La poutine et le patriotisme

J’ai honte de dire que je n’ai jamais mangé de poutine. Pas une. Même pas à 3 h du matin un peu éméchée ou par solidarité avec des amis de passage curieux d’y goûter. Jamais. C’est là qu’on se rend compte que la vie passe franchement trop vite. On croit avoir encore le temps de sauter en parachute, apprendre le russe, aller en Micronésie ou manger une poutine en lisant la Marche à l’amour de Gaston Miron seulement pour s’apercevoir que les grandes découvertes n’arrivent pas par hasard. Il faut vouloir. Or, de toute ma vie je n’ai jamais vraiment voulu une poutine.

Il y a 15-20 ans, tout le monde s’en serait balancé. On aurait parlé de snobisme alimentaire ou de simple faiblesse à la vésicule biliaire, rien qui ne puisse se soigner. Aujourd’hui, vu l’ampleur que prend la poutine ici comme ailleurs, il s’agit carrément d’un manque de patriotisme. La grande chaîne d’information britannique BBC, pour ne nommer qu’elle, inclut la poutine dans la liste des cinq choses que « le Canada offre au monde » (What Canada Offers the World). La poutine et la gentillesse sont hautes sur la liste.

La poutine est non seulement devenue un symbole, après le hockey et la tolérance, de qui nous sommes, mais elle est également un des rares facteurs culturels qui nous lient d’une mer à l’autre. Un vaste sondage entrepris par le magazine Maclean’s, en honneur de la grosse fête que l’on sait, révèle que le mets le plus prisé nationalement, et de loin, c’est la poutine. Coast to coast, on préfère le fameux fromage-patate-sauce (comme on l’appelait à ses tendres débuts en 1957) à 21 %, au homard (un piètre 10 %) et au boeuf de l’Ouest (9 %). La poutine est encore plus populaire chez les 18-30 ans : 43 % la choisissent comme leur mets de prédilection, ce qui veut dire que ce « plat de pauvres », conçu pour bourrer la panse plutôt que pour flatter le palais, figurera bientôt au menu des grands dîners de chefs d’État au 24 Sussex. Vous pouvez mettre un 100 $ là-dessus.

Sachant que peu de choses nous relient culturellement dans ce pays, mis à part Leonard Cohen, Céline Dion et le sirop d’érable, il faut applaudir ce tour de force. Ce « delicious mess », comme le nomme Jacob Richler, fils du célèbre Mordecai, apprécié tant en Angleterre et aux États-Unis qu’en Corée et en Russie, serait-il devenu le nouveau visage de nos trois solitudes ? Les Amérindiens, telles de vieilles racines, sont les pommes de terre. Les francophones, toujours là où on ne les attend pas, toujours intacts malgré des kilomètres de méchante sauce, toujours surprenants dans ce décor, sont les grains de fromage. Et les anglophones, la grosse mélasse brune qui noie tout sur son passage, les intermédiaires un brin collants qui tentent de contenir ce maelström culinaire vaille que vaille, la main sur le coeur et le féculent.

À un moment où le Québec s’est fait dire de retourner à ses chaudrons, la nouvelle tartine constitutionnelle offerte par le gouvernement Couillard étant jugée trop indigeste, à un moment, donc, où la présence québécoise au sein de la confédération ne fait que fouler comme peau de chagrin et où, c’est clair, l’idée de ce pays ne fait que se complexifier, consolons-nous, la poutine est là pour nous montrer le chemin. Il y a plus d’une façon de plumer un canard, après tout. À défaut du coeur ou de la raison, prenons-les par l’estomac. Une autre façon, combien légitime, de continuer à avoir un mot à dire dans ce pays.

Sur cette note gastronomique, je vous souhaite un bel été, de bonnes vacances et de la poutine à volonté. Il faut en manger pendant qu’on peut encore en revendiquer la propriété !

Cette chronique fera relâche jusqu’au 9 août.

32 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 5 juillet 2017 04 h 41

    C'est drôle. C'est drôle.

    Oui que c'est drôle. Je n'ai jamais osé goûter à la poutine. Des frites ramolies, du fromage élastique, les deux liés par une sauce épaisse au sens épais, n'ont jamais fait saliver mes papilles gustatives en les regardant.

    C'est ainsi.

    Comme ce l'est, je trouve très drôle que vous disiez avoir honte de ne pas en avoir mangé. Moi, non.

    C'est peut-être ce qui nous différencie. Avoir ou ne pas avoir honte.

    Bonne relâche et surtout ne vous obligez pas à plonger dans la poutine par souci patriotique, car vous risquez de caller quelque part et ne jamais revenir.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 juillet 2017 08 h 34

      C'est peut-être parce que dans le texte où on lit: "fouler comme peau de chagrin...etc etc", c'est certainement plus, moins, pas du tout indigeste (selon l'appartenance politique) que "refouler comme peau de chagrin... etc etc"

      Mme Pelletier semble avoir une préférence pour le "fouler"...piétiner.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 5 juillet 2017 10 h 16

      S'il faut manger de la poutine pour affirmer son patriotisme, alors là je débarque...Je n'ai jamais mangé de poutine et je ne mangerai jamais de ce met abjecte au cholestérol très élevé...Je n'en mangerai jamais et mon patriotisme ne s'en portera que mieux...

  • Jacques Tremblay - Inscrit 5 juillet 2017 06 h 01

    Il y a poutine et...poutine.

    Si je comprends bien c'est votre snobisme alimentaire qui vous fait honte! Cependant il faut admettre que ce mets ne convient pas à tous les estomacs. Plus souvent qu'autrement je suis sorti des restaurants plutôt déçu: personnellement j'aime bien la texture mais au final ça goûte pas grand chose.
    J'invite les gens à essayer la recette de Poutine aux crevettes/fromage à la sauce blanche au vin/bisque de homard du Café restaurant Brise Bise de Gaspé lors de votre prochain tour de la Gaspésie. Servie avec une Brown ale américaine, du microbrasseur Pit Caribou établi à L'Anse-à-Beaufils en Gaspésie, bière qui a remporté le titre de meilleure bière brune au monde dans un concours mondial de la bière les World Beer Awards, qui s'est tenu à Londres le 24 septembre 2015, c'est un régal. À défaut de pouvoir vous-y rendre Ricardo a repris la recette dans un de ses livres de cuisine. Ma fille qui travaille comme pharmacienne à Gaspé depuis deux ans, nous rendant visite à Sainte-Luce-sur-Mer en fin de semaine en a concocté une version totalement maison que ses trois cousins Picard de Drummondville qui étaient aussi présents avec leurs enfants ont très appréciée. Et me voilà à mon tour, comme ma fille et mon épouse, avec un estomac et des papilles gustatives complètement réconciliés avec le concept de poutine. Comme de quoi il faut toujours garder l'esprit ouvert.
    Bon été à tous.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Bas St-Laurent

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 juillet 2017 08 h 28

      J'ai pris,il y a presque 20 ans,une bouchée de poutine ramenée a la maison par le fils d'une fiancé et j'ai mis une croix la-dessus.
      Mais je serais pret a tater celle du Brise Bise,quel joli nom,a Gaspé ou alleurs,va pour la biere quoique un verre de blanc ferait l'affaire
      J'aime bien,Jacques Tremblay,vos interventions dans ce journal.Bel été.

    • Jacques Tremblay - Inscrit 5 juillet 2017 09 h 09

      Merci pour le retour M. Grisé.
      Bon été.
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

    • Paul-André Giguère - Abonné 5 juillet 2017 10 h 14

      Il y a plusieurs mets de différents pays qui, une fois revisités, sont devenus recherchés et très appréciés. Merci à Monsieur Tremblay de nous démontrer qu'il en est de même pour la poutine.
      Ça fait du bien car je déplore que nous les Québécois avons souvent tendance à nous déprécier.

    • Jacques Tremblay - Inscrit 5 juillet 2017 11 h 51

      Vous avez raison M. Giguère nous avons collectivement tout un réflexe que je qualifierais malheureusement de colonisé: dans l'esprit de plusieurs Québécois tout ce qui vient d'ailleurs vaut mieux que ce que nous produisons. Pourtant ce n'est pas l'imagination ni le talent qui manquent chez nos concitoyens comme en fait foi nos artistes de tous domaines qui sont souvent reconnus et acclamés dans de nombreux pays. Si on prend le temps de bien faire les choses nous pouvons faire mieux que bien d'autres. La clé étant d'abord de faire confiance à nos propres capacités.
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

  • Jean Lapointe - Abonné 5 juillet 2017 06 h 33

    Nous n'avons rien à voir là dedans.

    Il y a des gens qui aiment la poutine. C'est leur affaire. Comme je n'en ai jamais mangé moi-même parce que je trouve que ça doit être trop riche, je n'en ai rien à dire.

    Mais ce qui est regrettable c'est qu'on ait fait un plat national québécois.

    Mais nous n'avons rien à voir là-dedans nous Québécois. Ce sont les médias sensationnalistes qui en sont les responsables à mon avis.

    Que madame Pelletier dise avoir honte de ne pas en avoir mangé laisse entendre que pour elle les Québécois seraient fiers de cette trouvaille culinaire venue du Centre du Québec et qu'ils ne pourraient se sentir Québécois que s'ils en mangent.

    On ne pourrait pas être Québécois si on ne mange pas de poutine.

    Voilà encore une fois une manifestation de mépris pour les Québécois de la part de madame Pelletier dont on sait qu'elle ne se considère pas comme Québécoise (quelle horreur pour elle) mais canadienne à la Trudeau.

    Si elle dit qu'elle est Québécoise, ce qu'elle veut dire c'est qu'elle habite au Québec bien que née en Ontario.

    Désolé d'avoir à vous le dire mais je ne vais pas m'en ennuyer au cours de l'été.

    Parce qu'il arrive que moi j'aime mes compatriotes, Je veux leur bien et le mien avec bien sûr. Et je prends très mal le mépris affiché par certains et certaines de nos compatriotes à notre endroit surtout dans un journal comme LE DEVOiR.

    • Claire Dufour - Inscrite 5 juillet 2017 08 h 54

      Tout est dit et bien dit . Merci

      En fait, je suis heureuse de prendre congé de ce mépris!!!

    • Claude Bariteau - Abonné 5 juillet 2017 09 h 02

      Mme Pelletier n'associe pas la poutine aux Québécois mais aux Canadiens, car elle fait écho au liant qu'elle constitue « coast to coast » au Canada, selon le verdict tout britannique de la BBC.

      Elle ne dénigre pas les inventeurs de Drummondville ni les Québécois, mais entend en manger parce qu'elle éprise d'un patriotisme canadien qui ne saurait se passer de poutine puisque BBC en a fait un met quasi-royal.

    • Pierre Desautels - Abonné 5 juillet 2017 09 h 05

      "Voilà encore une fois une manifestation de mépris pour les Québécois de la part de madame Pelletier dont on sait qu'elle ne se considère pas comme Québécoise (quelle horreur pour elle) mais canadienne à la Trudeau."

      C'est complètement faux, et vous le savez. C'est juste qu'elle ne passe pas votre test d'authenticité, qui est plutôt restrictif, ce n'est pas peu dire. Madame Pelletier ayant côtoyé Jacques Parizeau pendant un an pour son excellent documentaire Monsieur, il est certain que celui-ci n'aurait jamais accepté de jouer le jeu en sachant qu'elle méprise le Québec.

      Votre propre mépris pour Madame Pelletier ne vous honore pas. Je vous souhaite de bonnes poutines pour cet été. Avec beaucoup de sauce.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 5 juillet 2017 13 h 41

      "Mme Pelletier n'associe pas la poutine aux Québécois mais aux Canadiens...» (Claude Bariteau)

      La poutine un met canadien? Et pourtant...
      À preuve, ce n'est pas la«poutine» que l'ex-président des USA a dégusté lors de sa visite officielle à Ottawa en 2009, mais plutôt une «beaver's tail» (queue de castor) ou plus spécifiquement une «Obama tail», une création culinaire made in sOttawa spécialement èlaborée pour la circonstance pour M. Obama consistant en une pâte frite dans l'huile recouverte de Nutella et - produit canadien oblige - de sirop d'érable. Hum...

    • suzanne dussault - Abonné 5 juillet 2017 20 h 44

      Du mépris en réponse au soi-disant mépris? Un peu d'ouverture vis-à-vis des personnes qui pensent différemment!
      Je crois que Mme Pelletier en a contre la récupération des politiciens, et le manque de goût raffiné au nom de la mode ou d'une tendance. (Même si ce que décrit un autre abonné à des allures de gastronomie...Cela dit, je suis d'accord pour garder l'esprit ouvert, comme il le suggère)
      Mme Pelletier ne se moque pas du tout des créateurs de ce plat.
      Je n'aime pas particulièrement la poutine. Le secret de sa popularité n'est sûrement pas dans la sauce. Mais le fromage en grain, frais du jour, j'adore, surtout avec des dattes.
      Contrairement à vous, j'ai hâte de relire Mme Pelletier et ses chroniques pertinentes, farcies de métaphores et souvent pimentées d'humour.
      Bon été!

  • Bernard Terreault - Abonné 5 juillet 2017 07 h 37

    Honte?

    Au contraire, cela démontre votre goût en alimentation. Moi aussi, juste à voir cette colle brune sur des frites molles et du soi-disant fromage me fait lever le coeur. Autant manger les restes de table dans une cuisine de resto.

  • Denis Miron - Inscrit 5 juillet 2017 07 h 47

    Et pourquoi pas la «poutine souriante». ?

    La poutine est en train de s’internationaliser. Il y a de la poutine italienne, de la poutine mexicaine, de la poutine grec avec du féta, même les russes ont leur Poutine etc… De la poutine pour célébrer la diversité, pour mettre fin aux 2 solitudes, pour que le québécois puisse se sentir enfin chez lui «coast to coast.
    Et pourquoi pas déménager l’ONU de New York à Drummonville, là où revient chaque année l’unique festival de la poutine, la diplomatie internationale ne pourrait que s’en porter mieux, et la paix dans le monde serait peut-être beaucoup plus possible qu’à New York . Imaginons la poutine remplacer les casques bleus. «Think big...stie»