Des oiseaux peuvent en cacher d’autres

Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à redécouvrir des oeuvres littéraires condamnées à vivre dans l’ombre de leur adaptation à l’écran. Deuxième texte d’une série de douze : Les oiseaux de… Daphné du Maurier.

C’était bien avant que les enfants apprennent à se choisir un film en quelques clics sur la tablette familiale. À une époque où, à Radio-Canada, le dimanche soir après les nouvelles du sport, on avait droit à un classique du cinéma qui s’introduisait dans les foyers sur le doux air d’harmonica du thème musical de Macadam cowboy. Je parierais que c’est là que j’ai vu Les oiseaux de Hitchcock pour la première fois. Je suis à la fin du secondaire ou au début du cégep. De toute manière, j’ai l’âge de veiller un peu si ça me chante, seul avec ma conscience presque vierge encore, comme neuve, un vide à remplir, avide d’oeuvres.

Il y avait en moi, à l’état d’ébauche, le fou d’oiseaux que je deviendrais un jour. Mais aussi l’étudiant de la nature, partisan de la méthode scientifique. Et le chef-d’oeuvre de Hitchcock me posait un problème.

Photo: United Press Photo / Agence France-Presse La trentaine de pages des «Oiseaux» de Daphné du Maurier révèlent un morceau de littérature parfaitement autonome.

Pourquoi les oiseaux attaquent-ils ? Pourquoi cette folie meurtrière qui s’empare subitement de toute la gent à plumes, du plus modeste passereau jusqu’au goéland de l’Ouest en passant par la bonne vieille corneille ? Je croyais qu’il devait y avoir une explication. Sinon une cause logique, du moins une justification. Je me souviens de l’anticipation pleine de curiosité avec laquelle j’ai guetté, cette première fois, chaque scène à mesure que la fin approchait… Nous allions comprendre, j’en étais convaincu. Le responsable de ces comportements biologiquement aberrants serait identifié : un mystérieux virus, une épizootie… Ça ne pouvait tout simplement pas finir comme ça, avec la petite famille s’éloignant en voiture au milieu d’une croassante mer d’oiseaux observant une pause avant de s’y remettre. Et ça finissait comme ça.

Bec-scie suicidaire

Depuis, j’ai visionné l’oeuvre à de nombreuses reprises. Si la clef nous échappait, raisonnais-je, c’est que nous avions affaire à un sens crypté. Dans les années 1990, je me suis de nouveau tapé le film, dans un petit chalet du Nord où, ce printemps-là, drôle de hasard, un harle huppé déboula par la cheminée en mon absence et sema la pagaille avant d’aller se cacher pour mourir. J’eus une illumination qui n’avait rien à voir avec ce bec-scie suicidaire : la solution de l’énigme reposait dans l’évident sous-texte oedipien dont le jupon dépasse ici et là dans Les oiseaux.

Je savais, à force de regarder défiler le générique, que le film de Hitchcock avait été adapté d’une nouvelle de l’écrivaine britannique Daphné du Maurier. J’ai donc remonté le filon et lu The Birds — incluse, à l’origine, dans le recueil The Apple Tree, dont la réédition, sous l’impulsion du succès du film, fut retitrée The Birds and Other Stories, la version anglaise de la nouvelle est aujourd’hui disponible en ligne — pour vérifier ce que j’estimais être une lumineuse intuition. J’espérais y repérer le thème freudien dont le maître du suspense se serait emparé pour en faire l’invisible soubassement de son chef-d’oeuvre codé.

À première vue, le trio oedipien symbolique formé à l’écran par Lydia, Mitch et Cathy (la mère, le fils incestueux et le fruit de leur amour défendu) n’a aucun équivalent dans le texte de du Maurier. Un seul détail de l’histoire originale pouvait, à la limite, être tiré du côté du cabinet du docteur Freud : sous la plume de Daphné du Maurier, lors de la première attaque, les oiseaux visent les yeux des enfants… Un peu mince.

En fait, non seulement je ne trouverais nulle part, dans la nouvelle de l’Anglaise, l’explication de la mystérieuse agressivité de la faune aviaire, mais il allait même s’avérer que cette absence de toute explication était l’élément auquel le cinéaste tenait tout particulièrement. Pour Hitchcock, d’après son biographe Patrick McGilligan (Une vie d’ombres et de lumière, Actes Sud), « une explication neutraliserait l’angoisse. Pour lui, le film devait susciter une peur primitive, celle d’être attaqué sans avertissement, ni motif ». « Il avait décidé de ne garder que le titre et l’idée de ces oiseaux qui attaquent des êtres humains » (Ed McBain, mythique et hyperprolifique scénariste, qui signa l’adaptation des Oiseaux sous le pseudonyme d’Evan Hunter).

Du commensalisme au drame

Une brève recherche sur Internet permet d’apprendre que Daphné du Maurier, séjournant à son manoir de Cornouailles, aperçut un jour une nuée de goélands enveloppant littéralement le tracteur d’un fermier qui labourait son champ. Une bucolique scène de commensalisme, devenue si courante qu’on la remarque à peine. Mais ce cul-terreux, sans le savoir, semait les graines de la fiction. La critique s’accorde en général à voir dans la nouvelle, dont la première publication remonte à 1952, une évocation allégorique du Blitz de 1940-1941, alors que le ciel sillonné par les bombardiers de Göring tombait chaque jour sur la tête des Londoniens. Plusieurs éléments du texte semblent attester cette interprétation. Le personnage central de la nouvelle est un invalide de guerre, des avions de chasse envoyés disperser la menace s’écrasent un par un, leurs moteurs engorgés de volatiles déchiquetés, et, contrairement au caractère localisé que leur a donné Hitchcock, les attaques décrites par du Maurier dessinent un péril d’une ampleur nationale : la radio meurt, le black-out recouvre le pays…

Mais au-delà de cette recherche frustrée d’une explication, une heureuse surprise de lecteur m’attendait dans la trentaine de pages pondues après la guerre par l’auteure de Rebecca : celle de découvrir, sous l’écrasant monument du septième art, un morceau de littérature parfaitement autonome, avec ses qualités propres, dont un climat d’oppression d’une efficacité ultimement supérieure à celle du film, car créé par la densité calculée d’une prose évocatrice, à la fois riche et élémentaire, plutôt que de reposer largement sur des effets spéciaux. Sans compter que les personnages de modestes ruraux de la nouvelle sont plus attachants que ceux de Hitchcock, lequel, pour satisfaire au canon hollywoodien, a centré toute son intrigue sur une blonde fille à papa. Pauvre Tippi Hedren, avec qui, comme on l’apprendrait un jour, le Maître n’a pas été très gentil.