Conjugaisons identitaires

« Je ne suis pas Québécois, ni Canadien, je suis Haïtien », m’a répondu un jeune de 15 ans, appelons-le Charles, lors d’une discussion sur l’identité que j’animais. Il avait pourtant grandi au Québec et il n’avait jamais mis les pieds dans son pays d’origine. Mais devant les défis d’employabilité de sa famille et les vexations diverses — le fréquent « d’où viens-tu ? », ou alors l’assignation à être et n’être que Noir —, il a trouvé la seule réponse qui semblait protéger, à ses yeux, sa propre dignité. Affirmer son identité relativement à la société d’accueil n’était plus une option pour Charles.

Ce réflexe ressemble à celui de plusieurs jeunes issus de familles immigrantes qui évoluent aujourd’hui dans nos écoles, et pour lesquels l’identité s’est avant tout construite en réaction au regard des autres et aux obstacles d’intégration. Chez eux, comme chez Charles, le sentiment d’appartenance n’a pas surgi par magie avec la naissance ou la citoyenneté.

Refus

Adolescente, je me sentais aussi comme Charles : je refusais de m’identifier comme Québécoise. Ce rejet d’adhésion témoignait d’une saturation d’être continuellement projetée dans l’altérité. Née au Québec de parents sino-vietnamiens, j’étais contrariée par les interrogatoires sur mes appartenances et mes loyautés. « Est-ce que tu te sens davantage Chinoise, Québécoise ou Canadienne ? » — des questions derrière lesquelles se dessinait parfois un profilage d’allégeance. Pourquoi devrais-je fractionner, telles des formules mathématiques, mes appartenances multiples ?

C’est lors d’un voyage en Chine à l’âge de 16 ans, aux côtés d’une masse d’individus qui me ressemblaient, que je me suis questionnée de nouveau sur mes appartenances. Là-bas, mon chinois à l’accent québécois détonnait, tout comme ma démarche, mes réflexes et mes valeurs. Je m’y sentais étrangère. De retour au Québec, j’ai accepté que mon identité n’aille pas de soi et demande des efforts de conjugaison plus complexes que celles du subjonctif plus-que-parfait.

Dualité

L’articulation et l’expression d’identités plurielles sont ardues dans un contexte où nos sociétés ont tendance, par réflexe monoethnique, à ramener cette question au lieu de naissance ou à l’apparence physique. Toute réponse au « qui es-tu » devient alors un piège potentiel où la pluralité de nos appartenances se heurte à l’intimation, subtile ou non, d’en choisir une et une seule : sois comme et avec Nous, ou bien entête-toi dans ta différence et sois l’Autre.

En outre, notre société d’accueil est double : le Québec et le Canada. S’ajoute alors une nouvelle couche propre au contexte québécois où la question nationale et linguistique génère ses enjeux d’appartenance et de loyauté. Se revendiquer d’une identité canadienne au Québec ne va pas sans conséquence, même pour un Québécois d’origine canadienne-française, dans un cadre qui reste polarisé.

Imaginez alors à quel point des jeunes issus de familles immigrantes doivent marcher sur des oeufs lorsque convoqués au tribunal de l’identité. À quoi doivent-ils s’identifier : à leur pays d’origine ou d’accueil ? Et ensuite, au Québec ou au Canada ? Être une minorité au sein d’une communauté minoritaire peut enrichir parfois, mais complique généralement les débats identitaires.

Conjugaison

Lorsque j’ai demandé à Aisha de quelle façon elle se définissait, elle m’a répondu sans hésitation, du haut de ses 17 ans : « Je suis Canadienne, mais je me considère avant tout comme une Québécoise d’origine pakistanaise et philippine. Je précise toujours mes origines, car je sais que la prochaine question que l’on me posera sera “mais d’où viens-tu vraiment ?” » À la suite d’une expérience positive d’inclusion à l’école francophone, Aisha a réussi à conjuguer des appartenances qui font la synthèse entre son identité d’héritage et son identité d’accueil. Lorsque je l’écoute me parler de son parcours, j’ai l’impression d’entendre une grande diplomate, sensible aux réalités plurielles des personnes qui l’entourent, désireuse de bâtir des ponts, habile à déconstruire les malentendus et à régler les conflits, et toujours prête à vanter les mérites des cultures diverses. Aisha résiste, avec raison, à l’idée de devoir choisir une identité homogène, monolithique. S’il y a un choix à faire, c’est celui d’assumer tout ce qu’elle est.

Après tout, l’identité doit être une quête fluide, où les repères bougent, sans jamais se figer. Elle est favorisée dans un climat dénué de discrimination sur la base des origines et dans des conditions d’égalité réelle des chances. Au Québec, notre identité sera toujours la conjugaison vivante d’une diversité de récits en tiraillement. Et c’est tant mieux comme ça.

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