L’économie du dopage

Alors, tous dopés, les sportifs d’élite ? Presque tous, répondent Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet dans La société dopée. « Selon des études médicales et des témoignages d’anciens champions ou entraîneurs, une très grande majorité des sportifs se dopent », écrivent les deux économistes du sport.

Et ça ne date pas d’hier. Les grands alpinistes des années 1950 carburaient tous aux amphétamines, semble-t-il. Dans les années 1960, le champion cycliste Jacques Anquetil passe aux aveux : « Je me suis tellement piqué que mes cuisses ressemblent à des passoires », déclare-t-il, en ajoutant qu’il faut être imbécile pour croire que les performances des athlètes d’élite peuvent être obtenues sans stimulants. Il n’y a donc pas que des fraises qui se consomment actuellement à Wimbledon et du Gatorade au Tour de France.

Le dopage sportif n’est pas nouveau, mais il a changé de nature. Plutôt artisanal et sans surveillance jusqu’en 1960, il passe ensuite au stade industriel et devient, pour ainsi dire, la norme à partir des années 1980, étant en phase avec le règne d’une société de marché mondialisée obsédée par la performance, la compétition et le dépassement de soi.

Problème de société

Dans ce contexte, écrivent les deux économistes, le dopage s’avère inévitable et irréductible. Il convient donc de le considérer non pas comme un problème strictement individuel, mais comme un problème de cette « société qui promeut la recherche de la performance maximale » en tous domaines. Afin de l’enrayer, il faudrait en finir avec l’idéologie capitaliste de la compétition et de la performance à tout prix.

La meilleure façon de lutter contre le dopage consiste à lutter contre la “dissociété”, dans laquelle la guerre de tous contre tous justifie l’utilisation de tous les moyens pour essayer de gagner. Nous ne répéterons jamais assez que, tant qu’il y aura recherche de la performance maximale ou de la victoire, il y aura dopage.

 

Mine d’or pour le crime organisé, cet inévitable dopage peut s’expliquer par un calcul coûts-avantages. Les risques d’être démasqué sont faibles et les bénéfices (gagner ou pouvoir « faire le métier », tout simplement), à court terme, sont importants. À long terme, les risques augmentent, comme le montre le cas Lance Armstrong, mais l’effet de « la préférence pour le présent » joue dans la décision de plonger. La théorie des jeux propose une explication dite stratégique. Dans cette logique, on se dope parce qu’on craint que les autres le fassent et en tirent un avantage.

Sans rejeter ces explications, Bourg et Gouguet adhèrent plutôt à la thèse institutionnelle. Dans une société de performance, expliquent-ils, les institutions exercent une pression en ce sens sur les athlètes. Les États protègent les tricheurs (la France a détruit les échantillons prélevés lors de la Coupe du monde de football en 1998, gagnée par son équipe), le règlement intérieur de certaines équipes (US Postal, par exemple, l’équipe cycliste d’Armstrong) impose le dopage, les médecins, censés protéger la santé, collaborent à l’amélioration artificielle des performances, les médias étouffent les scandales pour ne pas tuer la poule aux oeufs d’or du spectacle sportif et le public choisit les records plutôt que la morale.

La lutte antidopage brille, quant à elle, par son inefficacité. Lance Armstrong, faut-il le rappeler, a subi 500 contrôles, tous négatifs. Les tricheurs ont toujours « une longueur d’avance sur les gendarmes de l’antidopage », et le conflit d’intérêts règne, puisque la lutte contre le dopage est menée par les institutions sportives en quête de médailles et de popularité. Cette lutte relève donc de l’hypocrisie pure et fait elle-même partie du spectacle.

Révolution des mentalités

Devant ces constats, certains proposent « une régulation du dopage sous contrôle médical ». Bourg et Gouguet ne croient pas à l’efficacité de ce type de légalisation. Cette solution ne remet pas en cause l’obsession de la performance et ne garantit en rien que médecins et athlètes se plieront à l’objectif de préservation de la santé. De plus, cette régulation équivaudrait à une « incitation généralisée au dopage ».

Pour les deux économistes, qui citent souvent des penseurs de gauche comme Jacques Généreux et Jacques Ellul, de même que le philosophe Robert Redeker, la seule solution valable se trouve dans une révolution des mentalités, dans un rejet de la société de croissance et de performance au profit du «convivialisme». Contre la démesure et le gaspillage du spectacle sportif, contre son idéologie de la loi du plus fort, il faut choisir, comme le faisait Albert Jacquard dans Halte aux Jeux !(Stock, 2004), le plaisir du jeu, de l’effort et de l’accomplissement de soi dans une « confrontation fraternelle ».

C’est la société, dopée à la performance, qui doit changer pour que le sport redevienne un humanisme. Ce n’est pas gagné.

La société dopée. Peut-on lutter contre le dopage sportif dans une société de marché?

★★★ 1/2

Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet, Seuil, Paris, 2017, 224 pages

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