Grandeur et misère du réseau social

Je sais, je sais, je ne suis pas très à cheval sur le « réseau social », mais sous la pression de mon entourage, la selle est désormais sanglée. Twitter ? Pas assez de ces 140 caractères pour « faire hennir les chevaux du plaisir »… des mots, aurait chanté le grand Bashung en constatant le manque de profondeur et la superficialité du discours ambiant. Ce même plaisir des mots qui aime à s’abreuver à la fontaine de la nuance pour mieux nous faire rougir le cerveau de désirs.

Tenez, pas plus tard qu’il y a quelques secondes à peine, cette publication sur Instagram où sont affichées comme des trophées-de-chasse-à-l’étiquette une bouteille de côte rôtie 2007 de Jamet et une autre du Domaine de Trévallon 2004 du très respectable monsieur Élois Dürrbach. Le commentaire l’accompagnant d’une personne dont je tairai le nom mais que je me permets de traduire : « C’est bon de boire des vins provenant d’autres régions de France, mais ils me font toujours regretter le bourgogne et le bordeaux. » Et vlan dans les dents !

Vlan dans les dents, oui, car quoi, excusez la tonalité du ton, mais c’est de la crotte de bique que cette belle syrah rhodanienne ou du caca d’oie, voire de la fiente de pigeon que cet assemblage syrah-cabernet-sauvignon élaboré par le « pape des Baux » depuis près de 45 ans ? Ce statut résume à lui seul ce qui ronge notre époque, à savoir qu’à force de trop boire des images on pisse du vinaigre. Comme si le monde se résumait aux deux mamelles vinicoles de l’Hexagone que sont Beaune et Bordeaux !

Photo: Jean Aubry Petrus, d’Yquem, Romanée Conti, Sassicaia et autres Opus One… la vue de ces icônes crée chez notre chroniqueur un mélange d’anticipation et de désir.

De l’humilité

La multiplication des avis, commentaires et autres justifications de soi sur la grande toile du petit commerce des mots étranglés par 140 caractères a ce petit quelque chose de suffisant qui me dresse les bourgeons gustatifs sur la langue et les cils olfactifs hors du pif. Comme si nous étions arrivés à une époque où tout ce « menu fretin de vins » qui existe partout ailleurs en France comme en Navarre n’avait aux yeux de certains strictement aucun intérêt.

Et l’effet de loupe de ce fameux « réseau social » n’est certes pas là pour en lisser les différences. Un minimum d’humilité, ne serait-ce que par le choix des mots, ne serait pas superflu non plus. Un peu d’amour et de considération pour celles et ceux qui embouteillent leur passion aux cinq coins du pays de Jean Gabin — celui-là même qui disait qu’il ne boirait du lait que quand les vaches boufferont du raisin — permettraient à ces snobs du Web de justement redescendre sur le plancher des bovidés.

Parce que, faut-il le dire, et le dire fort, ce sont ces mêmes « petits » vignerons qui tissent le tissu végétal de la France du vin, de la France DES vins. Des vins multiples, limite multiculturalisme pour faire bon genre, des vins qui vivent et donnent du plaisir à vivre justement parce que ce sont des vins qui se boivent. Oui, qui se boivent. Ça vous paraît étrange ?

Permettez-moi de vous donner des exemples de ces vignerons « de la base », parce qu’ils nourrissent votre quotidien et le mien. Pensez aux Clavel, Brumont, Orliac, Marionnet, Mellot, Papin, De Conti, Lescaret, Berthet-Bondet, Brun, Foillard, Pinard, Moro, Amoreau, Barmès-Buecher, Ostertag, Blot, Vallée, Gard, Gardiès, Bertrand, et autre Da Ros, pour qui le vin est encore et toujours une fête. « Menu fretin de vins » pour des gens qui n’ont strictement aucun intérêt ? Faudrait peut-être décrocher du réseau social pour sentir la vie qui bat avec le vrai monde.

Ouvrons une parenthèse à l’anecdote. C’était avant la publication de tout à l’heure, à table, dans cet établissement doté d’une cave mirifique de plusieurs milliers de bouteilles, quelque part en Montérégie. En fin de repas, le très jeune sommelier, visiblement transporté par une passion sans fond, nous invite à le suivre à la cave.

Là, disposés tels ces mannequins de haute couture figés dans un défilé réglé au millimètre près, des flacons dont on a l’impression qu’ils épousent déjà l’urne funéraire à venir. Si on ne les boit pas, bien sûr. Petrus, d’Yquem, Romanée Conti (en jéroboam, cela va de soi), Sassicaia et autres Opus One se la coulent fraîche à l’ombre en attendant que quelques richards roucoulent d’aise au grand jour en les buvant pour leur réputation à défaut d’épouser leur propre goût. Pour tout dire, n’y manquait qu’un Cros Parantoux d’Henri Jayer pour compléter le tableau.

Personnellement, la vue de ces icônes crée chez moi un mélange d’anticipation et de désir, mais aussi de frustration et de renoncement, à l’image d’un prétendant qui n’espère plus les faveurs d’une femme qu’il convoite secrètement et qui lui échappe. Dommage. Mais il faut tout de même se ressaisir. Derrière ce 1 % se pressent tout de même 99 % de candidats toujours prêts à vous dresser la chair de poule au passage. Suffit de les regarder bien dans les yeux.

Quand le virtuel fait rêver

La démultiplication de l’information sur la grande Toile a aussi eu pour effet de créer chez tout un chacun cette espèce de convoitise toujours à satisfaire. On a les yeux plus grands que la panse et la panse plus grand que la Terre. Mais elle a aussi pour effet de démocratiser le vin en entraînant dans son sillage une nouvelle génération de consommateurs branchés. À une époque pas si lointaine pourtant, le citoyen buvait local, à deux pas de chez lui, parmi les quelques vignerons du village. Ça lui suffisait et il s’en portait bien.

Puis, les vins ont remonté les cours d’eau et lui ont apporté du nouveau. Chemin de fer, avion et aujourd’hui drone de chez Amazon, voilà, à portée de bouche tous les jus de la planète proposés par le Net avec, à la clé, des choix exponentiels de vins à combler. Nous sommes à deux verres de la vie rêvée. Imaginez, alors que seuls muscadets, sylvaners et rosés d’Anjou abreuvaient les bistrots parisiens à une époque pas si lointaine, voilà que le chianti côtoie désormais Mondavi, le grüner veltliner joue du coude avec l’assyrtiko et que les meilleurs Cava font la vie dure aux bulles du Vouvrillon. Ce qui ne vous empêchera pas, lors de votre prochaine visite parisienne, d’aller faire du lèche-vitrine chez Lavinia et faire un égoportrait avec Petrus, d’Yquem et Romanée Conti. Ça vous rapprochera tout de même un peu !


 

À coup sûr le plus dynamique festival de vin du Québec et, allons, débordons tout de même, du Canada tout entier, le Festival des vins du Saguenay tiendra sa 11e édition du 13 au 15 juillet prochain tout au long de la rue Racine à Saguenay. Pour y avoir participé lors des premiers épisodes, et bien que je ne sois pas personnellement amateur de foules compactes, je dois confesser qu’il y a là, dans ce coeur du Québec, un indice d’enthousiasme qui n’est pas sans tarir l’indice plus élevé encore de buvabilité des nombreux vins proposés. Parlez-en aux vignerons du monde entier qui s’y déplacent : loin du boulot, ce sont au contraire de véritables vacances pour eux que ces rencontres avec les Québécois qui en boivent mais aussi qui… en parlent. Une occasion aussi de faire un détour du côté de l’auberge Villa Pachon et de vous régaler avec leur mémorable cassoulet. Ça vous changera de la poutine !

Cinq bouteilles!

Cet espace de dégustation prolongera le plaisir des amateurs qui ont cette petite soif de découvrir.

Blancs

Domaine de la Baume « les Mariés » 2015, France (17 $ – 477778) : j’ai toujours l’impression de déguster un blanc sec du Nouveau Monde dont la sève, intense, riche et soutenue, éclaire de son exotisme fruité, tout le pourtour du palais. Un vin substantiel, épicé, puissant, frais, de haute tenue, à déguster sur un sauté de crevettes bien relevé. (5) ★★1/2

Orvietto Tragugnano 2015, Sergio Mottura, Italie (22 $ – 11660830) : l’impression de déambuler sous une pergola d’où pendent les fruits jaunes et blancs les plus parfumés du monde, moment magique entre rêve et réalité, calme et apaisant. Les cépages grechetto et procanico savent y faire, portant le registre aromatique et gustatif à un joli niveau de densité, avec une douce vivacité pour en préciser les angles. Un blanc sec gracieux, d’une sève et d’une puissance contenues. Pas mal du tout sur les escalopes de veau paillardes au citron. (5) ★★★ ©

Rosé

Vin gris d’Amador 2015, Terre Rouge, Californie, États-Unis (28,90 $ – 11629710) : rosé de repas à défaut de rosé de piscine parce que bu assis et non entre deux vagues, ce qui n’est pas très prudent, ce rosé sec, généreux et sans compromis joue à fond la carte souple du beau vin rouge sans tanins mais avec couleur et du blanc aromatique mais sans couleur. Les cépages grenache, mourvèdre, marsanne, roussanne, grenache blanc et viognier font tout pour s’apprécier et cumuler leurs efforts pour ne pas faire obstruction à celle ou à celui qui en boit le résultat. Il y a de la sève, de la puissance, de la complexité et une bonne dose de panache ici. Un rosé provençal mais plus rock’roll. (5) ★★★1/2

Rouges

Château Bel Orme Tronquoy de Lalande 2010, Haut-Médoc, Bordeaux, France (28,95 $ – 126219) : le beau bordeaux exigera toujours quelques années d’apaisement derrière le goulot pour ennoblir à la fois l’assemblage des cépages locaux et la patine d’un terroir qui sait aussi se faire subtil. Ce cru bourgeois ne casse sans doute pas la baraque, mais le fondu soyeux de ses tanins combiné à la souplesse fruitée de l’ensemble lui confère déjà l’esprit des grands soirs, autour d’une entrecôte toute simple mais parfaitement grillée. Un classique à revisiter, si ce n’est déjà fait. (5) ★★★

Château Villa Bel-Air 2012, Graves, Bordeaux, France (28,95 $ – 10752716) : la région des Graves rime bien sûr avec ces petits cailloux filtrants et ces sols limoneux responsables entre autres de ces nuances fines de fumée, et c’est bien encore une fois le cas ici. Merlot et cabernet se présentent à leur apogée dans ce millésime disons, discret, mais le fruité est mûr et la patine a du charme, à défaut d’une allonge conséquente. Bref, une jolie bouteille, dans cet esprit où prime l’élégance des bons bordeaux. (5) ★★★

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