Le Bâtiment 7, fabrique d’autonomie alimentaire collective

L’Oil Store, un édifice détaché du reste, au bout du bâtiment, accueillera une serre intérieure, un espace collaboratif culinaire et une aire polyvalente, où se tiendront des événements et des marchés fermiers.
Photo: Poddubiuk architecte, dessin de JB Bouillant - 2016 L’Oil Store, un édifice détaché du reste, au bout du bâtiment, accueillera une serre intérieure, un espace collaboratif culinaire et une aire polyvalente, où se tiendront des événements et des marchés fermiers.

Ils ont officiellement obtenu les clés le 28 avril dernier. Ils ont fêté, heureux, soulagés, des bulles dans le verre, de l’effervescence plein la tête. Car les projets du Collectif 7 à nous ne manquent pas pour ranimer le Bâtiment 7, ancien entrepôt ferroviaire. Comme ce futur système alimentaire.

Pour le moment, c’est une longue coquille vide en cours de rénovation sur un terrain de 90 000 pieds carrés. Un bâtiment fait de briques et d’une immense fenestration, coincé au sud du canal de Lachine, entre Verdun la (encore) décontractée et Griffintown la (nouvelle) bourgeoise.

Mais, dès l’automne, la première phase de développement prendra forme avec l’aménagement intérieur d’un espace au rez-de-chaussée appelé « pôle des pratiques ». Cette zone située à l’entrée comprendra une épicerie autogérée, un café-bar lié à une microbrasserie coopérative et des ateliers collaboratifs. Sur le plan, Isabelle Monast-Landriault, chargée de projet du Pôle alimentaire du Bâtiment 7 (batiment7.org), me montre les espaces. « Nous avons décidé de concentrer les services de proximité dans la première phase, qui ouvrira au public l’année prochaine. »

Si tout va bien, ce sera en mars 2018. La petite épicerie Le Détour vendra des aliments frais et des produits de première nécessité. La microbrasserie-coop Les Sans-Taverne brassera sur place et gérera le café-bar. Les enfants pourront fréquenter le lieu du fait des permis demandés (broue-pub, salle de dégustation…).

Désert alimentaire

Il fut un temps industriel où « la Pointe » comptait une taverne à chaque coin de rue. D’où son surnom de « quartier aux cent tavernes ». Avec son carrefour de changement des voies ferrées, le Bâtiment 7 en était l’épicentre ouvrier. De « cent », nous sommes passés à « sans ».

Photo: Sophie Suraniti Les citoyens de Pointe-Saint-Charles étaient bien déterminés à convertir le vaste Bâtiment 7, une construction du CN, en lieu de partage et de rassemblement pour la communauté.

Aujourd’hui, la zone rime plutôt avec désert alimentaire. Divers organismes communautaires et associatifs travaillent depuis plusieurs années à garantir une autonomie et une sécurité alimentaires aux résidants. Chez Raoul, le sympathique café–épicerie–casse-croûte où je me trouve pour l’entrevue ? Ouvert il y a un mois. Peu à peu, de petites initiatives voient le jour. Mais lorsque la mobilisation citoyenne pour le Bâtiment 7 a démarré, le sud de Pointe-Saint-Charles était aussi vide alimentairement parlant que la bâtisse industrielle dans laquelle s’engouffrait le vent.

Le Bâtiment 7 est un projet né de la concertation et de la mobilisation sans précédent d’organismes et de citoyens du quartier. En 2005, les anciens terrains du Canadien National étaient vendus pour un dollar au Groupe Mach. Le plan de ce groupe immobilier était d’y transférer le Casino de Montréal et d’installer autour un centre de foire international. Mais une mobilisation et des pétitions citoyennes, ainsi que des opérations populaires d’aménagement ont eu raison de ces projets et le plan a été refusé.

Après des années de batailles, les citoyens mobilisés ont donc remporté la victoire et fixé les nouvelles règles du jeu. Un jeu où le social prime : des logements abordables, des structures de soins et d’accueil (pôle santé-famille), un volet de diffusion culturelle (pôle art contemporain), des infrastructures et des services liés à l’alimentation (pôle alimentaire). Le pôle des pratiques (café-bar, brasserie, épicerie, ateliers) sera le premier à ouvrir. Les autres pôles suivront, tous portés par le Collectif 7 à nous, sauf celui sur l’art contemporain (par Quartier Éphémère).

Transformation

Début juin s’est tenue une assemblée publique pour discuter du pôle alimentaire et des espaces extérieurs pour lesquels il reste encore des inconnues. Notamment en ce qui concerne l’état de l’Oil Store, un édifice détaché du reste, au bout du bâtiment, prévu pour accueillir une serre intérieure, un espace collaboratif culinaire et une aire polyvalente (pour des événements comme des marchés fermiers). Sa structure supporterait-elle la charge d’un toit végétal ?

Quant au rachat du lot 5 par la Ville de Montréal, celui-ci se fera-t-il ou pas ? Le lot 5 se trouve en face de l’Oil Store. Le Collectif 7 à nous aimerait que cette parcelle soit rachetée par la Ville et zonée « parc ». Un zonage qui exigerait alors une décontamination des sols à un niveau élevé. Avec les projets résidentiels qui vont se développer autour du Bâtiment 7, ce lot rendu « vert » assurerait une continuité naturelle avec le reste.

Après, on imagine déjà toutes sortes d’installations et de services qu’on pourrait installer dessus : une fermette urbaine, des ateliers éducatifs, des rondes à cheval, comme ce que fait l’été la Maison Saint-Gabriel avec sa run de pain, etc. « Ce que nous appelons le pôle alimentaire à l’interne, c’est vraiment la partie productive et éducative, qui se déploiera davantage autour de l’Oil Store (serres, jardins collectifs, ruches, espace culinaire…), tout en étant étroitement connectée aux usages alimentaires à l’avant du Bâtiment 7 (café-bar, brasserie et épicerie intégrés dans le pôle des pratiques). L’alimentation et l’agriculture urbaine sont plutôt transversales dans le développement du Bâtiment 7 », explique Isabelle Monast-Landriault.

Repenser les échanges marchands

Faire ses achats avec une monnaie locale spécialement créée à cet effet ? Instaurer un programme qui permettrait de transformer des heures de bénévolat en primes d’achat ou en temps d’apprentissage ? On y pense, on regarde ce qui se fait ailleurs. Par exemple du côté de la West End Food Co-op à Toronto, qui permet à ses membres effectuant des heures de bénévolat à la coopérative alimentaire de recevoir des crédits qu’ils peuvent ensuite dépenser au marché fermier.

L’autre grande idée est de faire en sorte qu’il n’y ait pas, ou alors le moins possible, de hiérarchie dans la façon dont sera géré un service comme la future épicerie. « Les gens s’impliqueront en tant que membres adhérents. Ils auront leur mot à dire sur les orientations et les décisions », souligne Isabelle Monast-Landriault. À l’image de la Park Slope Food Coop, une importante coopérative alimentaire new-yorkaise de Brooklyn qui fonctionne avec une poignée de coordonnateurs et des milliers de bénévoles adhérents.

Deux postes de dépenses ont un impact sur les prix d’un service alimentaire : les salaires versés aux gens qui y travaillent et le loyer. « Dans la répartition des coûts des loyers du Bâtiment 7, nous avons décidé d’offrir un loyer à un prix plus abordable pour l’épicerie, car nous estimons qu’il s’agit d’un service de première nécessité dans le sud de Pointe-Saint-Charles. » Ne pas faire de profits, garder les prix les plus bas possible, être un service pour le quartier, voilà les priorités.

« On ne veut surtout pas devenir un gestionnaire immobilier qui loue des pieds carrés ! La première phase de développement du projet va être un laboratoire d’expérimentation », confie Isabelle Monast-Landriault. Un laboratoire qui repose sur de solides fondations, celles de la concertation, de la mobilisation et de la participation citoyennes, sans lesquelles cette coquille vide n’aurait pu revivre. Le Bâtiment 7 est décidément un beau projet social qui donne faim.