlant de «criminalité par nécessité». Faut-il excuser tous les jeunes parce qu'ils n'ont pas eu de chance? Faut-il leur enlever leurs responsabilités? Quand même!

  • Loyola Leroux - Abonné 21 juillet 2017 10 h 36

    Une ‘’criminalité par nécessité.’’

    Merci monsieur Vil d’introduire dans le débat un nouveau concept, pour moi, celui de la ‘’ criminalité par nécessité’’. Cela fait avancer le débat. Il semble que le taux de criminalité est plus élevé chez les minorités. Il serait intéressant de comparer ce taux chez les différents groupes ‘’racisés’’ de notre société.

    • Marc Therrien - Abonné 21 juillet 2017 16 h 57

      En effet.

      Tout comme il serait intéressant aussi d’étudier la réalité contraire pour mieux comprendre l'ensemble du phénomène. Ce n’est pas 100% des personnes en situation minoritaire exposées à des contraintes pénibles d’un environnement pathogène défavorable qui évoluent vers la criminalité grave, que ce soit comme producteurs de crimes ou victimes.

      Il serait donc utile de s’intéresser aussi aux personnes qui s’en sont sorties pour essayer d’établir les facteurs de contingence qui les ont amenées à chercher des solutions différenciées visant à surmonter ce qui aurait pu leur apparaître comme une réalité inexorable devant nécessairement les conduire à la criminalité par impossibilité de faire ou de devenir autre chose de leur plein gré.

      Marc Therrien

  • Charles Caron - Inscrit 21 juillet 2017 10 h 39

    La triste société

    Je partage votre opinion sur l'inégalité des chances dans notre monde. C'est une réalité triste, et je suis le premier à reconnaitre que je ne serais pas devenu qui je suis aujourd'hui sans tout le support affectif, économique et moral de ma famille, et que mes succès académiques et professionnels ont été facilités par ce soutien.

    Il y a cependant quelque chose cloche dans votre analyse. Vous éliminez (ou omettez) la notion d'individualité, dans votre scénario, la société est la seule responsable du sort de votre ami. L'humain n'est-il pas le premier responsable de ses gestes ? Aucun enfant des beaux collèges de "vire mal" et aucun enfant des "poly" ne "vire bien" ?

    Monsieur Paté était-il condamné par la société québécoise à mourir à 29 ans ? Parce que si vous relisez votre article, c'est ce que vous nous laissez sous-entendre.

    Le Québec n'a pas donné à monsieur Paté les mêmes chances qu'à d'autres, nul doute.

    Mais de là à prétendre que le Québec ne lui a donné aucune chance, c'est fort. A-t-il su saisir les chances qu'ont lui donnait, c'est une question à laquelle vous ne répondez pas.

    M. Vil, vous touchez un point juste sur l'inégalité, mais c'est un point facile à toucher.

    Au lieu de blâmer la société en général pour le sort de votre copain, soumettez-nous des solutions et commencer à essayer de faire changer les choses. Mais de

    • Olivier Courtois - Abonné 21 juillet 2017 16 h 25

      M. Caron

      Bien sûr la société n'est pas la seule responsable et certains individus hors du commun sortiront toujours du lot. Cependant son influence est prépondérante, venant d'un milieu défavorisé et ayant fréquenté des gens de milieux très favorisés, il est facile de contater que les gens demeurent dans leur classe sociale de façon extrêmement majoritaire et ce peu importe leurs talents et qualités intrinsèques. Vous n'avez qu'à vous demander pourquoi l'immense majorité des riches de Westmount demeurent riches alors que les pauvres de Pointe St-Charles demeurent pauvres. Pourtant, croyez-moi, il y a autant d'imbéciles dans ces deux groupes.

  • André Côté - Abonné 21 juillet 2017 11 h 15

    Quelle égalité des chances?

    Égalité des chances? Dans une société où la compétition est la règle sacrée, l'égalité des chances, ça n'existe pas. Ça ressemble davantage à une loi de la jungle règlementée où les plus forts imposent toujours leur domination; la nature ne distribue pas également les talents, le contexte familial diffère d'une famille à l'autre, l'environnement physique, la couleur de la peau...

  • Serge Lamarche - Abonné 21 juillet 2017 14 h 00

    Personne n'est pareil

    Tout le monde est différent. La situation socio-économique n'est pas tout. Quelle est la proportion des meurtres dans les milieux pauvres comparé aux milieux riches? Quels sont les principes qui réduiraient les meurtres? N'y aurait-il pas autre chose que de rendre riche pour réduire les risques? Car, à bien y penser, la richesse et la pauvreté sont des choses relatives.