Si vous étiez un cépage, lequel seriez-vous?

Vin et humain ont de tout temps cohabité. Après l’invention de l’amibe, bien sûr, mais quand même. Le vin allège parfois la pénibilité de vivre de l’humain tout en lui donnant l’illusion de se rapprocher ne serait-ce qu’à 500 micromètres du divin. Sans toutefois y parvenir. C’est que le divin se garde une petite marge. Surtout s’il y a une trace de bouchon perceptible. Mais je m’égare.

Le médecin grec Hippocrate ne s’y était pas trompé lorsqu’il s’avisait, lors de la rédaction de son fameux sarment, pardon, serment, de livrer entre autres ceci : « Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. »

Tout ça bien avant que le resvératrol ne soit lui-même découvert dans le vin en… 1992 ! En effet, le fameux Grec ne se doutait pas alors que, quelque 2392 années plus tard, deux verres par jour de vin rouge riche en polyphénols n’allaient nuire en rien à l’équilibre de l’humain. Bien au contraire !

Le célèbre docteur qui avait à l’époque identifié chez l’homme des « humeurs » bien spécifiques, qu’elles soient de type bilieux (feu), atrabilaire (terre), sanguin (air) ou flegmatique (eau), pour saisir les mystères viscéraux de la mécanique humaine, ne pressentait pas qu’il pouvait transposer, et pourquoi pas greffer, ces mêmes humeurs à l’intérieur d’une grille plus élargie où le volet, disons, plus psycho-physiologique de l’être humain serait cette fois révélé.

Ce qui n’empêchera nullement que l’on puisse aussi relier lesdites humeurs au cycle naturel de la vigne. Par exemple, le soleil pour stimuler la photosynthèse, la terre comme creuset pour le terroir, la climatologie ambiante variable d’une saison à l’autre et l’apport hydrique nécessaire à l’alimentation de la plante. Mais autorisez-moi à aller plus loin.

Photo: Jean Aubry

Histoire de s’amuser un peu, permettez que j’associe ces humeurs décrites par Hippocrate aux cépages qui font le vin à l’intérieur de quatre familles de tempéraments correspondants. Une grille où justement l’aspect psycho-physiologique est pris en compte.

Et si les types bilieux, atrabilaire, sanguin et flegmatique du bon docteur correspondaient respectivement à des tempéraments de types musclé, solide, élancé et rond, et ce, à l’intérieur de quatre grandes familles de tempéraments de cépages, quelle que soit la couleur du pigment ? Voyons ensemble.

Comme une lettre de l’alphabet

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un cépage et pourquoi parler de tempérament ? Je ne vous apprendrai rien en disant que le cépage désigne le raisin à partir duquel un vin est élaboré. Un peu comme ces lettres de l’alphabet qui, mises bout à bout, finissent par constituer un mot intelligible. Quant au tempérament du vin, disons qu’il est déterminé principalement par son cépage et qu’il est inné. Autrement dit, le cépage est la base même du tempérament du vin.

Qu’il soit d’Italie, d’Espagne, de France, de Californie ou d’Australie, un cabernet sauvignon, par exemple, conservera toujours ces mêmes traits de caractère de base relatifs à son tempérament, même si des variations peuvent apparaître en fonction du terroir, des clones utilisés, du microclimat local ou de la main de l’homme qui s’est penché sur son berceau.

Le cabernet sauvignon Oakville 2012 de Robert Mondavi ne ressemble pas au Saint-Julien Château Gloria du même millésime, même s’ils ont en commun la couleur, l’indice de tanins et la fraîcheur, mais également ce souci du détail en profondeur ainsi qu’une même fine musculature.

Un amateur éclairé percevra tout naturellement le cabernet sauvignon, bien qu’il soit ici formulé différemment. Même son de grappe entre un pinot noir Subsollum chilien 2014 et un bourgogne 2014 de Catherine et Claude Maréchal. Registre aromatique et textures sensiblement rapprochés, quoiqu’aussi nuancés, mais avec tout de même un petit air de filiation.

Le jeu des correspondances

Pour ce faire, j’ai réuni les cépages les plus courants et les plus connus de la planète vin selon leur tempérament respectif, le tout colligé à l’intérieur de quatre grandes familles de tempérament du vin que sont les musclés, les solides, les élancés et les ronds.

Et c’est là, très exactement à la jonction de ces deux univers, que je veux jeter avec vous le jeu des cépages et des vins qui leur correspondent. Appliquer, si l’on veut, un visage humain à un cépage et à un cépage un tempérament humain. Vous me suivez jusqu’ici ?

Un jeu de correspondances, en somme, qui, à la suite de multiples tests (que ce soit au niveau de la couleur, au niveau de la structure, au niveau de l’acidité, etc.), de croisements et de recherches ampélographiques, m’a permis de dégager des similitudes, des points communs, des ressemblances entre les traits de caractère de différents cépages et ceux qui se révèlent être l’apanage de l’humain.

Cette approche ludique, bien qu’empirique, demeure toutefois perfectible. Mais elle a le mérite de dresser à la fois le portrait-robot des cépages les plus connus et des vins qui en sont issus. Ma question : et si vous étiez vous-même un cépage ou un vin, lequel seriez-vous ? Pour vous y retrouver, j’ai fait un court descriptif de ces quatre tempéraments avec, à la clé, quelques exemples utiles de cépages ou de vins correspondants.

Les voici résumés, espérant le tout utile pour élargir vos horizons, mais surtout pour vous doter d’une base pour vous amuser sainement !

Musclé

L’énergie est ici le mot-clé. Puissance, race, dynamisme, ambition et séduction en sont l’essence. Les cépages de type musclé ont du tonus, de la force et les ressources nécessaires pour durer. Ils produisent des vins corsés et de bonne garde.

Citons le riesling, le grüner-veltliner, le petit manseng, la roussanne, le pinot gris, la tinta roriz, le cabernet sauvignon, le nebbiolo, le sangiovese, le mourvèdre, le petit verdot… Exemple ? Cabernet Sauvignon Reserva 2014 Pérez Cruz, Chili (17,85 $ – 12798 865) : la texture fruitée riche et bien fournie se maintient ici dans un cadre structuré où se jouent vigueur et bonne tenue de bouche, sans toutefois être de grande complexité. (5) ★★1/2 ©

Solide

La densité est ici le mot-clé. Concentration, stabilité, durabilité, précision et sensualité animale en sont l’essence. Les cépages de type solide sont colorés, riches en extraits secs et livrent des vins harmonieux et de garde certaine.

Citons le verdejo, l’arinto, le chenin blanc, la marsanne, la barbera, le montepulciano, le cabernet franc, le malbec, le tannat, le nero d’avola… Exemple ? Barbera d’Alba 2014 G.D. Vajra, Piémont, Italie (27,30 $ – 13112167) : ce qu’il faut ici de muscle et de tonus pour un rouge vigoureux, un rien têtu, qui sait coloniser le palais avec son fruité convaincant, sans toutefois le paralyser. Fera l’affaire d’un solide calzone. (5 +) ★★★ ©

Élancé

La légèreté est ici le mot-clé. Volubilité, expression, apesanteur, élégance, ainsi qu’un côté aérien et sexy en sont l’essence. Les cépages de type élancé s’expriment spontanément avec une ouverture aromatique et une fluidité de corps sans toutefois être nécessairement destinés à la longue garde.

Citons l’alvarinho, le sylvaner, le garganega, le trebbiano, la vernaccia, le moschofilero, l’aligoté, le melon de bourgogne, le sauvignon blanc, le cinsault, la mondeuse, le sweigelt, le pinot noir, le gamay…

Exemple ? Sweigelt 2015, Pittnauer, Autriche (21,35 $ – 12677115) : tout le jus de la grappe fraîchement pressé avec ce fruité diablotin et un rien salin qui rebondit sur la langue et applaudit le palais. C’est sec, léger, croquant et de belle humeur ! Servir frais. (5) ★★★

Rond

L’épaisseur est ici le mot-clé. Simplicité, amabilité, accessibilité, inertie et profondeur en sont l’essence. Les cépages de type rond offrent une matière substantielle, pleine et arrondie, empreinte de douceur, de plénitude. Enrobés, parfois peu acides, ceux-ci peuvent toutefois livrer des vins de longue garde.

Citons le palomino, le chasselas, la malvasia, le chardonnay, le muscat, le pinot blanc, le sémillon, le viognier, le dolcetto, le merlot, la syrah, le grenache…

Exemple ? Chardonnay Otazu 2015, Navarre, Espagne (18,90 $ – 12495371) : c’est sec, svelte et d’une élégante sève fruitée, le tout décliné avec fraîcheur et une jolie rondeur épicée en finale. Sans un gramme de boisé. Moderne, mais aussi inspiré. (5) ★★★

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1 commentaire
  • Jean-Baptiste Sérodes - Inscrit 23 juin 2017 07 h 48

    Capoté

    Comment pouvez-vous associer du chenin blanc avec du malbec ou du tannat? Ou pire, riesling et mourvédre, à croire que Bandol est en Alsace!
    Comment pouvez-vous mettre ensemble chardonnay et syrah?
    SVP des explications.