Le tourbillon de l’écrit

Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à redécouvrir des oeuvres littéraires condamnées à vivre dans l’ombre de leur adaptation à l’écran. Sixième chapitre d’une série de douze : Jules et Jim de… Henri-Pierre Roché.

En avril dernier, un sous-titre du supplément littéraire du Devoir faisait du roman Berlin secret, de l’écrivain allemand Franz Hessel (alias Jules), le « livre à l’origine du film Jules et Jim ». C’était une erreur. Le chef-d’oeuvre de François Truffaut doit bien entendu son existence au roman de Henri-Pierre Roché publié sous le même titre chez Gallimard en 1953. Mais la postérité littéraire du célèbre triangle amoureux franco-allemand ne s’arrête pas là. En 1994 paraissait Le tourbillon de la vie, une enquête historique du professeur Manfred Flügge sur « la véritable histoire de Jules et Jim ».

Sans compter le journal intime tenu par Roché lui-même pendant près d’un demi-siècle : 346 carnets, qui donnèrent, lorsque Truffaut les récupéra et les fit dactylographier, de quoi remplir quarante classeurs ! Si jamais ces derniers finissent par trouver eux aussi le chemin de la publication, on peut parier que la sensibilité de nos contemporains n’y verra pas la même matière à scandale que la série de secrétaires-dactylos embauchées par Truffaut, qui démissionnaient l’une après l’autre, choquées. « Il n’y avait, raconte Flügge, que très peu de renseignements sur les personnalités que Roché avait fréquentées, mais en revanche […] [dans] un jargon qui lui était particulier où se mêlaient des bribes d’anglais, des abréviations et des sigles étranges, ses innombrables aventures et ses pratiques amoureuses étaient minutieusement décrites. »

Abréviations, sigles étranges… On pense aux carnets de Hugo, autre méticuleux comptable d’une surenchère de conquêtes. Mais Roché n’était pas Hugo, ni même Casanova. Collectionneur d’art et pas seulement de femmes, « à la fois grand enfant et esprit bohème », le Roché diariste se révèle, toujours selon Flügge : « faible de caractère, il n’a pas de personnalité, pas d’idées, pas de repères dans la pensée ni dans l’écriture. D’ailleurs, il n’a qu’une culture très superficielle. […] [On se trouve devant] toute une vie décrite en fonction du SEXE [sic] ».

Cet homme dispersé qui nourrit des ambitions littéraires devra attendre l’âge vénérable de 74 ans pour voir paraître ce premier roman, inspiré de son histoire avec Hessel et la journaliste de mode Helen Grund. Profitable crépuscule de la libido : « Il ne peut écrire un roman que lorsque tout n’est plus que souvenir, lorsque toute aventure à tenter ou toute proie à chasser a disparu de son horizon… »

Des amours franco-allemands

Commencé en 1942, le roman, à la fin de la guerre, est achevé. Il atterrit chez Gallimard en 1946, recueille les avis favorables de Gaston et de Jean Paulhan, mais devra encore attendre sept longues années pour voir le jour. Peut-être la période n’était-elle pas idéale pour faire la promotion d’une histoire d’amitié et d’amour franco-allemande ? On aurait tort de négliger la dimension européenne de cet ouvrage rédigé par un esthète cosmopolite. « Vous êtes de bons Européens », lance Jules aux deux autres dans le livre de Roché. « Vous n’êtes nationalistes qu’à l’intérieur de votre amour. »

Son « livre européen » ; ainsi l’auteur désigne-t-il le projet dans ses carnets. Une idylle géopolitique, Jules et Jim ? Peut-être, mais l’essentiel est annoncé dès le titre : « Le roman s’appelle Jules et Jim, note-t-il un autre jour en guise de rappel à lui-même adressé, c’est l’histoire d’une amitié qu’une situation amoureuse extrêmement compliquée n’a pas brisée. »

Le roman est écrit dans un style simple et concis, précis, baigné d’humour. L’échantillon suivant en donne une idée : « Jim avait une camarade, dans un de ces cafés, une jolie petite femme désinvolte, qui tenait le coup aux Halles mieux que les poètes, jusqu’à six heures du matin. Elle distribuait, de haut, ses faveurs brèves. Elle conservait, à travers tout, une liberté hors la loi et un esprit rapide qui frappait juste. Ils eurent des sorties à trois. Elle déconcertait Jules, qu’elle trouvait gentil, mais ballot. Il la jugeait remarquable, mais terrible. Elle amena pour Jules une amie bonasse, mais Jules la trouva bonasse. »

Deux ans après la sortie, dans l’indifférence, de ce coup d’envoi d’un septuagénaire, le jeune Truffaut en déniche un exemplaire dans les caisses d’un bouquiniste du Palais-Royal. C’est le coup de foudre. Il songe déjà à Jeanne Moreau pour le rôle de Kathe, la journaliste berlinoise qui, dégermanisée par ses bons soins, deviendra Catherine au grand écran. D’une certaine manière, Jules et Jim est l’hommage d’un « homme qui aimait les femmes » à un autre.

Une écriture cinématographique

On ne saurait imaginer adaptation plus fidèle, au-delà même du contenu de l’histoire, jusque dans la technique narrative adoptée. Comme si, bien avant l’apparition de ce cliché éculé de la littérature contemporaine, le « roman-à-l’écriture-cinématographique », la vision très littéraire qu’avait Truffaut du cinéma se dévoilait dans ce film. Flügge : « Le film renvoie au roman et ne vit presque que de lui, de son rythme, de son élan. La voix du narrateur cite des passages entiers du texte de Roché… »

Ce qui est le plus frappant quand on revoit ce film aujourd’hui, c’est la sorte d’innocence bon enfant dans laquelle baigne le tout, du ton des dialogues au récit des péripéties amoureuses et des trahisons successives en passant par l’ensorcelante simplicité de comptine de la chanson principale chantée par Jeanne Moreau. Loin de la vraie vie où les situations tordues font le plus souvent des victimes, quand elles ne marquent pas les enfants des couples au fer rose, dans le roman de Roché la chair est inoffensive et l’idylle recouvre de son aile transparente et paradisiaque jusqu’aux coucheries en série. « […] les avortements sont fréquents, signale Flügge, mais le journal de Roché reste allusif sur cet aspect de la vie libérée. »

Quant à la fin en principe tragique, ce saut fatal en voiture dans la Seine, elle ressemble à une bonne blague. C’est un jeu, on n’y croit pas une seconde. « Est-ce que je peux inventer une fin alors que tout le reste est si proche de la vérité ? » se demandait Henri-Pierre Roché au moment de conclure. Merci de nous épargner la scène de rupture du vrai bouillon de la vie.

Jules et Jim

Henri-Pierre Roché, Gallimard, Paris, 1953, 246 pages et «Le tourbillon de la vie» de Manfred Flügge, traduit de l’allemand par Nicole Bary, Albin-Michel, Paris, 1994, 347 pages