Penser la langue en comptant

Dans une démocratie, on n’impose pas de contraintes sans avoir de bonnes raisons de le faire. La liberté est trop importante pour qu’on la limite sans se justifier. Toutes les sociétés démocratiques sont toutefois forcées d’imposer une multitude de lois et de règlements pour éviter que la loi de la jungle ne règne. Les limites à la liberté seront considérées comme légitimes si elles sont raisonnables et si elles permettent l’atteinte d’un bien jugé supérieur, qui demeurerait inaccessible sans elles.

Serait-ce le cas d’une extension de la loi 101 au cégep ? Actuellement, cette dernière oblige la vaste majorité des francophones et allophones à fréquenter les écoles primaires et secondaires de langue française. En 2010-2011, par exemple, 85,4 % des élèves allophones québécois étudiaient en français au secondaire.

Au cégep, cependant, le libre-choix demeure la règle, avec des résultats plus incertains. Selon des chiffres de 2010 du ministère de l’Éducation rapportés par le sociologue Simon Langlois dans Le Québec change (Del Busso, 2016), 53 % des étudiants allophones choisissent un cégep francophone, contre 47 % qui décident d’étudier en anglais. Les allophones qui ont fréquenté le secondaire en français poursuivent leurs études dans cette langue dans une proportion de 68 %.

L’effet anglicisant

Ces chiffres peuvent paraître encourageants quand on sait qu’en 2000, par exemple, 43,1 % des étudiants allophones choisissaient le français au collégial. On constate donc une augmentation du pouvoir d’attraction du cégep français. Or, quand on considère que, en 2015, environ 8 % de tous les nouveaux collégiens québécois étaient de langue maternelle anglaise, mais que le cégep anglais accueillait 19,4 % des nouveaux inscrits, on doit néanmoins conclure que le libre-choix de la langue d’enseignement au collégial contribue à l’anglicisation du Québec.

C’est la thèse que développe, à coups de statistiques, le mathématicien Charles Castonguay dans Libre-choix au cégep : un suicide linguistique, une publication des Carnets de l’aut’journal. « L’on ne saurait, écrit le statisticien militant, bien penser la langue sans savoir compter. »

La question du cégep est ainsi susceptible de révéler le degré d’engagement envers le projet de faire du français la langue commune de la société québécoise. Les différents intervenants poursuivent-ils, oui ou non, cet objectif premier?

 

La plupart des francophones et des anglophones étudient dans leur langue maternelle au cégep. Ce sont surtout les autres qui influent sur l’équilibre linguistique général. De 1981 à 2010, établit Castonguay, 54 426 francophones et 75 024 allophones ont choisi un cégep anglophone, alors que 9905 anglophones et 54 621 allophones optaient pour un cégep francophone. « En gros, résume le mathématicien, le régime de libre-choix a profité au cégep anglais à hauteur de 120 000 nouveaux inscrits [l’addition des deux premiers chiffres moins le troisième], contre 10 000 au cégep français [l’addition des deux derniers chiffres moins le premier]. Voilà le bilan global, en chiffres réels, de trente ans de laisser-faire. »

Castonguay cite des études qui montrent que la langue des études collégiales a un lien direct avec la langue utilisée au travail ensuite, et que cette dernière est déterminante dans l’adoption d’une langue d’usage à la maison. Une autre étude, celle de Patrick Sabourin parue en 2010, en arrive à la conclusion, résume le mathématicien, que « la fréquentation des cégeps anglais est associée à des comportements nettement anglicisés quant à la langue utilisée dans les commerces, au travail, dans la consommation des créations culturelles, avec les amis et à la maison ».

Des élites frileuses

Le libre-choix permet peut-être à des francophones et à des allophones d’améliorer leur anglais, mais il a pour effet d’angliciser le Québec, raison pour laquelle Castonguay s’y oppose et plaide pour une extension de la loi 101 au cégep. Dans la foulée, il ajoute que cette loi doit aussi s’appliquer aux entreprises de moins de 50 employés puisqu’il serait illogique d’imposer des études en français si le milieu du travail exige l’anglais.

Pour accepter cette limite à la liberté individuelle, qui n’affecte en rien les droits de la communauté anglophone, il faut considérer que la préservation du caractère français du Québec est un bien supérieur. Des militants péquistes ont l’intention de défendre cette idée au congrès du parti en septembre 2017, mais Jean-François Lisée, d’accord en cela avec Québec solidaire, a déjà exprimé son opposition à la fin du libre-choix.

Faut-il conclure, comme le fait Pierre Dubuc dans la préface de ce carnet, à « la capitulation d’une bonne partie des élites francophones dans le combat pour la langue » ? Ce serait triste.

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Le libre-choix au cégep. Un suicide linguistique

Charles Castonguay, Les Éditions du Renouveau québécois, Montréal, 2017, 76 pages

9 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 22 juillet 2017 07 h 15

    Jean-François Lisée pense à long terme lui.

    «Pour accepter cette limite à la liberté individuelle, qui n’affecte en rien les droits de la communauté anglophone, il faut considérer que la préservation du caractère français du Québec est un bien supérieur. Des militants péquistes ont l’intention de défendre cette idée au congrès du parti en septembre 2017, mais Jean-François Lisée, d’accord en cela avec Québec solidaire, a déjà exprimé son opposition à la fin du libre-choix.» (Louis Corneliier)

    Ce qu'il faut comprendre à mon avis c'est que monsieur Castonguay s'exprime comme si le Québec allait rester dans la fédération canadienne pour l'éternité. Il prend position en tant que fédéraliste condamné à le rester toute sa vie,

    Jean-François Lisée, lui, raisonne en tant que souverainiste. Si je l'ai bien compris, pour lui il est plus important de voir les choses dans la perspective de l'indépendance plutôt que de les voir à court terme quand il s'agit de la langue d'enseignement.

    Ce n' est pas parce qu'il accorde moins d'importance à la langue française au Québec qu' il adopte une position différente de celle de monsieur Castonguay c'est parce que, en tant que chef du Parti québécois, il adopte une stratégie qui vise à surtout faire du Québec un pays indépendant pour qu' il puisse alors prendre toutes les mesures qu'il faudra pour faire du Québec un pays de langue française. Il faut donc éviter les contreverses qui risquent de nuire au combat qu'il mène.

    Monsieur Castonguay pense à court terme aolrs que monsieur Lisée pense à long terme.

    Sa position se tient et personnellement je la préfère à celle de monsieur Castonguay malgré tout le respect que je dois à ce dernier.

    Et les accusations portées contre monsieur Lisée ne tiennent pas la route à mon avis.

    Quand on est souverainsite on se doit d'être logique avec soi-même. On ne peut pas être fédéraliste et souverainiste en même temps. On doit être l'un ou l'autre.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 juillet 2017 17 h 36

      En tout respect, je ne crois pas que vous faites là, le bon raisonnement
      cette fois-ci. Au contraire, le libre choix d'aller au cégep anglophone pour tous...participera du suicide de la langue française...et de tout ce qui s'en suit.

      Alors que nous sommes encore majoritairement francophones , il faut à tout prix exiger des allophones et francophones le CÉGEP en français.

      M. Lisée est peut-être mal conseillé?!...on a vu ce que les conseilliers de Pauline Marois ont réussi (quelle bourde) à faire lors de la dernière élection...précipiter des élections dont personne ne voulait.

      La langue est censée être le "ciment" d'une nation, d'un peuple.

      Si on perd la majorité linguistique au Québec...fini ...n i ni.!
      Ce ne sont pas les allos et les francos anglicisés et, encore moins, les anglos qui vont demander plus d'autonomie...voire l'indépendance...Ils ont déjà le Canada...et peut-être même, un jour, demanderont-ils à être inféodés aux États Unis d'Amérique, champions de l'individualisme et du communautarisme multiculturel.

      Charles Castonguay a raison de dire ce qu'il...dit.
      Parfois, écouter ce que ceux, qui sont loin du pouvoir immédiat, ont à dire... est une sage décision.

      Ici, c 'est le cas de M. Castonguay, le mien et celui de bien d'autres.

      Vous allez me dire:"...il faut être au pouvoir pour changer les lois..."

      Et je vous réponds : "...on ne vend pas sa langue, moteur de notre culture et de notre histoire, pour accéder au pouvoir. Ce n'est pas en s'abaissant qu'on s'élève. Il y a bien d'autres moyens à utiliser pour
      satisfaire cette envie légitime qu'ont les jeunes et moins jeunes d'apprendre d'autres langues. Je l'ai bien fait...et vous aussi, j'imagine. Il s'agit de faire passer le message.

    • Jean Breton - Abonné 22 juillet 2017 17 h 57

      M. Lapointe, je pense que vous faites preuve d'un grand optimisme en croyant que le Québec puisse devenir indépendant dans un avenir prévisible... Moi aussi, j'estime que ce serait là la meilleure option, mais je constate tristement que nous avons renoué, comme peuple, avec la vieille mentalité du colonisé (cf peur de s'affirmer, honte de soi, manque de fierté...) et que de plus en plus des nôtres abandonne leur culture première. Christian Dufour parle du retour du mouton.

      Voilà pourquoi, dans l'intervalle, il faut savoir sauver les meubles devant le recul du français au Québec, tel que M. Castonguay l'a démontré jusqu'à plus soif.

      JF Lisée agit comme un perdant : ne pas effaroucher les fédéralistes. D'ailleurs, il ne parle jamais des avantages de l'indépendance et des injustices du système actuel...

      Lorsque M. Lisée est venu rencontrer les militants du PQ à Gatineau, il a laissé l'impression à plusieurs qu'il a peur d'avoir peur. Misère. Sa pognée de main molle et son regard fuyant me laissent songeur. En sémiologie de la gestuelle, cela est très révélateur.

  • Monique Bisson - Abonné 22 juillet 2017 12 h 16

    Quand les chiffres parlent...

    Merci, M. Cornellier, de ramener à l'avant-scène le travail colossal de M. Castonguay qui fait parler les chiffres depuis des décennies, des chiffres qui illustrent de façon magistrale les conséquences néfastes du libre-choix de la langue des études collégiales sur l'avenir du français au pays du Québec, notamment eu égard à la langue du travail, du commerce et de la culture. En outre, ce ne sont pas des stratégies électoralistes qui permettront au français d'être la langue de nos descendants, mais des prises de position non équivoques quant à la place du français au Québec, et ce, d'est en ouest. Vivement le cégep en français!

    Monique Bisson, Douglastown (Gaspé)

  • François Beaulé - Abonné 23 juillet 2017 08 h 35

    Les liens statistiques n'indiquent pas la causalité

    Les francophones et les allophones qui ont fréquenté l'école française pendant onze ans devraient très bien connaître la langue française et ils ont pu se faire des amis francophones. Ils n'ont pas besoin du cégep pour le faire. Du reste, un nombre substantiel de jeunes ne complètent pas d'études collégiales.

    Le lien statistique établi entre la langue de travail, celle utilisée à la maison et les études collégiales en anglais ne prouvent pas que le choix du cégep anglais déterminent la langue d'usage plus tard. Je suis persuadé que c'est l'hypothèse inverse qui est la bonne. Ce sont ceux qui ont déjà l'anglais comme langue maternelle ou à la maison ou qui désirent travailler ou vivre en anglais qui choisissent le cégep anglais. Ce qui fait que d'imposer le cégep français ne changerait rien aux choix linguistiques des jeunes adultes.

    L'imposition du cégep français aux allophones et aux francophones serait une contrainte excessive aux libertés individuelles, d'autant plus qu'elle ne changerait rien aux choix linguistiques des citoyens.

    • Claude Richard - Abonné 23 juillet 2017 21 h 44

      "L'imposition du cégep français aux allophones et aux francophones serait une contrainte excessive aux libertés individuelles, d'autant plus qu'elle ne changerait rien aux choix linguistiques des citoyens."

      Un commentaire comme celui-là me fait bien rire. Depuis quand l'obligation de suivre des études dans la langue du pays est-elle "une contrainte excessive"? Si tel est le cas, vous avez du pain sur la planche pour ramener à la raison les quelque 200 pays où cette obligation existe.

      D'où tenez-vous cette idée biscornue? De Bill Jonhson, d'Howard Galganov? Ou est-ce l'atavisme auto-culpabilisant des Québécois qui vous fait parler ainsi? On dirait que vous n'avez pas vécu la période de la Révolution tranquille. On dirait que vous en êtes resté aux peurs d'avant la loi 101 que Camille Laurin avait tenté d'exorciser? Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a pas réussi avec vous.

      Pour que le français se perpétue au Québec, il faut le vouloir et il faut prendre les moyens. Charles Castonguay le veut et il propose des moyens tout à fait appropriés. Cela presse et chipoter à l'infini nous mène à notre perte.

    • François Beaulé - Abonné 24 juillet 2017 07 h 02

      René Lévesque n'aimait pas la loi 101. Il s'est même absenté de l'Assemblée nationale quelques minutes avant le vote de son adoption. Cette loi 101 a laissé tous les Québécois libres de choisir l'enseignement en anglais au cégep et à l'université. Et je juge qu'il est bien qu'il en soit ainsi.

      Le recul de l'usage du français à Montréal est causé par la démographie. L'immigration est forte et les Québécois ne se reproduisent pas suffisamment pour assurer une stabilité de la population à moyen terme. Fécondité et quota d'immigration, voilà où les choix démocratiques se situent.

  • René Pigeon - Abonné 23 juillet 2017 19 h 39

    Le choix de l’employeur et de la conjointe...

    ... déterminent la langue d'usasage du futur adulte à la maison.

  • Robert Morin - Abonné 24 juillet 2017 15 h 24

    Un signe indéniable d'assimilation...

    Je suis surpris que dans cette analyse, on ne fasse pas état de cette véritable «épidémie» qui sévit actuellement dans les cégeps francophones du Québec, qui se sont mis à offrir des volets d'enseignement en anglais, afin de rester «concurrentiels» face à l'attraction qu'exercent les cégeps anglophones. N'est-ce pas justement le principe même de l'assimilation : «If you can't beat them, join them!» comme disent si bien les Chinois!