Le poète qui fut promu shérif

Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à redécouvrir des oeuvres littéraires condamnées à vivre dans l’ombre de leur adaptation à l’écran. Troisième chapitre d’une série de douze : Délivrance de… James Dickey.

Je suivais un cours d’immersion anglaise au Nouveau-Brunswick, à l’été 1976, quand j’ai entendu parler du film de John Boorman pour la première fois. Nous buvions de la bière un soir et j’écoutais un étudiant résumer l’intrigue à un autre : quatre types descendent une rivière sauvage condamnée par un projet hydroélectrique en canot, dans une région montagneuse isolée du sud des États-Unis ; l’un d’eux se fait violer par des hillbillies ; les canoteurs tuent un des agresseurs, l’autre les poursuit et l’expédition vire au cauchemar.

« Violer ? Un homme ? » lança l’autre étudiant d’un air incrédule. « Le pénis dans le rectum… » rétorqua le premier étudiant, l’air agacé d’avoir à ainsi mettre les points sur les i.

Le viol au masculin sur la personne d’un adulte, voilà un sujet qui semble bien délicat, à l’heure où une douloureuse actualité nous promène entre Val-d’Or et les abreuvoirs à députésde la Vieille Capitale. De toute manière, dans Délivrance, on est bien loin du « Sans oui c’est non » et autres byzantines subtilités rhétoriques. La question du consentement ne se pose pas vraiment quand les arguments des agresseurs prennent la forme d’une vieille pétoire chargée de grenaille et d’un poignard de chasse.

Photo: Source Télé-Québec Burt Reynolds, dans la version filmique de «Délivrance». La production n’ayant pas les moyens de payer des cascadeurs, l’acteur se cassa le coccyx en dévalant une des gorges terrifiantes de la rivière.

Avant le choc de Délivrance, je ne savais pas ce qu’était un hillbilly. La culture américaine avait coutume d’exporter chez nous des produits plus séduisants, des Kerouac, des Dylan. Le hillbilly était le cousin demeuré de ces figures présentables d’une contre-culture déjà largement récupérée et recyclée en mythe par l’Amérique marchande. Au coeur des Appalaches subsistaient des poches de résistance éparses, un folklore endogamique, opposant aux drogues à la mode le tord-boyaux de ses alambics : une contre-contre-culture. En 1972, un certain jam de banjo par un adolescent aux traits mongoloïdes allait marquer à jamais l’imagerie de cette Amérique récalcitrante.

Le film était tiré d’un roman paru sous le même titre à peine deux ans plus tôt. L’auteur, James Dickey, à 47 ans, était un poète déjà consacré, lauréat du National Book Award for Poetry et 18e « poète lauréat » des États-Unis. Auparavant, il avait successivement été une vedette de l’athlétisme collégial, un aviateur décoré (fort d’une centaine de missions et aimant se décrire comme un pilote de chasse alors qu’il avait été, a-t-on découvert, simple opérateur de radar), un enseignant et un rédacteur publicitaire au service de Coke et cie.

À sa parution, le roman fut loin de passer inaperçu et récolta même le prix Médicis étranger en 1971. Mais ce n’était encore rien comparativement à l’explosion de popularité provoquée l’année suivante par le chef-d’oeuvre de Boorman, dont Dickey signa lui-même l’adaptation. Il s’y réserva aussi un des rôles les plus moches d’une production qui n’en manquait pas : le gros shérif red neck qui cuisine les rescapés à la fin.

C’est avec le film que Délivrance accède au Mythe, à la grande épopée américaine de la conquête de la nature. Les acteurs durent affronter eux-mêmes les eaux bouillonnantes de la rivière Chattooga, à la frontière de la Caroline du Sud et de la Géorgie, la production devant apparemment se passer de cascadeurs faute de budget — oui, Jon Voight, inoubliable, escalade réellement cette foutue falaise. Quant à Burt Reynolds, il se cassa le coccyx en dévalant une de ces gorges terrifiantes dans son canot d’aluminium.

Au cours des années suivantes, ai-je lu dans le National Geographic, on dut créer un parc national autour de la rivière pour en réglementer l’accès et empêcher les légions d’amateurs attirés par « la rivière de Délivrance » d’aller se péter la gueule dans un rapide hors catégorie. Aujourd’hui, nul doute qu’on y pratique le rafting en toute sécurité.

Avec Délivrance, on se trouve devant le cas rare d’un tandem livre-film relativement équilibré. Aussi forts l’un que l’autre : au choc des images, à la puissance brute des choses vues répondent les profondeurs de la langue et l’envoûtante magie des mots : « J’entendais la rivière couler à mes pieds, et derrière ma tête la forêt était d’une densité et d’une noirceur inimaginables. Rien en elle qui me connût. » Deux arts aux lois complètement différentes donnent ici l’impression de se compléter, de renvoyer l’un à l’autre. Deux chefs-d’oeuvre communicants.

Fait à noter, le titre est voué à demeurer incompréhensible si on s’en tient au seul film. Car au départ, la délivrance dont il est question dans le roman n’a pas grand-chose à voir avec une rivière sauvage ou un trip de canot. « La fille du studio rejetait ses cheveux en arrière et serrait son sein à pleine main et soudain […] l’oeil d’or se mit à briller, annonçant non pas la matérialité de l’amour physique, si nécessaire à sa survie, mais cela même qui, en lui, promettait autre chose, une autre vie, la délivrance. »

Tandis que, au bord de la rivière, la question est plutôt de survivre à la matérialité de l’amour physique. Et si on ne peut pas dire que les hillbillies sodomites de l’écran soient des personnages très plaisants à côtoyer, la manière dont la paire crève les pages est peut-être encore plus effrayante : « Le petit était le plus âgé ; il avait de grands yeux blancs et ses joues étaient hérissées de torsades poivre et sel. Sa figure semblait fuir dans plusieurs directions. Il portait une salopette, et son ventre avait l’air de s’effondrer dedans. Son compagnon était grand et maigre, et le regard perçant de ses yeux jaunes semblait sortir d’un souterrain ou de quelque réduit obscur, élémentaire. Quand il remuait la mâchoire inférieure, elle remontait beaucoup trop pour qu’il eût encore des dents. »

Je ne sais vraiment pas ce qui est le plus éprouvant, entre relire le livre et revoir le film. « Avec le fusil, il retroussa brutalement la chemise jusqu’à la nuque de Bobby en laissant sur l’échine une longue marque rouge. Soudain, l’homme à la barbe blanche se trouva lui aussi nu à partir de la ceinture. Il n’était plus question de trouver un sens […] à quoi que ce soit : ils allaient faire ce qu’ils voulaient. » Adioye donc.

Délivrance

James Dickey, traduit de l’américain par Pierre Clinquart, Flammarion, Paris, 1971, 249 pages