Manger en couleur

C’est toujours la même chose, le discours est là, la compréhension aussi, mais le geste se perd entre la bonne volonté et l’urgence du moment. Et lorsqu’on est assez cultivé pour justifier la dissonance cognitive par un discours fleurant bon le gigot au romarin et les citations d’Ovide, on peut tout se permettre, y compris l’incohérence.

C’est un peu l’impression que j’ai eue à la lecture de la Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment) de Frédéric Lenoir. Il nous expose toutes les mauvaises raisons de manger nos amis les animaux et toutes les bonnes d’arrêter — l’homme peut survivre avec une diète végétale —, notamment 7,5 milliards de bouches à nourrir.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Se mettre au vert, c’est aussi se tourner vers une diète plus végétale. Nous manquons moins de protéines que de fibres, de potassium et d’antioxydants.

Grand défenseur des animaux, M. Lenoir ménage la chèvre et le chou dans cette lettre pétrie de bonnes intentions qui laisse encore beaucoup de place au statu quo en attendant les abattoirs humanistes. Ou que tous adoptent une poule dans leur cour, à laquelle ils n’oseront couper le cou l’hiver venu parce qu’elle porte un prénom, ou par sentimentalité excessive.


Ce que dit Frédéric Lenoir en gros : oui, « on » aimerait que ce soit autrement, oui, « on » souhaiterait tous devenir végétariens, mais certains n’en sont pas capables. Je le conçois aussi ; le poulet sur le « barbec » de papy, savez, difficile de résister.

Le végétarisme, le végétalisme et le véganisme éthiques concernent encore peu d’individus, mais ils sont en réelle expansion en Occident, notamment au sein des jeunes générations [...] Nous sommes aussi persuadés à tort que la viande est l’aliment le plus riche en protéines.

 

Mais ça, c’est comme le pétrole : le jour où un gouvernement osera taxer le carbone à sa juste valeur, les consommateurs se tourneront vers des énergies moins fatales. À 10 $ la tonne en 2018, nous en sommes bien loin ; beaucoup d’experts ciblent plutôt 150 $ la tonne minimum. Et le parallèle avec la viande n’est pas si éloigné. Comme le dit si bien le Dr Martin Juneau, cardiologue, apôtre d’une diète végétale, on paie la viande trois fois : une fois en subventions, une fois à l’achat et une autre en soins de santé.

J’ajouterais aussi le coût moral et physique des traitements qu’on inflige aux animaux et les coûts environnementaux importants, dont traite aussi Frédéric Lenoir dans son essai. Je retiens cette phrase en conclusion : « Les raisons économiques parfois invoquées pour maintenir cette exploitation sont les mêmes que celles avancées autrefois pour justifier l’esclavage ou le travail des enfants dans nos sociétés humaines. »

Rester sur sa faim

Si l’essai du philosophe français m’a laissée sur ma faim, c’est qu’il nous conforte dans notre existence popote tout en rationalisant gentiment. Il est probablement plus facile pour toute une cohorte de jeunes qui se réclament actuellement du véganisme de faire le saut, que pour leurs parents de changer de paradigme. Il suffit pourtant d’être bien accompagné, motivé et créatif. Ou encore assez malade, une option moins réjouissante qui convainc parfois les plus récalcitrants.

C’est le cas de ma dernière inspiration culinaire, Ella Woodward, qui a adopté une diète à base de plantes. À l’âge de 19 ans, en 2011, elle se retrouve clouée sur un lit d’hôpital, atteinte d’une maladie rare, le syndrome de tachycardie orthostatique posturale (ou STOP). Elle est stoppée, effectivement : « On m’a prescrit tout un tas de médicaments, notamment des stéroïdes, dont certains ont provoqué de nouveaux symptômes. Et aucun ne m’a vraiment aidée. » C’est grâce à ses recherches sur la Toile et à la lecture du livre de la survivante du cancer Kris Carr que la jeune femme découvre les plantes et leurs vertus, elle qui ne consommait à peu près pas de fruits et légumes.

Y a des gens qui trouvent que des légumes avec de la terre, c’est dégueulasse

 

Cette ex-mannequin qui ne cuisinait pas décide de s’y mettre et d’abandonner les produits transformés et d’origine animale, le sucre raffiné, le gluten, la totale. Deux ans plus tard, elle abandonne ses médicaments prescrits à vie, guérie de ses symptômes. Aujourd’hui, la jeune blogueuse londonienne compte des millions de personnes qui la suivent avec enthousiasme. On lui souhaite de ne pas emprunter le même chemin que la comédienne Gwyneth Paltrow (et son site Goop), sur laquelle on a cassé beaucoup de sucre récemment pour avoir conseillé de renforcer sa musculation intime avec des oeufs de jade. Ella aurait intérêt à demeurer sur le terrain culinaire.

Depuis que Deliciously Ella (le nom du blogue, mais le livre est en français) est entré dans ma cuisine, je m’amuse à faire des essais dans une autre palette de « saveurs ». Falafels rôtis sur lit de mesclun et humus de betterave, tartinade de noisettes au cacao (meilleur que du vrai Nutella, selon mon ado, et seulement trois ingrédients), cookies au chocolat et chia, taboulé de quinoa, rouleaux de printemps avec trempette aux mangues et avocats : je trouve la cuisine du monde d’Ella à la fois très goûteuse et simple. Elle guide son lecteur dans les voies de plus en plus populaires de la cuisine végétalienne et démystifie bien des craintes, comme celle de manquer de protéines.

Le fameux guide alimentaire

Assiste-t-on à une forme d’angélisme alimentaire doublé d’orthorexie ? Pas quand on a réussi à se remettre sur pied grâce au contenu de son assiette. Le cas d’Ella peut profiter à d’autres, et pour une foule de maladies chroniques moins rares comme le diabète, le cancer et les maladies cardiovasculaires.

Après une consultation populaire, la première ébauche du prochain Guide alimentaire canadien tient compte des diètes à base de plantes ou du végétarisme et n’accorderait plus aux produits laitiers une place aussi prépondérante. Reste à voir ce que les lobbys agroalimentaires réussiront à gruger pour servir leur profit.

Les solutions pratiques que le public réclame seront de plus en plus alléchantes et accessibles, en font foi le succès des kits repas comme Goodfood ou Cook it, qui offrent des options végés.

On revient aux recommandations du journaliste et militant américain Michael Pollan (pas végé, mais pas typiquement homo americanus non plus) dans son désormais classique Les règles d’une saine alimentation : « Mangez surtout des végétaux et en particulier des feuilles » ; « Mangez les produits de la nature, pas ce qui a été produit par l’homme » et « Si on vous l’a servi au volant de votre voiture, ce n’est pas de la nourriture. » Exit le beigne à la poutine de Tim Hortons.

Écouté l’intéressante discussion sur« Doit-on encore manger de la viande ? », sur le plateau de Stephan Bureau récemment à ICI Radio-Canada Première. Il est rare qu’on accorde 50 minutes à ce genre de sujet entre cinq personnes informées et pas toutes végés. La nutritionniste Anne-Marie Roy souligne notamment que ce qui manque surtout dans notre alimentation, ce ne sont pas des protéines (15 % suffisent), mais plutôt des antioxydants, des fibres, du potassium, du calcium. Elle ajoute que 27 % de la superficie de la planète sert à produire de la viande, qui ne fournit que 8 % des protéines mondiales. À écouter ici : bit.ly/2uaIdfZ

Salué cette nouvelle, relayée par le Dr Martin Juneau, d’un hôpital en Pennsylvanie qui a décidé de prescrire des aliments plutôt que des médicaments devant la vague de diabète et d’obésité dans sa communauté. À quand un changement de menus dans nos hôpitaux et sur les ordonnances médicales ?

Aimé cet article sur une doctorante en sociologie de l’Université Harvard qui s’intéresse à la culture végane, laquelle ne cesse de faire des adeptes inspirés par le joueur de football Tom Brady ou la chanteuse Beyoncé.

Noté le site d’Ella Woodward et une foule de recettes pleine saison. Il faut se donner six mois pour opérer un changement de garde-manger et modifier son palais. Chose certaine, même les recettes sans « sucre » me paraissent suffisamment sucrées aujourd’hui.

What the Health !

Si vous n’avez pas encore visionné le documentaire What the Health des Américains Kip Andersen et Keegan Kunh, sur Netflix, je vous incite à le faire. Les cinéastes ont aussi réalisé Cowspiracy qui touche à la consommation de viande et ses conséquences néfastes sur l’environnement. Cette fois-ci, ils s’attardent aux effets de la consommation de produits d’origine animale sur la santé et à la complaisance des associations de patients face à l’influence des pharmas. En fait, plus spécifiquement, ils suivent plusieurs cobayes sévèrement taxés par la maladie, qui tentent d’adopter une diète végétalienne pour améliorer leur qualité de vie et délaisser leurs médicaments.

J’ai entendu un nutritionniste qualifier What the Health d’alarmiste sur les ondes de l’émission Les éclaireurs lundi. Nous n’avons pas vu le même film. L’approche est parfaitement « militante », mais, à l’heure actuelle, 100 millions d’Américains sont diabétiques ou prédiabétiques.

Le Dr Michael Greger faisait même état cette semaine, sur le site NutritionFacts.org, de chirurgie bariatrique chez les enfants et adolescents (avec 1/200 qui meurt des complications). L’OCDE a publié un nouveau rapport, en mai, sur les implications économiques de l’épidémie mondiale d’obésité qui touche plus de 38 % des Américains (26 % des Canadiens) et seulement 3 % des Japonais. Alarmiste ou alarmant ?
4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 juillet 2017 01 h 19

    Ho! la! la! on est pas sorti du bois

    En sommes nous capables, c'est la question que je posais a un ami noir, il m'a repondu par un beau non sonore, nous avons trop l'habitude de tout décanter pour y chercher l'esprit divin, j'ai des amis qui croient qu'un bon repas sans l'esprit du vin,ajouté, n'est pas un bon repas

  • Jean-François Laferté - Abonné 21 juillet 2017 08 h 39

    Votre père,votre grand-père et le père Benoit Lacroix...

    Que mangeaient-ils pour mourir si vieux?
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Yvon Bureau - Abonné 21 juillet 2017 17 h 26

    Manger moins, manger mieux / Les 4 M

    Oui. Merci pour cet article bien nourrissant.
    Manger en couleur pour vivre avec moins de douleurs.

    Et si l'on mangeait selon ses besoins en énergie.

    C'est pour quand le Sommet Moins de gras Moins de sel Moins de sucre ?.
    C'est au Sommet qu'on mange moins et qu'on décide mieux.

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 22 juillet 2017 01 h 01

    Manger en couleur plutôt que manger des animaux

    On prescrit parfois l’alimentation végétarienne et/ou végétalienne pour améliorer la santé et guérir de maladies très désagréables. Mais ces régimes semblent rebutants pour une très grande proportion de la population. La présente chronique de Mme Blanchette traite plus particulièrement de l’aspect santé du végétarisme, ce qui est probablement l’argument le plus susceptible de convaincre les gens de l’adopter. Cependant, un régime carnivore impacte davantage. Pour en avoir une idée qui englobe plus que juste le fait de «sauver sa santé», il y a un livre qui pourrait servir de référence: Eating Animals de l’américain Jonathan Safran Foer, d’ailleurs traduit en français par la suite. C’est un livre genre coup de poing, il faut bien le dire, indigeste même, mais qui donne fortement l’envie de ne plus manger d’animaux étant donné que l’auteur y aborde plusieurs aspects de cette coutume qui semble coulée dans le béton. Les aspects concernés, entre autres: maltraitance inimaginable des animaux, y compris les poissons, impact inimaginable sur l’environnement, et attendez voir l’aspect sanitaire qu’il décrit comme une des conséquences. Il n’y aura pas de «bon appétit» pour quiconque s’apprête à manger carnivore.

    Dans la vie, il y a des choix à faire et chacun doit assumer les choix qu’il fait. La façon de s’alimenter en fait partie. C'est donc à y penser. Merci à Mme Blanchette d'apporter plus d'informations à cet égard car on n'en sait jamais assez.