Les inégalités ne prennent pas de vacances

En débarquant de l’autobus, j’aperçois les yeux de Tommy s’agrandir et se remplir d’étoiles à la vue d’un magnifique lac dans la région de Saint-Sauveur. À 15 ans, il découvre pour la première fois un lac au Québec.

J’ai rencontré Tommy quelques mois après qu’il a décroché de l’école secondaire. Son travailleur social lui avait recommandé de s’inscrire à une semaine de plein air que j’organisais dans un camp de vacances pour des adolescents d’un centre communautaire de Montréal. Pour la somme de 50 $, une centaine de jeunes avaient accès à une semaine d’activités à l’extérieur de Montréal. Ce montant incluait le transport, les repas et l’hébergement.

Malgré ce prix abordable, les parents de Tommy n’avaient pas les moyens de défrayer les 50 $ d’inscription pour leur fils. Grâce à un programme de financement, il a pu s’inscrire gratuitement. Ce fut également le cas pour le tiers du groupe de jeunes qui participaient à ce séjour de plein air avec Tommy.

L’été, c’est fait pour se reposer et se changer les idées, tout le monde le sait et le veut. Les vacances atténuent le stress et les frustrations, elles nous projettent dans une espèce de monde idéal enfin fait d’improvisation, de nature et d’aventures. C’est l’occasion de reprendre son souffle, son équilibre et de renforcer le tissu familial et les amitiés. C’est le moment idéal pour faire le plein de découvertes et de voyages avant de replonger, plus tard, dans un quotidien contraignant, avec un horizon plus limité.

Les vacances nous apparaissent non seulement comme un droit, mais comme normales et vitales. Et pourtant, elles demeurent un privilège qui échappe à celles et ceux dont le paysage estival se réduit à Balconville. Tommy avait passé ses derniers étés devant sa télévision ou flânant dans les rues de Montréal alors que ses parents collectionnaient les emplois précaires. Né dans un quartier défavorisé de Montréal, il n’a jamais vu ses parents prendre de vacances. C’est d’ailleurs la première fois qu’il mettait les pieds à l’extérieur Montréal pour plus d’une nuit.

La possibilité d’avoir un travail salarié, des congés payés ou un salaire décent est loin d’être répandu. À Montréal, le taux de pauvreté s’élève à 36 % des ménages et 29 % de la population vit sous le seuil de faible revenu. Les parents de Tommy sont tous les deux actifs sur le marché du travail, mais ont toute la misère du monde à joindre les deux bouts. Leur quotidien est instable et leur futur est une réelle source d’insécurité.

Dans ce contexte, le « temps des vacances », compris comme une période de vrai ressourcement, est plutôt ressenti comme un stress, un idéal inaccessible ou toujours reporté. La précarité professionnelle ne facilite pas la planification de vacances, et encore moins de celle de voyages. Au Québec, même si la moyenne de voyageurs a augmenté, moins d’une personne sur deux voyage à l’étranger. Ainsi, c’est aussi par le truchement de l’accès ou non à des vacances dignes de ce nom que s’expriment les inégalités sociales aujourd’hui.

Chez nos cousins français, une étude a démontré qu’un quart des jeunes de 5 à 19 ans, soit trois millions d’enfants, n’ont pas accès à des vacances, la plupart pour des raisons économiques. Pourtant, les travailleurs français font partie de ceux qui bénéficient du plus grand nombre de vacances avec une moyenne de 31,7 jours de congé payés. Avec l’arrivée des vols à petits prix, on aurait tendance à croire que l’accès au monde se démocratise. C’est peut-être vrai, mais il n’en reste pas moins que, dans le monde, seuls 3,5 % de la population a les moyens de prendre l’avion pour voyager. D’ailleurs, la moitié des voyages internationaux sont effectués par les 2 % des personnes les plus riches.

Les possibilités de vacances ne doivent plus seulement bénéficier qu’à une partie privilégiée de la population. Il faut, au minimum, multiplier les programmes qui favorisent l’accès des jeunes et des familles, en particulier ceux des groupes moins fortunés, à de vraies vacances, dignes de ce nom. Nous devons faire en sorte qu’il y ait davantage de jeunes Tommy. Cinq ans après notre première rencontre, il m’informe que ses derniers étés au camp de vacances lui ont donné la confiance nécessaire pour s’inscrire à l’école des adultes. Il me confie aussi qu’il vient de terminer son cours de moniteur de camp de vacances. Cela me fait sourire. Il a bien compris à quel point les vacances sont une ressource naturelle inestimable, un bien précieux pour s’intégrer et s’épanouir. Cet été, il veut initier les adolescents de son centre communautaire aux plaisirs des vacances. À son tour, il souhaite être présent lorsque d’autres jeunes verront pour la première fois un lac au Québec.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 juillet 2017 05 h 45

    Honte à nos gouvernements!

    Merci, Madame Wong, de partager cette expérience joyeuse avec nous et merci aussi pour le travail merveilleux que vous faites avec les jeunes moins fortunés. C'est honteux que dans une société aussi riche que la nôtre, le taux de pauvreté s’élève à 36 %. Voilà le résultat de la globalisation économique et les merveilles du libre échange. Honte à nos gouvernements qui sont toujours à l'écoute des riches et des mieux nantis! Il suffit de dire que huit personnes détiennent le demi de la richesse mondiale.

  • Richard Nicol - Abonné 14 juillet 2017 06 h 35

    Connaissez-vous le Mouvement québécois des vacances familiales

    Bonjour, vous avez raison. Et pourtant, j'ai offert une semaine de vacances subventionnée récemment dans un centre de vacances familiales aux nouveaux arrivants. L'autobus était à moitié vide....Aujourd'hui, je pars en excursion à Asbestos et il me reste deux places dans un minibus de 15 places incluant le chauffeur...

  • Gilbert Turp - Abonné 14 juillet 2017 07 h 50

    Superbe texte, très touchant

    Mes souvenirs de moniteur de théâtre au camp des Grèves remontent à vous lire. Je pense souvent à quelques garçons bouleversants dont j'avais la charge et qui passaient la semaine avec une culotte courte, un caleçon, une camisole et des espadrilles sans chaussettes.
    J'ai tant appris avec eux, entre autre que la dignité humaine commençait par offrir un autre paysage que la ruelle aux enfants et à libérer leur créativité culturelle, quelque soit le degré de fortune ou d'infortune de leur famille.
    Les classes neiges que de dévoués professeurs organisent dans leur école ont aussi cet effet riche et bienfaisant.
    J'invite enfin chacun qui a des ressources à donner des sous aux organismes qui permettent à un enfant de faire un séjour dans un camp de vacances.

  • Bernard Terreault - Abonné 14 juillet 2017 07 h 58

    Il faut vraiment être intégrée

    pour parler des "cousins français" quand on s'appelle Cathy Wong! Jolie allusion.

    • Gilles Théberge - Abonné 14 juillet 2017 15 h 22

      Oui bravo pour Cathy Wong !

  • Pierre Fortin - Abonné 14 juillet 2017 09 h 37

    Votre propos sent bon la fraîcheur des bois


    Tout le monde devrait pouvoir profiter dans sa jeunesse du contact direct avec la nature sauvage, histoire de mieux connaître sa propre nature animale, celle que notre éducation ignore et néglige trop souvent alors qu'on ne peut jamais s'en abstraire. S'éduquer et se civiliser ne signifie pas qu'on doive se couper de soi-même au point d'ignorer ses facultés élémentaires, celles qu'on ne peut développer qu'en se mesurant à la nature, celles qui guérissent bien des maux en permettant de retrouver son véritable sens des valeurs et son propre rythme.

    La première rencontre directe avec un orignal, un chevreuil ou une baleine n'a pas son pareil pour célébrer son existence et faire éclore un authentique sentiment d'appartenance à son pays. Il n'y a pas de meilleure sensibilisation à l'environnement que d'en être un constituant organique.

    Comme il est dommage que l'éducation des jeunes Québécois n'inclue pas une immersion dans leur environnement naturel alors que le Québec est encore ce Paradis terrestre qu'on nous envie. Heureusement, il y a des gens comme vous et je salue votre travail auprès de ces jeunes qui est tout à votre honneur.

    Mais ne nous cachons rien, je suis convaincu que vous en tirez une immense satisfaction et, en cela, je vous envie.

    Bon été Madame Wong.